TEXTES DEVOIR 3 / sujet A

SUJET A/

En vous appuyant sur les textes ci-dessous et vos cours, rédigez un essai sur le sujet suivant :

Le silence est-il préférable à la parole ?

Suite à l’analyse du sujet vous devez montrer ce qui fait problème et comment vous essayez de résoudre ce problème par une argumentation. Vous développerez une thèse sans vous contredire dans ce que vous démontrez.

Vous n’êtes pas obligé d’utiliser tous les textes dans votre rédaction ni de comprendre toutes les subtilités des textes mais il faut qu’ils nourrissent votre rédaction et appuient vos arguments.

TEXTE 1

– Socrate : Appelles-tu penser ce que j’appelle de ce nom ?
– Théétète : Qu’appelles-tu de ce nom?
– Socrate : Un discours que l’âme se tient tout au long à elle-même sur les objets qu’elle examine. C’est en homme qui ne sait point que je t’expose cela. C’est ainsi, en effet, que je me figure l’âme en son acte de penser. Ce n’est pas autre chose, pour elle, que dialoguer, s’adresser à elle-même les questions et les réponses, passant de l’affirmation à la négation.
Quand elle a, soit dans un mouvement plus ou moins lent, soit même dans un élan plus rapide, défini son arrêt ; que, dès lors, elle demeure constante en son affirmation et ne doute plus, c’est là ce que nous posons être, chez elle, opinion. Si bien que cet acte de juger s’appelle pour moi discourir, et l’opinion, un discours exprimé, non certes devant un autre et oralement, mais silencieusement et à soi-même.
Platon, Théétète, 189e-190a, Les Belles Lettres, p. 229.

TEXTE 2

Nous devons d’abord essayer de rassembler quelques-uns des traits que l’approche de l’espace littéraire nous a permis de reconnaître. Là, le langage n’est pas un pouvoir, il n’est pas le pouvoir de dire. Il n’est pas disponible, en lui nous ne disposons de rien. Il n’est jamais le langage que je parle. En lui, je ne parle jamais, jamais je ne m’adresse à toi, et jamais je ne t’interpelle. Tous ces traits sont de forme négative. Mais cette négation masque seulement le fait plus essentiel que dans ce langage tout retourne à l’affirmation, que ce qui nie, en lui affirme. C’est qu’il parle comme absence. Là où il ne parle pas, déjà il parle ; quand il cesse, il persévère. Il n’est pas silencieux, car précisément le silence en lui se parle. Le propre de la parole habituelle, c’est que l’entendre fait partie de sa nature. Mais, en ce point de l’espace littéraire, le langage est sans entente. De là le risque de la fonction poétique. Le poète est celui qui entend un langage sans entente.
Cela parle, mais sans commencement. Cela dit, mais cela ne renvoie pas à quelque chose à dire, à quelque chose de silencieux qui le garantirait comme son sens. Quand la neutralité parle, seul celui qui lui impose silence prépare les conditions de l’entente, et cependant ce qu’il y a à entendre, c’est cette parole neutre, ce qui a toujours été déjà dit, ne peut cesser de se dire et ne peut être entendu. Cette parole est essentiellement errante, étant toujours hors d’elle-même. Elle désigne le dehors infiniment distendu qui tient lieu de l’intimité de la parole. Elle ressemble à l’écho, quand l’écho ne dit pas seulement tout haut ce qui est d’abord murmuré, mais se confond avec l’immensité chuchotante, est le silence devenu l’espace retentissant, le dehors de toute parole.
Maurice Blanchot, L’espace littéraire, III,1, pp. 45-46

