COURS 3 Textes Représentations du monde

Platon, Timée, 33b-34

«[le] Dieu donna au monde la forme la plus convenable et la plus appropriée à sa nature ; or la forme la plus convenable à l’animal qui devait renfermer en soi tous les autres animaux ne pouvait être que celle qui renferme en elle toutes les autres formes. C’est pourquoi, jugeant le semblable infiniment plus beau que le dissemblable, il donna au monde la forme sphérique, ayant partout les extrémités également distantes du centre, ce qui est la forme la plus parfaite et la plus semblable à elle-même. Il polit toute la surface de ce globe avec leplus grand soin par plusieurs raisons ;ce monde n’avait besoin ni d’yeux ni d’oreilles, parce qu’il ne restait en dehors rien à voir ni rien à entendre; il n’y avait pas non plus autour de lui d’air à respirer; il n’avait besoin d’aucun organe pour la nutrition, ni pour rejeter les aliments digérés ; car il n’y avait rien à rejeter ni rien à prendre. (…) L’auteur du monde estima qu’il vaudrait mieux que son ouvrage se suffit à lui-même, que d’avoir besoin de secours étranger. De même, il ne jugea pas nécessaire de lui faire des mains, parce qu’il n’y avait rien à saisir ni rien à repousser ; et il ne lui fit pas non plus de pieds, ni rien de ce qu’il faut pour la marche ; mais il lui donna un mouvement propre à la forme de son corps, et qui (…) appartientprincipalement à l’esprit et à l’intelligence. Faisant tourner le monde constamment sur lui-même et sur un même point, Dieu lui imprima ainsi le mouvement de rotation, et lui ôta les (…) autres mouvements, ne voulant pas qu’il fût errant à leur gré. Le monde enfin, n’ayant pas besoin de pieds, pour exécuter ce mouvement de rotation, il le fit sans pieds et sans jambes.(…) Il le polit, l’arrondit de tous côtés, plaça ses extrémités à égale distance du centre, en forma un tout, un corps parfait, composé de tous les corps parfaits (…) ; et ainsi il fit un globe tournant sur lui-même, un monde unique, solitaire, se suffisant par sa propre vertu, n’ayant besoin de rien autre que soi, se connaissant et s’aimant lui-même.»

 

Diderot, Prospectus de l’Encyclopédie(1751) (remarque: texte remplacé ensuite par le Discours préliminaire à l’Encyclopédie)

«PROSPECTUS L’ouvrage que nous annonçons n’est plus un ouvrage à faire. Le manuscrit et les dessins en sont complets. Nous pouvons assurer qu’il n’y aura pas moins de huit volumes et de six cents planches, et que les volumes se succéderont sans interruption.Après avoir informé le public de l’état présent de l’Encyclopédie,et de la diligence que nous apporterons à la publier, il est de notre devoir de le satisfaire sur la nature de cet ouvrage et sur les moyens que nous avons pris pour l’exécution. C’est ce que nous allons exposer avec le moins d’ostentation qu’il nous sera possible.On ne peut disconvenir que, depuis le renouvellement des lettres parmi nous, on ne doive en partie aux dictionnaires les lumières générales qui se sont répandues dans la société, et ce germe de science qui dispose insensiblement les esprits à des connaissances plus profondes. Combien donc n’importait-il pas d’avoir en ce genre un livre qu’on pût consulter sur toutes les matières, et qui servît autant à guider ceux qui se sentiraient le courage de travailler à l’instruction des autres, qu’à éclairer ceux qui ne s’instruisent que pour eux-mêmes!(…)Nous avons senti, avec l’auteur anglais, que le premier pas que nous avions à faire vers l’exécution raisonnée et bien entendue d’une Encyclopédie, c’était de former un arbre généalogique de toutes les sciences et de tous les arts, qui marquât l’origine de chaque branche de nos connaissances, les liaisons qu’elles ont entre elles et avec la tige commune, et qui nous servît à rappeler les différents articles à leurs chefs. Ce n’était pas une chose facile. Il s’agissait de renfermer en une page le canevas d’un ouvrage qui ne se peut exécuter qu’en plusieurs volumes in-folio, et qui doit contenir un jour toutes lesconnaissances des hommes.Cet arbre de la connaissance humaine pouvait être formé de plusieurs manières, soit en rapportant aux diverses facultés de notre âme nos différentes connaissances, soit en les rapportant aux êtres qu’elles ont pour objet. Mais l’embarras était d’autant plus grand, qu’il y avait plus d’arbitraire. Et combien ne devait-il pas y en avoir? La nature ne nous offre que des choses particulières, infinies en nombre, et sans aucune division fixe et déterminée. Tout s’y succède par des nuances insensibles. Et sur cette mer d’objets qui nous environnent, s’il en paraît quelques-uns, comme des pointes de rochers qui semblent percer la surface et dominer les autres, ils ne doivent cet avantage qu’à des systèmes particuliers, qu’à des conventions vagues, et qu’à certains événements étrangers à l’arrangement physique des êtres, et aux vraies institutions de la philosophie.(…)C’est de nos facultés que nous avons déduit nos connaissances; l’histoire nous est venue de la mémoire; la philosophie, de la raison; et la poésie, de l’imagination: distribution féconde à laquelle la théologie même se prête; car dans cette science les faits sont de l’histoire, et se rapportent à la mémoire, sans même en excepter les prophéties, qui ne sont qu’une espèce d’histoire où le récit a précédé l’événement: les mystères, les dogmes et les préceptes sont de philosophie éternelleet de raison divine; et les paraboles, sorte de poésie allégorique, sont d’imagination inspirée. Aussitôt nous avons vu nos connaissances découler les unes des autres; l’histoire s’est distribuée en ecclésiastique, civile, naturelle, littéraire, etc. La philosophie, en science de Dieu, de l’homme, de la nature, etc. La poésie, en narrative, dramatique, allégorique, etc. De là,théologie, histoire naturelle, physique, métaphysique, mathématique, etc.; météorologie, hydrologie, etc.; mécanique, astronomie, optique, etc.; en un mot, une multitude innombrable de rameaux et de branches, dont la science des axiomes ou des propositions évidentes par elles-mêmes doit être regardée, dans l’ordre synthétique, comme le tronc commun.»

