Cours 6 L’homme est-il à sa place dans la nature ?

Introduction : La nature c’est tout ce qui nous entoure et qui n’a pas été transformé par l’homme. En ce sens on l’oppose à l’artifice, ou « artificiel ». C’est la définition classique qui répond à l’injonction de Descartes (XVIIe siècle) de se rendre « comme maître (connaissance : science) et possesseur (pratique : technique // puissance, pouvoir) de la nature ». C’est ce qui permet au monde occidental en particulier de développer les sciences et les techniques. C’est également ce qui fait de l’homme un être supérieur ayant une tâche particulière dans la hiérarchie des vivants. Cependant, Spinoza affirme que l’homme n’est pas « un empire dans un empire » (Empire ->  la nature : puissance, pouvoir, absolu -> un tout :  Grec « pan »). L’homme ne peut pas être un tout dans le tout, il est relatif (=/= absolu). La première difficulté est de penser la place de l’homme dans la nature à laquelle il appartient. L’étudier, la comprendre sachant qu’il en est lui-même une partie. La seconde difficulté est de savoir s’il existe une nature humaine, c’est à dire une spécificité de l’homme au sein de la nature. Une essence de l’homme différente des autres êtres vivants et naturels, ou les êtres surnaturels. C’est la question du genre humain, de la nature humaine, paradoxalement réfléchie en négatif, soit de l’animal (nature) soit des dieux (surnaturel).

 

I.  l’homme est-il un animal comme les autres ?

1: L’enfant sauvage /vidéo et texte de Rousseau : L’enfant sauvage et la perfectibilité (Rousseau)

« et ce n’est pas une légère entreprise de démêler ce qu’il y a d’originaire et d’artificiel dans la nature actuelle de l’homme, et de bien connaître un état qui n’existe plus, qui n’a peut-être point existé, qui probablement n’existera jamais, et dont il est pourtant nécessaire d’avoir des notions justes pour juger de notre état présent. »
(Préface du Discours sur l’origine et les fondements des inégalités parmi les hommes, 1754)

 

 

« Mais quand les difficultés qui environnent toutes ces questions (concernant la différence entre l’homme et l’animal) laisseraient quelque lieu de disputer, il y a une autre qualité très spécifique qui les distingue, et sur laquelle  il ne peut y avoir de contestation : c’est la faculté de se perfectionner ; faculté qui, à l’aide des circonstances, développe successivement toutes les autres, et réside parmi nous tant dans l’espèce que dans l’individu, au lieu qu’un animal est, au bout de quelques mois, ce qu’il sera toute sa vie, et son espèce, au bout de mille ans, ce qu’elle était la première année de ces mille ans.

Pourquoi l’homme seul est-il sujet à devenir imbécile? N’est-ce point qu’il retourne ainsi dans son état primitif et que, tandis que la bête, qui n’a rien acquis et qui n’a rien non plus à perdre, reste toujours avec son instinct, l’homme reperdant par la vieillesse ou d’autres accidents tout ce que sa perfectibilité lui avait fait acquérir, retombe ainsi plus bas que la bête même ?

Il serait triste pour nous d’être forcés de convenir que cette faculté distinctive, et presque illimitée, est la source de tous les malheurs de l’homme; que c’est elle qui le tire, à force de temps, de cette condition originaire dans laquelle il coulerait des jours tranquilles et innocents; que c’est elle qui, faisant éclore avec les siècles ses lumières et ses erreurs, ses vices et ses vertus, le rend à la longue le tyran de lui-même et de la nature. »
Jean-Jacques Rousseau, Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes (1755)

 

2/ La diversité des cultures

Je trouve maintenant […] qu’il n’y a rien de barbare et de sauvage dans cette nation, d’après ce que l’on m’en a dit, sinon que chacun appelle barbarie ce qui n’est pas dans ses coutumes, de même que, en vérité, nous n’avons pas d’autre point de mire pour la vérité et la raison que l’exemple et l’image des opinions et des usages du pays où nous sommes. Là est toujours la parfaite religion, le parfait gouvernement, le parfait et incomparable usage de toutes choses. [Ces hommes-là] sont sauvages de même que nous appelons sauvages les fruits que la nature a produits d’elle-même et dans sa marche ordinaire, tandis que, à la vérité, ce sont ceux que nous avons altérés par nos procédés et détournés de l’ordre habituel que nous devrions plutôt appeler sauvages. En ceux-là sont vivantes et vigoureuses les véritables et les plus utiles et plus naturelles vertus et propriétés que nous avons abâtardies en ceux-ci et que nous avons seulement accommodées au plaisir de notre goût corrompu. Et pourtant la saveur même et la finesse se trouvent excellentes à notre goût, en comparaison des nôtres, dans divers fruits de ces contrées [où ils poussent] sans être cultivés. Il n’est pas légitime que l’art emporte le prix d’honneur sur notre grande et puissante mère Nature. Nous avons tellement surchargé la beauté et la richesse de ses ouvrages par nos inventions que nous l’avons complètement étouffée. Cependant, partout où reluit sa pureté, elle fait extraordinairement honte à nos vaines et frivoles entreprises.
Michel de Montaigne, Essais [1580-1588], I, 31, « Des cannibales », adaptation en français moderne par A. Lanly, éditions Champion, 2002 ; Gallimard, coll. « Quarto », 2009, p. 255.

