TEXTES DEVOIR 3 / Sujet B

SUJET B/

En vous appuyant sur les textes ci-dessous et vos cours, rédigez un essai sur le sujet suivant :

En quoi la parole est-elle un instrument de domination ?

Suite à l’analyse du sujet vous devez montrer ce qui fait problème et comment vous essayez de résoudre ce problème par une argumentation. Vous développerez une thèse sans vous contredire dans ce que vous démontrez.

Vous n’êtes pas obligé d’utiliser tous les textes dans votre rédaction ni de comprendre toutes les subtilités des textes mais il faut qu’ils nourrissent votre rédaction et appuient vos arguments.

 

 TEXTE 1

L’homme a toujours senti – et les poètes ont souvent chanté – le pouvoir fondateur du langage, qui instaure une réalité imaginaire, anime les choses inertes, fait voir ce qui n’est pas encore, ramène ici ce qui a disparu. C’est pourquoi tant de mythologies, ayant à expliquer qu’à l’aube des temps quelque chose ait pu naître de rien, ont posé comme principe créateur du monde cette essence immatérielle et souveraine, la Parole. Il n’est
pas en effet de pouvoir plus haut, et tous les pouvoirs de l’homme, sans exception, qu’on veuille bien y songer, découlent de celui-là.
Emile Benvéniste, Cours de linguistique générale, p. 25

TEXTE 2

Il y a un objet culturel qui va jouer un rôle essentiel dans la perception d’autrui : le langage. Dans l’expérience du dialogue, il se constitue entre autrui et moi un terrain commun, ma pensée et la sienne ne font qu’un seul tissu, mes propos et ceux de mon interlocuteur sont appelés par l’état de la discussion, ils s’insèrent dans une opération commune dont aucun de nous n’est le créateur. Il y a là un être à deux, et autrui n’est plus ici pour moi un simple comportement dans mon champ transcendantal, ni d’ailleurs moi dans le sien, nous sommes l’un pour l’autre collaborateurs dans une réciprocité parfaite, nos perspectives glissent l’une dans l’autre, nous coexistons à travers un même monde. Dans le dialogue présent, je suis libéré de moi-même, les pensées d’autrui sont bien des pensées siennes, ce n’est pas moi qui les forme, bien que je les saisisse aussitôt nées ou que je les devance, et même, l’objection que me fait l’interlocuteur m’arrache des pensées que je ne savais pas posséder, de sorte que si je lui prête des pensées, il me fait penser en retour. C’est seulement après coup, quand je me suis retiré du dialogue, et
m’en souviens, que je puis le réintégrer à ma vie, en faire un épisode de mon histoire privée, et qu’autrui rentre dans son absence, ou, dans la mesure où il me reste présent, est senti comme une menace pour moi. La perception d’autrui et monde intersubjectif ne font problème que pour des adultes. L’enfant vit dans un monde qu’il croit d’emblée accessible à tous ceux qui l’entourent, il n’a aucune conscience de lui-même, ni d’ailleurs des autres, comme subjectivités privées, il ne soupçonne pas que nous soyons tous et qu’il soit lui-même limité à un certain point de vue sur le monde.
Maurice Merleau-Ponty, Phénoménologie de la perception, Tel, Gallimard, p.412