TEXTE 3

Puisque l’écrivain n’a aucun moyen de s’évader, nous voulons qu’il embrasse étroitement son époque ; elle est sa chance unique : elle s’est faite pour lui et il est fait pour elle. […] L’écrivain est en situation dans son époque : chaque parole a des retentissements. Chaque silence aussi. […] Il sait que les mots, comme dit Brice Parain, sont des « pistolets chargés ». S’il parle, il tire. Il peut se taire, mais puisqu’il a choisi de tirer, il faut que ce soit comme un homme, en visant des cibles et non comme un enfant, au hasard, en fermant les yeux et pour le seul plaisir d’entendre les détonations. […] dès à présent nous pouvons conclure que l’écrivain a choisi de dévoiler le monde et singulièrement l’homme aux autres hommes pour que ceux-ci prennent en face de l’objet ainsi mis à nu leur entière responsabilité. Nul n’est censé ignorer la loi parce qu’il y a un code et que la loi est chose écrite : après cela, libre à vous de l’enfreindre, mais vous savez les risques que vous courez. Pareillement, la fonction de l’écrivain est de faire en sorte que nul ne puisse ignorer le monde et que nul ne puisse s’en dire innocent. Et comme il s’est une fois engagé dans l’univers du langage, il ne peut plus jamais feindre qu’il ne sache pas parler : si vous entrez dans l’univers des significations, il n’y a plus rien à faire pour en sortir ; qu’on laisse les mots s’organiser en liberté, ils feront des phrases et chaque phrase contient le
langage tout entier et renvoie à tout l’univers : le silence même se définit par rapport aux mots, comme la pause en musique, reçoit son sens des groupes de notes qui l’entourent. Ce silence est un moment du langage ; se taire, ce n’est pas être muet, c’est refuser de parler, donc parler encore…
Jean-Paul Sartre, Situations II, 1948

 

TEXTE 4
Le problème qui se pose à celui qui cherche la nature du dialogue n’est nul autre que celui de la violence et de la négation de celle-ci. Car que faut-il pour qu’il puisse y avoir dialogue ? La logique ne permet qu’une chose, à savoir, que le dialogue, une fois engagé, aboutisse, que l’on puisse dire lequel des interlocuteurs a raison, plus exactement, lequel des deux a tort : car s’il est certain que celui qui se contredit a tort, il n’est nullement prouvé que celui qui l’a convaincu de ce seul crime contre la loi du dialogue ne soit pas également fautif, avec ce seul avantage, tout temporaire, qu’il n’en a pas encore été convaincu.[…] Mais pourquoi l’homme accepte-t-il une situation dans laquelle il peut être confondu ?
Il l’accepte, parce que la seule autre issue est la violence : quand on n’est pas du même avis, il faut se mettre d’accord ou se battre jusqu’à ce que l’une des thèses disparaisse avec celui qui l’a défendue. […] Concrètement parlant, quand il n’est pas un jeu, le dialogue porte, en dernier ressort, toujours sur la façon selon laquelle on doit vivre.
Éric Weil, Logique de la philosophie

 

