Cours 7 L’œuvre, l’artiste et le spectateur

En grec , le mot « technè » , désigne l’art oratoire , l’art médical , l’art culinaire , l’artisanat et toutes les pratiques qui exige un savoir faire . Le mot esthétique est employé pour la première fois par Baumgarten au XVIII e siècle pour désigner le projet d’une science du goût cela vient du mot grec « aisthesis » signifie les cinq sens ( la sensation ) , par extension c’est aussi la sensibilité , les sentiments , l’imagination , toutes nos facultés sensibles .

En ce qui concerne le rapport entre l’art et la philosophie , il est problématique depuis Platon qui considère que les artistes sont des charlatans et les exclut de sa République . La condamnation platonicienne (ostracisme) vient essentiellement du fait qu’il définit l’art comme une copie de la réalité , il faut attendre la Renaissance italienne pour que l’artiste ait le droit de cité , pour que l’œuvre soit reconnue et que l’on parle des beaux-arts , c’est au XVIII e, et enfin pour que cette œuvre soit ouverte à tous les spectateurs , c’est le XX e siècle .

Il y a trois problèmes philosophiques distincts :

  • La création : Qu’est ce que créer ?  Qui est artiste ?

  • L’œuvre : En quoi distingue-t-on une œuvre d’un objet fabriqué ou naturel ?

  • Le jugement de goût : Ai-je bon goût ? ; Y a t-il un jugement de goût universel ? (= valable pour tous les hommes , à ne pas confondre avec commun )

I/ QUI EST ARTISTE ?

  • 1. Artiste et atisan

L’art est une activité manuelle c’est le produit d’un travail qui ne peut se faire sans maitrise, il faut un apprentissage pour devenir artiste. D’un autre coté on ne peut pas réduire l’art aux seules techniques. Si il existe un progrès des techniques on ne peut pas parler des progrès en art .

Le philosophe Alain fait la différence entre l’artiste et l’artisan, et montre que ce qui distingue leur travail c’est la différence dans l’exécution d’une règle TEXTE 3 + Texte de ALAIN

art

artisanat

Ex: peintre de portrait

spectateur

« le portrait nait sous le pinceau »

inimitable

Industrie

règle précède

artiste par éclairs

machine, reproductibilité

 

  • 2. Créer est-ce imiter ?

Les relations entre la philosophie et l’art sont conflictuelles. Platon accuse les poètes d’être des illusionnistes,de nous tromper sur la réalité car ils sont « inspirés ». Leurs œuvres sont considérées comme de mauvaises copies de discours divins. De même,les peintres et les sculpteurs nous trompent car ils copient la nature. Un exemple célèbre illustre cette conception de l’art comme imitation : le peintre Zeuxis avait représenté sur sa toile une grappe de raisins que les oiseaux venaient picorer.Cependant l’imitation artistique ne peut pas se réduire à une copie fidèle du réel dans la mesure ou l’artiste apporte sa propre subjectivité, son propre regard sur le monde. Le spectateur n’est pas aussi dupe que les oiseaux . Il faut redéfinir la notion d’imitation par exemple comme le fait Aristote en parlant d’une tendance naturelle à l’homme qui consiste à mimer et non a contrefaire. Même dans les peintures réalistes ou dans les photographies d’art aujourd’hui l’artiste ne copie pas ce qu’il perçoit, l’art non figuratif nous montre que la création n’est pas une imitation.

TEXTE 1

« – [C’est Socrate qui parle.] Mais réponds à la question suivante concernant le peintre : à ton avis, ce qu’il entreprend d’imiter, est-ce cet être unique qui existe pour chaque chose par nature, ou s’agit-il des ouvrages des artisans ?

– Ce sont les ouvrages des artisans, dit [Glaucon].

– Tels qu’ils existent ou tels qu’ils apparaissent ? cette distinction doit aussi être faite.

– Que veux-tu dire ? demanda-t-il.

– Ceci : un lit, si tu le regardes sous un certain angle, ou si tu le regardes de face, ou de quelque autre façon, est-il différent en quoi que ce soit de ce qu’il est lui-même, ou bien paraît-il différent tout en ne l’étant aucunement ? n’est-ce pas le cas pour tout autre objet ?