TEXTE 3

L’innocence moderne parle du pouvoir comme s’il était un. D’un côté, ceux qui l’ont, de l’autre ceux qui ne l’ont pas. Nous avons cru que le pouvoir était un objet exclusivement politique, nous croyons maintenant que c’est un objet idéologique, qu’il se glisse là où on ne l’entend pas du premier coup, dans les institutions, l’enseignement, mais en somme qu’il est toujours et pourtant si le pouvoir était pluriel, comme les démons. Mon nom est légion, pouvaient-ils dire. Partout, de tout côté, des chefs, des appareils, massifs ou minuscules, des groupes d’oppression ou de pression. Partout des voix autorisées qui s’autorisent à faire entendre le discours de tout pouvoir, le discours de l’arrogance. Nous devinons alors que le pouvoir est à présent dans les mécanismes les plus fins de l’échange social, non seulement dans l’Etat, les classes, les groupes, mais encore dans les modes, les opinions courantes les spectacles, les jeux , les sports, les relations familiales et privées et jusque dans les poussées libératrices qui essaient de le
contester. J’appelle discours de pouvoir tout discours qui engendrent la faute et partant la culpabilité de qui le reçoit. Certains attendent de nous, intellectuels, que nous nous agitions à toute occasion contre le pouvoir. Notre vraie guerre est ailleurs, contre les pouvoirs et ce n’est pas un combat facile, car pluriel dans l’espace social, le pouvoir est symétriquement perpétuel dans le temps historique. Chassé, exténué ici, il reparaît là, il ne dépérit jamais. Faites une révolution pour le détruire, il va aussitôt revivre, re-bourgeonner
dans le nouvel état des choses. La raison de cette endurance et de cette ambiguïté, c’est que le pouvoir est le parasite d’un organisme trans-social, lié à l’histoire entière de l’homme, et non pas seulement à son histoire politique et historique. Cet objet, en quoi s’inscrit le pouvoir de toute éternité humaine, c’est le langage, ou pour être plus précis son expression obligée la langue.
Le langage est une législation, la langue en est le code. Nous ne voyons pas le pouvoir qui est dans la langue, parce que nous oublions que toute langue est un classement, et que tout classement est oppressif : ordo veut dire à la fois répartition et commination. Jakobson l’a montré, un idiome se définit moins par ce qu’il permet de dire, que par ce qu’il oblige à dire. Dans notre langue française (ce sont là des exemples grossiers), je suis astreint à me poser d’abord en sujet, avant d’énoncer l’action qui ne sera plus dès lors que mon attribut : ce que je fais n’est que la conséquence et la consécution de ce que je suis ; de la même manière, je suis obligé de toujours choisir entre le masculin et le féminin, le neutre ou le complexe me sont interdits ; de même encore, je suis obligé de marquer mon rapport à l’autre en recourant soit au tu, soit au vous : le suspend affectif ou social m’est refusé. Ainsi, par sa structure même, la langue implique une relation fatale d’aliénation. Parler, et à plus forte raison discourir, ce n’est pas communiquer, comme on le répète trop souvent, c’est assujettir : toute la langue est une rection généralisée. […]La langue, comme performance de tout langage, n’est ni réactionnaire, ni progressiste ; elle est tout simplement : fasciste ; car le fascisme, ce n’est pas d’empêcher de dire, c’est d’obliger à dire.
Roland Barthes, Leçon inaugurale au Collège de France, prononcée en 1977.

TEXTE 4

L’autorité du discours :
Chez les poètes grecs du VIe siècle encore, le discours vrai – au sens fort et valorisé du mot – le discours pour lequel on avait respect et terreur, celui auquel il fallait bien se soumettre, parce qu’il régnait, c’était le discours prononcé par qui de droit et selon le rituel requis ; c’était le discours qui disait la justice et attribuait à chacun sa part ; c’était le discours qui, prophétisant, non seulement annonçait ce qui allait se passer, mais contribuait à sa réalisation, emportait avec soi l’adhésion des hommes et se tramait ainsi
avec le destin. Or voilà qu’un siècle plus tard la vérité la plus haute ne résidait plus déjà dans ce qu’était le discours ou dans ce qu’il faisait, elle résidait dans ce qu’il disait : un jour est venu où la vérité s’est déplacée de l’acte ritualisé, efficace, et juste, d’énonciation, vers l’énoncé lui-même : vers son sens, sa forme, son objet, son rapport à sa référence. Entre Hésiode et Platon un certain partage s’est établi, séparant le discours vrai et le discours faux ; partage nouveau puisque désormais le discours vrai n’est plus le
discours précieux et désirable, puisque ce n’est plus le discours lié à l’exercice du pouvoir. Le sophiste est chassé.
Michel Foucault, L’ordre du discours, Gallimard, 1971, p. 16-17

TEXTE 5

D’où vient le pouvoir de la parole :
La compétence suffisante pour produire des phrases susceptibles d’être comprises peut être tout à fait insuffisante pour produire des phrases susceptibles d’être écoutées, des phrases propres à être reconnues comme recevables dans toutes les situations où il y a lieu de parler. Ici encore, l’acceptabilité sociale ne se réduit pas à la seule grammaticalité. Les locuteurs dépourvus de la compétence légitime se trouvent exclus en fait des univers sociaux où elle est exigée, ou condamnés au silence. Ce qui est rare donc, ce n’est pas la capacité de parler qui, étant inscrite dans le patrimoine biologique, est universelle, donc
essentiellement non distinctive, mais la compétence nécessaire pour parler la langue légitime qui, dépendant du patrimoine social, retraduit des distinctions sociales dans la logique proprement symbolique des écarts différentiels ou, en un mot, de la distinction.
Pierre Bourdieu, Ce que parler veut dire, Fayard, 1982, p. 42