TEXTE 5

Même le silence initial et terminal appartient à un discours :
Avons-nous acquis cet accès au droit du silence ou ces silences punitions ? Silence d’un devoir ou silence d’une faute ? Nous pouvons attester de ceux qui entretiennent leur silence dans un mutisme obligé n’ayant rien à dire, et à l’inverse ceux qui parlent trop (trop vite) en silence car ils comprennent tout sans un mot. Pourquoi tant de discriminations et de similitudes. Ce sont des variations dans les discours et non des interruptions verbales et pour cela, le silence se mêle aux paroles, les parcourt et les entoure comme le sont
l’être et les altérités. Autre question complémentaire : pourquoi en est-il ainsi ? Pour comprendre il faut s’interroger sur les deux cas ensembles : sur la limite du langage qui n’est pas de produire du bruit mais d’approcher les communications, les sons n’incarnent qu’un moyen technique ; or cette fonction peut à l’identique être remplie par le silence. Merleau-Ponty avance que dans le langage, les mots vont surgir de nos vouloir-dire dont nous ne prenons l’intuition qu’en parlant : « Si nous chassons de notre esprit l’idée d’un
texte original dont notre langage serait la traduction ou la version chiffrée, nous verrons que l’idée d’une expression complète fait non-sens, que tout langage est indirect ou allusif, est, si l’on veut : silence. » (Merleau-Ponty, 1960).  La réorientation des langages issus de la révolution industrielle et tertiaire – cette troisième révolution/évolution – que nous vivons devrait sensiblement remettre la place de l’Homme au centre du débat y compris le débat silencieux. Pour cela, il faut comprendre les thèmes de santé publique et privée. Ce qui était caché devient ce qui est su ou devrait être su. « Même quand elle ne s’affiche pas, la maladie isole, impose la solitude et le silence » (Ben Jelloun, 2014). Rester silencieux sur un problème de santé, se traduit comme un mauvais film et les mots très simples pour annoncer une maladie ne doivent pas, ne peuvent pas être prémédités. Le silence apparaît alors comme un des pouvoirs essentiels de tout discours et même à titre privé un des modes privilégiés. D’autre part, dans le comportement personnel, notre être se déchiffre devant autrui qui est un langage, à nous, adressé. Toute communication inclut donc tout ce qui fait sens y compris les silences car ceux-ci appartiennent à l’intersubjectivité dont ils sont une des expressions. Ne pas dire ou ne rien dire n’est pas un discours de santé. Caché son état par les silences éloquents du langage ou de son corps n’est pas une avancée et ne résoudra rien et ne sont que des absences d’un bruit, une négation radicale de sentence des non-êtres de parole. Non pas cet absolu de l’être mais son envers, sa relativité qui va vers la sortie d’une impassible sérénité.
Bernard Troude, Silences, in Regards, imaginaires et représentations du silence, dir. Bernard Troude, Vol.18 N.1 2020

 

TEXTE 6

Nous venons de considérer l’image et le son tour à tour. Mais en réalité leur assemblage fait encore une fois un tout nouveau et irréductible aux éléments qui entrent dans sa composition. Un film sonore n’est pas un film muet agrémenté de sons et de paroles qui ne seraient destinés qu’à compléter l’illusion cinématographique. Le lien du son et de l’image est beaucoup plus étroit et l’image est transformée par le voisinage du son. Nous nous en apercevons bien à la projection d’un film doublé où l’on fait parler des maigres avec des voix de gras, des jeunes avec des voix de vieux, des grands avec des voix de minuscules, ce qui est absurde, si, comme nous l’avons dit, la voix, la silhouette et le caractère forment un tout indécomposable. Mais l’union du son et de l’image ne se fait pas seulement dans chaque personnage, elle se fait dans le film entier. Ce n’est pas par hasard qu’à tel moment les personnages se taisent et qu’à tel autre moment ils parlent. L’alternance des paroles et du silence est ménagée pour le plus grand effet de l’image.
Comme le disait Malraux (Verve, 1940), il y a trois sortes de dialogues. D’abord le dialogue d’exposition, destiné à faire connaître les circonstances de l’action dramatique. Le roman et le cinéma l’évitent d’un commun accord. Ensuite le dialogue de ton qui nous donne l’accent de chaque personnage, et qui domine, par exemple, chez Proust, dont les personnages [100] se voient très mal et par contre se reconnaissent admirablement dès qu’ils commencent à parler. La prodigalité ou l’avarice des mots, la plénitude ou le creux
des paroles, leur exactitude ou leur affectation font sentir l’essence d’un personnage plus sûrement que beaucoup de descriptions. Il n’y a guère de dialogue de ton au cinéma, la présence visible de l’acteur avec son comportement propre ne s’y prête qu’exceptionnellement. Enfin il y a un dialogue de scène, qui nous présente le débat et la confrontation des personnages, c’est le principal du dialogue au cinéma. Or, il est loin d’être constant. Au théâtre on parle sans cesse, mais non au cinéma. « Dans les derniers films, disait Malraux, le metteur en scène passe au dialogue après de grandes parties de muet exactement comme un romancier passe au dialogue après de grandes parties de récit. » La répartition des silences et du dialogue constitue donc, par delà la métrique visuelle et la métrique sonore, une métrique plus complexe qui superpose ses exigences à
celles des deux premières.
Maurice Merleau-Ponty, Sens et non-sens