– C’est ce que tu viens de dire, dit-il, il semble différent, mais il ne l’est en rien.

– À présent, considère le point suivant. Dans quel but l’art de la peinture a-t-il été créé pour chaque objet ? Est-ce en vue de représenter imitativement, pour chaque être, ce qu’il est, ou pour chaque apparence, de représenter comment elle apparaît ? la peinture est-elle une imitation de l’apparence ou de la vérité ?

– De l’apparence, dit-il.

– L’art de l’imitation est donc bien éloigné du vrai, et c’est apparemment pour cette raison qu’il peut façonner toutes choses: pour chacune, en effet, il n’atteint qu’une petite partie, et cette partie n’est elle-même qu’un simulacre. C’est ainsi, par exemple, que nous dirons que le peintre peut nous peindre un cordonnier, un menuisier, et tous les autres artisans, sans rien maîtriser de leur art. Et s’il est bon peintre, il trompera les enfants et les gens qui n’ont pas toutes leurs facultés en leur montrant de loin le dessin qu’il a réalisé d’un menuisier, parce que ce dessin leur semblera le menuisier réel.

– Oui, assurément.

– Mais voici, mon ami, je présume, ce qu’il faut penser dans ces cas-là. Quand quelqu’un vient nous annoncer qu’il est tombé sur une personne qui possède la connaissance de toutes les techniques artisanales et qui est au courant de tous les détails concernant chacune, un homme qui possède une connaissance telle qu’il ne connaît rien avec moins de précision que n’importe quel expert, il faut lui rétorquer qu’il est naïf et qu’apparemment il est tombé sur un enchanteur ou sur quelque imitateur qui l’a dupé, au point de se faire passer pour un expert universel, en raison de son inaptitude propre à distinguer ce en quoi consistent la science, l’ignorance et l’imitation.

– C’est tout à fait vrai, dit-il. »

PlatonLa République (IVe siècle av. J.-C.), Livre X, 598a-d, trad. G. Leroux,
Éd. Flammarion, coll « GF », 2002, pp. 485-487.

2 L’art ne consiste-t-il que dans une imitation de la nature ?

 

a. L’exemple des trois lits

Dans le cadre de la conception grecque antique l’art est perçu avant tout comme simple imitation. Dans La République, Platon prend l’exemple du lit pour montrer qu’il existe trois sortes de lits : le lit « idéal », c’est-à-dire l’idée ou le concept du lit, le lit du menuisier, et le lit du peintre. Socrate demande ce que peut bien apporter le peintre à l’objet « lit », que l’artisan a produit. Il en conclut qu’il n’apporte rien : si le menuisier imite l’Idée du lit, le peintre, lui, se contente d’imiter une imitation. L’art est un mensonge, il donne naissance à des « fantômes », en lesquels ne peuvent croire que « les petits enfants et les ignorants ».

 b. L’imitation est source de satisfaction

Pour Aristote, au contraire, le propre de l’art est bien d’imiter la nature, mais l’intention de l’artiste n’est pas, alors, d’atteindre le vrai, lequel n’est pas objet de l’art mais celui de la science. L’artiste doit viser le vraisemblable, grâce auquel le spectateur reconnaît ce que l’artiste représente ; il peut ainsi adhérer à cette représentation. De plus, l’art imite non seulement la nature au sens strict mais aussi « les caractères, les émotions et les actions » et la puissance créatrice même de la nature (Poétique, 1447 a 28), et « plus ils sont bien imités, plus ils nous causent de satisfaction ».

c. La beauté artistique est supérieure à la beauté naturelle

La question de la beauté, dans l’Antiquité, est liée essentiellement à beauté naturelle, qui représente l’idéal ou le modèle de la beauté. L’art, cherchant à rivaliser avec la nature, ne produit que des imitations, il est « artifice ». Hegel (1770-1831) explique en quoi l’imitation de la nature demeurait la principale finalité de l’art grec : Zeuxis peignait des raisins qui avaient une apparence tellement naturelle que les pigeons s’y trompaient et venaient les picorer, et Praxeas peignit un rideau qui trompa un homme, le peintre lui-même. On parle, dans ce cas, d’un « triomphe de l’art » (Esthétique I, 1829). Il ajoute :

« On peut dire d’une façon générale qu’en voulant rivaliser avec la nature par l’imitation, l’art restera toujours au-dessous de la nature et pourra être comparé à un ver faisant des efforts pour égaler un éléphant ».