TEXTE 6
Bourdieu ici s’oppose à Austin, qui affirmait que le langage est un faire, et soutient que la force du langage ne se trouve pas dans les mots eux-mêmes : le pouvoir des mots vient donc de formes d’autorités extérieures aux mots eux-mêmes.
La question naïve du pouvoir des mots est logiquement impliquée dans la suppression initiale de la question des usages du langage, donc des conditions sociales d’utilisation des mots. Dès que l’on traite le langage comme un objet autonome […], on se condamne à chercher le pouvoir des mots dans les mots, c’est-à- dire là où il n’est pas ; en effet, la force d’illocution des expressions (illocutionary force) ne saurait être trouvée dans les mots mêmes, comme les « performatifs », dans lesquels elle est indiquée – ou mieux
représentée – au double sens. Ce n’est que par exception – c’est-à-dire dans les situations abstraites et artificielles de l’expérimentation – que les échanges symboliques se réduisent à des rapports de pure communication et que le contenu informatif du message épuise le contenu de la communication. Le pouvoir des paroles n’est autre chose que le pouvoir délégué du porte-parole, et ses paroles – c’est-à-dire, indissociablement, la matière de son discours et sa manière de parler – sont tout au plus un témoignage et un témoignage parmi d’autres de la garantie de délégation dont il est investi.
Tel est le principe de l’erreur dont l’expression la plus accomplie est fournie par Austin […] lorsqu’il croit découvrir dans le discours même, c’est-à-dire dans ma substance proprement linguistique – s’il on permet l’expression – de la parole, le principe de l’efficacité de la parole. Essayer de comprendre linguistiquement le pouvoir des manifestations linguistiques, chercher dans le langage le principe de la logique et de l’efficacité du langage d’institution, c’est oublier que l’autorité advient au langage du
dehors, comme le rappelle concrètement le skeptron (1) que l’on tend, chez Homère, à l’orateur qui va prendre la parole. Cette autorité, le langage tout au plus la représente, il la manifeste, il la symbolise : il y a une rhétorique caractéristique de tous les discours d’institution ; c’est-à-dire de la parole officielle du porte-parole autorisé s’exprimant en situation solennelle, avec une autorité qui a les mêmes limites que la délégation de l’institution ; les caractéristiques stylistiques du langage des prêtres et des professeurs et, plus généralement, de toutes les institutions, comme la routinisation, la stéréotypisation et la neutralisation, découlent de la position qu’occupent dans un champ de concurrence ces dépositaires d’une autorité déléguée.
[…]
La tentative d’Austin pour caractériser les énoncés performatifs doit ses limites, et aussi son intérêt, au fait qu’il ne fait pas exactement ce qu’il croit faire, ce qui l’empêche de le faire complètement : croyant contribuer à la philosophie du langage, il travaille à la théorie d’une classe particulière de manifestations symboliques dont le discours d’autorité n’est que la forme paradigmatique et qui doivent leur efficacité spécifique au fait
qu’elles paraissent enfermer en elles-mêmes le principe d’un pouvoir résidant en réalité dans les conditions institutionnelles de leur production et de leur réception. La spécificité du discours d’autorité (cours professoral, sermon, etc.) réside dans le fait qu’il ne suffit pas qu’il soit compris (il peut même en certains cas ne pas l’être sans perdre son pouvoir), et qu’il n’exerce son effet propre qu’à condition d’être reconnu comme tel. Cette reconnaissance – accompagnée ou non de la compréhension – n’est accordée, sur le mode du cela va de soi, que sous certaines conditions, celles qui définissent l’usage
légitime : il doit être prononcé par la personne légitimée à le prononcer, le détenteur du skeptron, connu et reconnu comme habilité et habile à produire cette classe particulière de discours, prêtre, professeur, poète, etc. ; il doit être prononcé dans une situation légitime, c’est-à-dire devant les récepteurs légitimes (on ne peut pas lire une poésie dadaïste à une réunion du Conseil des ministres) ; il doit enfin être énoncé dans les formes
(syntaxiques, phonétiques, etc.) légitimes. […]
L’efficacité symbolique des mots ne s’exerce jamais que dans la mesure où celui qui la subit reconnaît celui qui l’exerce comme fondé à l’exercer ou, ce qui revient au même, s’oublie et s’ignore, en s’y soumettant, comme ayant contribué, par la reconnaissance qu’il lui accorde, à la fonder.
Pierre Bourdieu, Ce que parler veut dire, Fayard, 1982, p. 103-119

1 Signe de la divinité royale ou de la puissance souveraine, en particulier, dans l’Illiade.