Descartes, Le monde, (1633) Ch VI«CHAPITRE VI

-Description d’un nouveau Monde et des qualités de la matière dont il est composé.Permettez donc pour un peu de temps à votre pensée de sortir hors de ce Monde pour en venir voir un autre tout nouveau que je ferai naître en sa présence dans les espaces imaginaires, Les philosophes nous disent que ces espaces sont infinis et ils doivent bien en être crus puisque ce sont eux-mêmes qui les ont faits. Mais afin quecette infinité ne nous empêche et ne nous embarrasse point, ne tâchons pas d’aller jusques au bout, entrons-y seulement si avant que nous puissions perdre de vue toutes les créatures que Dieu fit il y a cinq ou six mille ans1; et après nous être arrêtés là en quelque lieu déterminé, supposons que Dieu crée de nouveau tout autour de nous tant de matière que, de quelque côté que notre imagination se puisse étendre, elle n’y aperçoive plus aucun lieu qui soit vide.»

Montaigne, Essais, Livre II, chapitre 12 «apologie de Raimond Sebond»

«La présomption est notre maladie naturelle et originelle. La plus calamiteuse et fragile de toutes les créatures c’est l’homme, et quant et quant, la plus orgueilleuse. Elle se sent et se voit logée ici parmi la bourbe et le fient du monde, attachée et clouée à la pire, plus morte et croupie partie de l’univers, au dernier étage du logis, et le plus éloigné de la voute céleste, avec les animaux de la pire condition des trois: et se va plantant par imagination au-dessus du cercle de la Lune, et ramenant le ciel sous ses pieds. C’est par la vanité de ceste même imagination qu’il s’égale à Dieu, qu’il s’attribue les conditions divines, qu’il se trie soi-même et sépare de la presse des autres créatures, taille les parts aux animaux ses confrères et compagnons, et leur distribue telle portion de facultés et de forces, que bon lui semble. Comment connait-il par l’effort de son intelligence, les branles internes et secrets des animaux? par quelle comparaison d’eux à nous conclut-il la bêtise qu’il leur attribue? Quand je me joue à ma chatte, qui sait, si elle passe son temps de moi plus que je ne fais d’elle? Nous nous entretenons de singeries réciproques. Si j’ay mon heure de commencer ou de refuser, aussi à elle la sienne.(…) Ce défaut qui empêche la communication d’entre elles et nous, pourquoi n’es-il aussi bien à nous qu’à elles? C’est à deviner à qui est la faute de ne nous entendre point: car nous ne les entendons non plus qu’elles nous. Par cette même raison elles nous peuvent estimer bêtes, comme nous les estimons.(…)Au demeurant nous découvrons bien évidemment, qu’entre elles il y a une pleine et entière communication, et qu’elles s’entrentendent, non seulement celles de même espèce, mais aussi d’espèces diverses(…) En certain aboyer du chien le cheval connait qu’il y a de la colère: de certaine autre sienne voix, il ne s’effraye point. Aux bêtes même qui n’ont pas de voix, par la société d’offices, que nous voyons entre elles, nous argumentons aisément quelque autre moyen de communication: leurs mouvements discourent et traitent.(…)Pourquoi non, tout aussi bien que nos muets disputent, argumentent, et content des histoires par signes? J’en ai vu de si souples et formez à cela, qu’à la vérité, il ne leur manquait rien à la perfection de se savoir faire entendre (…) La peste de l’homme, c’est l’opinion de savoir.»