S’établit avec Hegel et pour l’ensemble de la philosophie moderne un renversement total : c’est désormais par rapport à l’homme que la nature est pensée : « La beauté artistique, fruit de l’esprit, est supérieure à la beauté naturelle » (Esthétique, début de l’introduction). Hegel montre en effet que l’art ne peut pas rivaliser avec la nature. En effet, l’ambition d’imiter la nature est vouée à l’échec. Les moyens dont dispose l’artiste ne lui permettront jamais de reproduire fidèlement la nature, dont le principe essentiel est celui de la vie. L’art ne pourra jamais que proposer une caricature de la vie.

II/ L’œuvre ou l’objet ?

1/ Les différences entre l’œuvre et l’objet quelconque

La valeur de l’œuvre, pas la même définition , l’œuvre est originale, l’œuvre est inutile, l’œuvre à une histoire, l’œuvre procure un plaisir universelle, elle nécessite un jugement de goût de la part d’un public, elle ne reproduit pas la nature et ne rivalise pas avec elle. L’œuvre n’a pas de sens, elle n’est pas un message on ne peux pas considéré l’art comme un langage. TEXTES 5 et 6

2/ La vérité de l’œuvre

L’œuvre ne ce mesure pas au critère du vrai mais du beau hors une œuvre est belle non en elle même mais parce-que nous la jugeons belle. Heidegger montre par exemple que dans l’œuvre d’art la vérité apparaît tel que nous ne l’aurions pas saisie dans la réalité. TEXTE HEIDEGGER

BONUS Le génie

 « L’activité du génie ne paraît vraiment pas quelque chose de foncièrement différent de l’activité de l’inventeur mécanicien, du savant astronome ou historien, du maître en tactique ; toutes ces activités s’expliquent si l’on se représente des hommes dont la pensée s’exerce dans une seule direction, à qui toutes choses servent de matière, qui observent toujours avec la même diligence leur vie intérieure et celle des autres, qui voient partout des modèles, des incitations, qui ne se lassent pas de combiner leurs moyens. Le génie ne fait rien non plus que d’apprendre d’abord à poser des pierres, puis à bâtir, que de chercher toujours des matériaux et de toujours les travailler; toute activité de l’homme est une merveille de complication, pas seulement celle du génie : mais aucune n’est un « miracle ».

– D’où vient alors cette croyance qu’il n’y a de génie que chez l’artiste, l’orateur et le philosophe ? Qu’eux seuls ont de l’« intuition » ? (Ce qui revient à leur attribuer une sorte de lorgnette merveilleuse qui leur permet de voir directement dans l’« être » !) Manifestement, les hommes ne parlent de génie que là où ils trouvent le plus de plaisir aux effets d’une grande intelligence et où, d’autre part, ils ne veulent pas éprouver d’envie. Dire quelqu’un « divin » signifie : « Ici, nous n’avons pas à rivaliser. » Autre chose : on admire tout ce qui est achevé, parfait, on sous-estime toute chose en train de se faire ; or, personne ne peut voir dans l’œuvre de l’artiste comment elle s’est faite ; c’est là son avantage car, partout où l’on peut observer une genèse, on est quelque peu refroidi ; l’art achevé de l’expression écarte toute idée de devenir ; c’est la tyrannie de la perfection présente. Voilà pourquoi ce sont surtout les artistes de l’expression qui passent pour géniaux, et non pas les hommes de science ; en vérité, cette appréciation et cette dépréciation ne sont qu’un enfantillage de la raison ».

NIETZSCHE, Humain, trop humain (1878), § 162

 Amadeus