Péroraison, Malraux

À la fin de son discours d’hommage à Jean Moulin, Malraux évoque le souvenir des 
résistants célèbres de l’histoire de France. 

Comme Leclerc entra aux Invalides, avec son cortège d’exaltation dans le soleil d’Afrique, entre ici, Jean Moulin, avec ton terrible cortège.

Avec ceux qui sont morts dans les caves  sans avoir parlé, comme toi ; et même, ce qui est peut-être plus atroce, en ayant parlé ; avec tous les rayés et tous les tondus des camps de concentration, avec le dernier corps  trébuchant des affreuses files de Nuit et Brouillard, enfin tombé sous les crosses ; avec  les huit mille Françaises qui ne sont pas revenues des bagnes, avec la dernière femme  morte à Ravensbrück pour avoir donné asile à l’un des nôtres. Entre avec le peuple   de l’ombre et disparu avec elle  nos frères dans l’ordre de la Nuit… Commémorant l’anniversaire de la Libération de Paris, je disais : «Écoute ce soir, jeunesse de mon pays,les cloches d’anniversaire qui sonneront comme celles d’il y a quatorze ans. Puisses-tu, cette fois, les entendre : elles vont sonner pour toi.» L’hommage d’aujourd’hui n’appelle que le chant qui va s’élever maintenant, ce Chant des  Partisans que j’ai entendu murmurer comme un chant de complicité, puis psalmodier  dans le brouillard des Vosges et les bois d’Alsace, mêlé au cri perdu des moutons des  tabor, quand les bazookas de Corrèze avançaient à la rencontre des chars de Runstedt  lancés de nouveau contre Strasbourg. Écoute aujourd’hui, jeunesse de France, ce qui fut pour nous le Chant du Malheur. C’est la marche funèbre des cendres que voici. À côté de celles de Carnot  avec les soldats de l’an II, de celles de Victor Hugo avec Les Misérables, de celles de Jaurès veillées par la Justice, qu’elles reposent avec leur long cortège d’ombres défigurées. Aujourd’hui, jeunesse, puissestu penser à cet homme comme tu aurais approché tes mains de sa pauvre face informe du dernier jour, de ses lèvres qui n’avaient pas parlé ; ce jour-là, elle était le visage de la France.

André MALRAUX, Discours du transfert des cendres de Jean Moulin au Panthéon
19 décembre 1964.