Descartes, Lettre au marquis de Newcastel (23 novembre 1646)

Pour ce qui est de l’entendement ou de la pensée que Montaigne et quelques autres attribuent aux bêtes, je ne puis être de leur avis. Ce n’est pas que je m’arrête à ce qu’on dit,que les hommes ont un empire absolu sur tous les autres animaux; car j’avoue qu’il y en a de plus forts que nous, et crois qu’il y en peut aussi avoir qui aient des ruses naturelles, capables de tromper les hommes les plus fins. Mais je considère qu’ils ne nous imitent ou surpassent, qu’en celles de nos actions qui ne sont point conduites par notre pensée; car il arrive souvent que nous marchons et que nous mangeons, sans penser en aucune façon à ce que nous faisons, et c’est tellement sans user de notre raison que nous repoussons les choses qui nous nuisent, et parons les coups que l’on nous porte, qu’encore que nous voulussions expressément ne point mettre nos mains devant notre tête, lorsqu’il arrive que nous tombons, nous ne pourrions nous en empêcher. Je crois aussi que nous mangerions, comme les bêtes, sans l’avoir appris, si nous n’avions aucune pensée ; et l’on dit que ceux qui marchent en dormant, passent quelquefois des rivières à nage, où ils se noieraient étant éveillés. Pour les mouvements de nos passions bien qu’ils soient accompagnés en nous de pensée, à cause que nous avons la faculté de penser, il est néanmoins très évident qu’ils ne dépendent pas d’elle, parce qu’ils se font souvent malgré nous, et que, par conséquent, ils peuvent être dans les bêtes, et même plus violents qu’ils ne sont dans les hommes,sans qu’on puisse, pour cela, conclure qu’elles aient des pensées.Enfin il n’y a aucune de nos actions extérieures, qui puisse assurer ceux qui les examinent,que notre corps n’est pas seulement une machine qui se remue de soi-même,mais qu’il y a aussi en lui une âme qui a des pensées, excepté les paroles,ou autres signes faits à propos des sujets qui se présentent,sans se rapporter à aucune passion.Je dis les paroles ou autres signes, parce que les muets se servent de signes en même façon que nous de la voix; et que ces signes soient à propos, pour exclure le parler des perroquets, sans exclure celui des fous, qui ne laisse pas d’être à propos des sujets qui se présentent, bien qu’il ne suive pas la raison; et j’ajoute que ces paroles ou signes ne se doivent rapporter à aucune passion, pour exclure non seulement les cris de joie ou de tristesse, et semblables, mais aussi tout ce qui peut être enseigné par artifice aux animaux; car si on apprend à une pie à dire bonjour à sa maîtresse lorsqu’elle la voit arriver, ce ne peut être qu’en faisant que la prolation de cette parole devienne le mouvement de quelqu’une de ses passions;à savoir, ce sera un mouvement de l’espérance qu’elle a de manger, si l’on a toujours accoutumé de lui donner quelque friandise lorsqu’elle l’a dit; et ainsi toutes les choses qu’on fait faire aux chiens, auxchevaux et aux singes, ne sont que des mouvements de leur crainte, de leur espérance, ou de leur joie, en sorte qu’ils les peuvent faire sans aucune pensée. Or il est, ce me semble, fort remarquable que la parole, étant ainsi définie, ne convient qu’à l’homme seul.Car, bien que Montagne et Charon aient dit qu’il y a plus de différence d’homme à homme, que d’homme à bête, il ne s’est toutefois jamais trouvé aucune bête si parfaite, qu’elle ait usé de quelque signe, pour faire entendre à d’autres animaux quelque chose qui n’eût point de rapport à ses passions; et il n’y a point d’homme si imparfait, qu’il n’en use; en sorte que ceux qui sont sourds et muets, inventent des signes particuliers,par lesquels ils expriment leurs pensées.Ce qui me semble un très fort argument pour prouver que ce qui fait que les bêtes ne parlent point comme nous, est qu’elles n’ont aucune pensée, et non point que les organes leur manquent. Et on ne peut dire qu’elles parlent entre elles, mais que nous ne les entendons pas ; car, comme les chiens et quelques autres animaux nous expriment leurs passions, ils nous exprimeraient aussi bien leurs pensées, s’ils en avaient»