TEXTE 7

La musique, disait Debussy, est faite pour l’inexprimable. Précisons toutefois : le mystère que la musique nous transmet n’est pas l’inexprimable stérilisant de la mort, mais l’inexprimable fécond de la vie, de la liberté et de l’amour ; plus brièvement : le mystère musical n’est pas l’indicible, mais l’ineffable. C’est la nuit noire de la mort qui est l’indicible, parce qu’elle est ténèbre impénétrable et désespérant non-être, et parce qu’un mur infranchissable nous barre de son mystère : est indicible, à cet égard, ce dont il n’y a absolument rien à dire, et qui rend l’homme muet en accablant sa raison et en médusant son discours. Et l’ineffable, tout à l’inverse, est inexprimable parce qu’il y a sur lui infiniment, interminablement à dire : tel est l’insondable mystère de Dieu, tel l’inépuisable mystère d’amour, qui est mystère poétique par excellence ; car si l’indicible, glaçant toute poésie, ressemble à un sortilège hypnotique, l’ineffable, grâce à ses propriétés fertilisantes et inspirantes, agit plutôt comme un enchantement, et il diffère de l’indicible autant que l’enchantement de l’envoûtement ; la perplexité même qu’il provoque est, comme l’embarras de Socrate, une féconde aporie. « La parole manque », écrit quelque part Janácek : où manque la parole, commence la musique […]. Et qui peut affirmer, en ces matières : tout est dit ? Non, jamais personne n’en aura fini avec un charme que d’interminables paroles et d’innombrables musiques n’épuiseraient pas ; ici beaucoup à faire, beaucoup à méditer, beaucoup à dire, – beaucoup à dire, et en somme et sans cesse tout à dire !
Vladimir Jankélévitch, La Musique et l’Ineffable, Armand Colin, 1961, p. 92-93

TEXTE 8

On n’est pas moins tentés […] d’imaginer une toile de fond sur laquelle s’inscriraient ultérieurement les bruits de la vie et de la nature et les sons mélodieux de la musique. De même que l’expérience […] garnit avec ses signes la table rase de la nescience (1) originelle, de même encore que le pinceau du peintre dépose sur la toile incolore et uniforme la pittoresque bigarrure des couleurs, ainsi la page blanche du silence, néant originel, se peuplerait graduellement de tumulte. En ce cas c’est le monde des bruits et des sons qui est une parenthèse sur fond de silence, qui émerge dans l’océan du silence, comme un rayon de lumière éclairant pour quelques minutes le vide noir de la khôra (2) et de l’espace homogène […]. Le bruit est ici lié à la présence humaine qui […] est un soupir à peine audible dans le silence éternel des espaces infini (3). Cette présence […] doit s’affirmer et se réaffirmer sans cesse […] pour résister au néant envahissant ; et de même
que les lieux abandonnées sont recouverts par les herbes folles pour peu que notre surveillance se relâche […], de même les bruyantes renommées finiront tôt ou tard par se perdre dans l’immensité océanique du temps infini : l’oubli, qui est une espèce de silence, à la longue les submergera. Si l’existence tend vers le néant, alors la musique, épuisant peu à peu toutes les combinaisons possibles, tend inexorablement vers [le] silence. […] Cette profondeur de silence sur laquelle la vie flotte comme sur un radeau est ce qui rend si précaires les bruits humains, et si précieuse l’île enchantée de l’art. […]La musique tranche sur le silence et elle a besoin du silence comme la vie à besoin de la mort […].
Vladimir Jankélévitch, La Musique et l’Ineffable, Seuil, pp.161-163

1 Absence de savoir, de connaissance

2 Espace, place. Au sens platonicien (et ici c’est celui-ci), elle signifie entre autre l’idée de devenir d’une chose, elle est la condition de possibilité de toute chose et en cela elle prédétermine toute chose au changement et à la corruption (la destruction de l’essence), donc elle représente l’instabilité (dans le temps et dans l’espace) de la condition de la vie des choses du monde.