Indes galantes Rameau « danse des cannibales »

Repères à connaitre : Genre / Espèce / Individu

II/ La technè, origine des sociétés humaines

Quant à la technique, valorisée par les philosophes à partir du 17 siècle car capable « de nous rendre comme maîtres et possesseurs de la nature » (Descartes, texte 7 p.397 du manuel), elle est interrogée dans sa dimension problématique à la fois comme produit de l’homme et ce qui comporte pour l’humanité les plus grands dangers (Heidegger texte 8 p.397 manuel). C’est un artefact, c’est-à-dire un objet qui se distingue d’une production naturelle. Cet objet se définit essentiellement (et contrairement à l’œuvre d’art) par une fonction, par un usage. Il faut interroger la notion d’utilité contrairement au désintérêt que procure la contemplation esthétique. Mais la technique n’a-t-elle pas une place essentielle dans l’histoire de l’humanité qui dépasse la simple production d’objets utiles ? Ne faut-il pas, d’autre part, souligner ses dangers et l’emprise qu’elle a sur nous ?

  1. LE MYTHE DE PROMETHEE cf texte partie exercice TEXTE1 p.390 du manuel ou ci-dessous  TEXTE 1
    « Il fut un temps où les dieux existaient déjà, mais où les races mortelles n’existaient pas. Lorsque fut venu le temps de leur naissance, fixé par le destin, les dieux les façonnent à l’intérieur de la terre, en réalisant un mélange de terre, de feu et de tout ce qui se mêle au feu et à la terre. Puis, lorsque vint le moment de les produire à la lumière, ils chargèrent Prométhée et Épiméthée de répartir les capacités entre chacune d’entre elles, en bon ordre, comme il convient.Épiméthée demande alors avec insistance à Prométhée de le laisser seul opérer la répartition : « Quand elle sera faite,dit-il, tu viendras la contrôler. » L’ayant convaincu de la sorte, il opère la répartition. Et dans sa répartition, il dotait les uns de force sans vitesse et donnait la vitesse aux plus faibles ; il armait les uns et, pour ceux qu’il dotait d’une nature sans armes, il leur ménageait une autre capacité de survie. À ceux qu’il revêtait de petitesse, il donnait des ailes pour qu’ils puissent s’enfuir ou bien un repaire souterrain […], il s’arrangea pour les prémunir contre les saisons de Zeus : il les recouvrit de pelages denses et de peaux épaisses, protections suffisantes pour l’hiver, mais susceptibles aussi de les protéger des grandes chaleurs […]. Ensuite, il leur procura à chacun une nourriture distincte, aux uns l’herbe de la terre,aux autres les fruits des arbres, à d’autres encore les racines ; il y en a à qui il donna pour nourriture la chair d’autres animaux […]. Cependant, comme il n’était pas précisément sage, Épiméthée, sans y prendre garde, avait dépensé toutes les capacités pour les bêtes, qui ne parlent pas ; il restait encore la race humaine, qui n’avait rien reçu, et il ne savait pas quoi faire. Alors qu’il était dans l’embarras, Prométhée arrive pour inspecter la répartition, et il voit tous les vivants harmonieusement pourvus en tout, mais l’homme nu, sans chaussures, sans couverture, sans armes. Et c’était déjà le jour fixé par le destin, où l’homme devait sortir de terre et paraître à la lumière. Face à cet embarras, ne sachant pas comment il pouvait préserver l’homme, Prométhée dérobe le savoir technique d’Héphaïstos et d’Athéna, ainsi que le feu- car, sans feu, il n’y avait pas moyen de l’acquérir ni de s’en servir -, et c’est ainsi qu’il en fait présent à l’homme. De cette manière, l’homme était donc en possession du savoir qui concerne la vie » (Platon, Protagoras, 320c-321d)
  2. La technique consiste à fabriquer des outils – Bergson : Texte du manuel 3 p.393 TEXTE 2  « Si nous pouvions nous dépouiller de tout orgueil, si, pour définir notre espèce, nous nous en tenions strictement à ce que l’histoire et la préhistoire nous présentent comme la caractéristique constante de l’homme et de l’intelligence, nous ne dirions peut-être pas Homo sapiens, mais Homo faber.» (L’Évolution créatrice, chap. 2)
Faire un tableau : Homme / animal avec le texte suivant :

– Comparaison des productions animales et de la technique humaine : (a) Les matériaux utilisés : l’animal utilise des matériaux secrétés par son corps ou bien trouvés dans la nature, tandis que l’homme transforme et invente des matériaux.(b) La structure du produit : elle dérive de l’instinct chez les animaux, tandis qu’elle dérive de la réflexion, d’une planification, d’un apprentissage et d’une coopération sociale dans le cas des êtres humains.(c) Les moyens de production : l’animal utilise simplement son propre corps, tandis que l’homme utilise des outils (grâce à ses mains), voire des machines ; il peut transmettre l’usage des outils et les perfectionner.(d) La finalité du produit : les productions animales ont seulement une finalité biologique, il s’agit de survivre, de continuer à exister dans la durée, tandis que la technique humaine est une manière pour l’homme d’affirmer son existence, sa puissance, et une ouverture à d’autres dimensions (l’homme fabrique aussi des objets à des fins ludiques,scientifiques, artistiques…).