 

 

A lire en ligne : Images de l’autre

Nietzsche, « Vérité et mensonge au sens extra-moral » (1873)
« En quelque coin reculé de l’univers éparpillé dans les scintillements d’innombrables systèmes solaires, il y eut un jour un astre sur lequel des animaux doués d’intelligence inventèrent la connaissance. Ce fut la minute la plus orgueilleuse et la plus mensongère de l’ « histoire universelle », mais ce ne fut cependant qu’une minute. Après quelques soupirs de la nature, la planète se congela et les animaux intelligents n’eurent plus qu’à mourir.
Telle est la fable qu’on pourrait inventer, sans parvenir à mettre en lumière l’aspect lamentable, flou et fugitif, l’aspect vain et arbitraire de cette exception que constitue l’intellect humain au sein de la nature. Des éternités ont passé d’où il était absent ; et s’il disparaît à nouveau, il ne se sera rien passé. Car il n’y a pas pour cet intellect de mission qui dépasserait le cadre d’une vie humaine. Il est au contraire bien humain, et seul son possesseur et son créateur le traite avec autant de passion que s’il était l’axe autour duquel tournait le monde. Si nous pouvions comprendre la mouche, nous nous apercevrions qu’elle évolue dans l’air animée de cette même passion et qu’elle sent voler avec elle le centre du monde. Il n’est rien de si méprisable et de si insignifiant dans la nature qui ne s’enfle aussitôt comme une outre au moindre effluve de cette force du connaître. Cet orgueil lié à la connaissance et à la perception, brouillard aveuglant le regard et les sens des hommes, les trompe sur la valeur de l’existence dans la mesure où il s’accompagne de l’appréciation la plus flatteuse sur la connaissance elle-même. Son effet le plus courant est l’illusion. »

Nietzsche, Aurore, §49
Le nouveau sentiment fondamental : notre nature définitivement périssable. — Autrefois, on cherchait à éveiller le sentiment de la souveraineté de l’homme en montrant son origine divine : ceci est devenu maintenant un chemin interdit, car à sa porte il y a le singe, avec quelque autre gent animale non moins effroyable : — elle grince des dents, comme si elle voulait dire : pas un pas de plus dans cette direction ! On fait, par conséquent, des tentatives dans la direction opposée : le chemin que prend l’humanité doit servir de preuve à sa souveraineté et à sa nature divine. Hélas ! de cela aussi il n’en est rien ! Au bout de ce chemin se trouve l’urne funéraire du dernier homme qui enterre les morts (avec l’inscription : « nihil humani a me alienum puto »). Quel que soit le degré de supériorité que puisse atteindre l’évolution humaine — et peut-être sera-t-elle à la fin inférieure à ce qu’elle a été au début ! — il n’y a pour elle point de passage dans un ordre supérieur, tout aussi peu que la fourmi et le perce-oreille, à la fin de leur carrière terrestre, entrent dans l’éternité et le sein de Dieu. Le devenir traîne derrière lui ce qui fut le passé : pourquoi y aurait-il pour une petite étoile quelconque et encore pour une petite espèce sur cette étoile, une exception à cet éternel spectacle ! Éloignons de nous de telles sentimentalités.
Nietzsche, Le gai savoir, §224

Critique des animaux.
Je crains que les animaux ne considèrent l’homme comme un être de leur espèce qui, d’une façon fort dangereuse, a perdu son bon sens d’animal, — qu’ils ne le considèrent comme l’animal absurde, comme l’animal qui rit et qui pleure, comme l’animal néfaste. 

Liens

Les procès faits aux animaux