3 Référence à Pascal : « Le silence éternel de ces espaces infinis m’effraie. » (Pensées, Transition 7, Sellier, 233). Voir aussi : « Je vois ces effroyables espaces de l’univers qui m’enferment, et je me trouve attaché à un coin de cette vaste étendue, sans que je sache pourquoi je suis plutôt placé en ce lieu qu’en un autre, ni pourquoi ce peu de temps qui m’est donné à vivre m’est assigné à ce point plutôt qu’à un autre de toute l’éternité qui m’a précédé et de toute celle qui me suit. Je ne vois que des infinités de toutes parts, qui m’enferment comme un atome et comme une ombre qui ne dure qu’un instant sans retour. Tout ce que je connais est que je dois bientôt mourir ; mais ce que j’ignore le plus est cette mort même que je ne saurais éviter. » (Preuves par discours II, Sellier 681)

 

TEXTE 9

L’autre voix, la voix que le silence nous laisse entendre, elle s’appelle Musique. Sans vaines métaphore on peut donc dire : le silence est le désert ou fleurit la musique, et la musique, cette fleur du désert, est elle même une sorte de mystérieux silence. Réminiscence ou prophétie, la musique et le silence qui l’enveloppe
sont d’ici-bas. Mais si cette voix ne nous révèle pas les secrets de l’au-delà, elle peut rappeler à l’homme le mystère dont il est porteur ; […] tous comprennent cette voix captivante où il n’y a, d’ailleurs, rien à comprendre, d’où il n’y a rien à conclure, et qui, sans paroles, nous parle de notre destinée. […] Dans la solitude […] comme dans le joyeux tintamarre de la quotidienneté, nous entendrons parfois les cloches balbutiantes de la ville du silence qui palpitent doucement au fond de la nuit.
Vladimir Jankélévitch, La Musique et l’Ineffable, Seuil, p.190

TEXTE 10

La musique est elle-même une sorte de silence, parce qu’elle impose silence aux bruits, et d’abord au bruit insupportable par excellence qui est celui des paroles. Le plus noble des bruits, la parole – car il est celui par lequel les hommes se font comprendre les uns des autres – devient, quand il entre en concurrence avec la musique, le plus indiscret et le plus impertinent. La musique est le silence des paroles comme la poésie est le silence de la prose, elle allège la pesanteur accablante du logos et empêche que l’homme ne s’identifie à l’acte de parler. Le chef d’orchestre attend pour donner le signal à ses musiciens que le public se soit tu, car le silence des hommes est comme un sacrement dont la musique a besoin pour élever la voix…
Vladimir Jankélévitch, Quelque part dans l’inachevé, XXII

TEXTE 11

La parole est du temps, le silence de l’éternité. Il ne faut pas croire que la parole serve jamais aux communications véritables entre les êtres. Les lèvres ou la langue peuvent représenter l’âme de la même manière qu’un chiffre ou un numéro d’ordre représente une peinture de Memlinck, par exemple, mais dès que nous avons vraiment quelque chose à nous dire, nous sommes obligés de nous taire ; et si, dans ces moments, nous résistons aux ordres invisibles et pressants du silence, nous avons fait une perte éternelle que les plus grands trésors de la sagesse humaine ne pourront réparer, car nous avons perdu l’occasion d’écouter une autre âme et de donner un instant d’existence à la nôtre ; et il y a bien des vies où de telles occasions ne se présentent pas deux fois …
Nous ne parlons qu’aux heures où nous ne vivons pas, dans les moments où nous ne voulons pas apercevoir nos frères et où nous nous sentons à une grande distance de la réalité. Et dès que nous parlons, quelque chose nous prévient que des portes divines se ferment quelque part. Aussi sommes-nous très avares du silence, et les plus imprudents d’entre nous ne se taisent pas avec le premier venu. L’instinct des vérités surhumaines
que nous possédons tous nous avertit qu’il est dangereux de se taire avec quelqu’un que l’on désire ne pas connaître ou que l’on n’aime point ; car les paroles passent entre les hommes, mais le silence, s’il a eu un moment l’occasion d’être actif, ne s’efface jamais, et la vie véritable, et la seule qui laisse quelque trace, n’est faite que de silence. Souvenez-vous ici, dans ce silence auquel il faut avoir recours encore, afin que lui-même s’explique par lui-même ; et s’il vous est donné de descendre un instant en votre âme jusqu’aux
profondeurs habitées par les anges, ce qu’avant tout vous vous rappellerez d’un être aimé profondément, ce n’est les paroles qu’il a dites, ou les gestes qu’il a faits, mais les silences que vous avez vécus ensemble ; car c’est la qualité de ces silences qui seule a révélé la qualité de votre amour et de vos âmes.

Je ne m’approche ici que du silence actif, car il y a un silence passif qui n’est que le reflet du sommeil, de la mort ou de l’inexistence. C’est le silence qui dort ; et tandis qu’il sommeille, il est moins redoutable encore que la parole ; mais une circonstance inattendue peut l’éveiller soudain, et alors c’est son frère, le grand silence actif, qui s’intronise. Soyez en garde. Deux âmes vont s’atteindre, les parois vont céder, des digues vont se rompre, et la vie ordinaire va faire place à une vie où tout devient très grave, où tout est sans défense,
où plus rien n’ose rire, où plus rien n’obéit, où plus rien ne s’oublie …
Et c’est parce qu’aucun de nous n’ignore cette sombre puissance et ses jeux dangereux que nous avons une peur si profonde du silence. Nous supportons à la rigueur le silence isolé, notre propre silence : mais le silence de plusieurs, le silence multiplié, et surtout le silence d’une foule est un fardeau surnaturel dont les âmes les plus fortes redoutent le poids inexplicable. Nous usons une grande partie de notre vie à rechercher
les lieux où le silence ne règne pas. Dès que deux ou trois hommes se rencontrent, ils ne songent qu’à bannir l’invisible ennemi, car combien d’amitiés ordinaires n’ont d’autres fondements que la haine du silence ? Et si, malgré tous les efforts, il réussit à se glisser entre des êtres assemblés, ces êtres tourneront la tête avec inquiétude, du côté solennel des choses que l’on n’aperçoit pas, et puis ils s’en iront bientôt, cédant la place à
l’inconnu, et ils s’éviteront à l’avenir, parce qu’ils craignent que la lutte séculaire ne devienne vaine une fois de plus, et que l’un d’eux ne soit de ceux, peut-être, qui ouvrent en secret la porte à l’adversaire. […]
N’est-ce pas le silence qui détermine et qui fixe la saveur de l’amour ? S’il était privé du silence, l’amour n’aurait ni goût ni parfums éternels. Qui de nous n’a connu ces minutes muettes qui séparaient les lèvres pour réunir les âmes ? Il faut les rechercher sans cesse. Il n’y a pas de silence plus docile que le silence de l’amour : et c’est vraiment le seul qui ne soit qu’à nous seuls. Les autres grands silences, ceux de la mort, de la douleur et du destin, ne nous appartiennent pas. Ils s’avancent vers nous, du fond des événements, à
l’heure qu’ils ont choisie, et ceux qu’ils ne rencontrent pas n’ont pas de reproches à se faire. Mais nous pouvons sortir à la rencontre des silences de l’amour. Ils attendent nuit et jour au seuil de notre porte et ils sont aussi beaux que leurs frères. Grâce à eux, ceux qui n’ont presque pas pleuré peuvent vivre avec les âmes aussi intimement que ceux qui furent très malheureux ; et c’est pourquoi ceux qui aimèrent beaucoup savent aussi des secrets que d’autres ne savent pas ; car il y a, dans ce que taisent les lèvres de l’amitié et de l’amour profonds et véritables, des milliers et des milliers de choses que d’autres lèvres ne pourront jamais taire…
Maurice Maeterlinck, Le Trésor des humbles, Paris, Mercure de France, 1896

Exemples artistiques :
John Cage, 4’33, voir ici : https://fr.wikipedia.org/wiki/4%E2%80%B233%E2%80%B3
Samuel Beckett, Fin de Partie