LE LANGAGE

1. Les fonctions du langage

Sans les langages parlés et écrits, la communication serait amoindrie, voire impossible. Nous disposons, dans les cas d’« empêchements forcés » (tels que la distance, un handicap comme le mutisme, etc.), de techniques diverses pour nous faire comprendre : les cris, les gestes et les codes (braille, sémaphores, etc.) peuvent transmettre des messages.

Les nécessités de la vie sont peut-être l’impulsion originelle qui a donné naissance aux signes – à moins que ce ne soient les sentiments comme l’amour, dont la nature essentielle ne se traduit pas en actions, mais qui exige fortement d’être transmis par la communication verbale ou non-verbale. Le développement du langage a ensuite investi tous les domaines.

Tous les moyens qui sont ainsi employés dans la communication servent au moins une des fonctions linguistiques définies par Jakobson (chacune d’elles peut être rapportée à une valeur spécifique).
Ainsi, un sujet peut s’exprimer pour diverses raisons :

  1. pour se connaître lui-même (fonction expressive, valeur de sincérité) ;
  2. pour faire référence à des choses du monde (fonction référentielle, valeur de vérité) ;
  3. à l’intention d’autrui, pour obtenir de lui quelque chose (fonction conative, valeur de légitimité) ;
  4. pour établir un contact (fonction phatique, valeur de politesse) ;
  5. pour mettre en valeur la matière du langage lui-même (fonction poétique, valeur de beauté) ;
  6. pour réfléchir sur les modalités mêmes de la communication ou les mettre en cause (fonction méta-linguisitique, valeur de code).

Tout message témoigne quoi qu’il en soit d’une aptitude à prendre appui sur des éléments matériels pour « signifier ». Un apprentissage fondamental chez l’homme consiste à répondre à la question : « Qu’est-ce que cela veut dire ? ».

2. Le langage dans la diversité de ses usages
a. Décrire

Dans sa version désignative, le langage ne sert, à la rigueur, qu’à mettre en correspondance des signes ou certains événements ou états du monde.
Les mots ont la capacité de renvoyer à autre chose qu’eux-mêmes, de manière quasi immédiate et de telle sorte que nous les oublions eux-mêmes dans le flux des paroles.
Nous les employons pour faire des distinctions ; par exemples, pour marquer la succession (la nuit, le jour), pour mettre en valeur les relations de causalité ou de réciprocité, la substance et les qualités, etc.

Un tel langage conviendrait à un monde de purs objets ; ou du moins convient-il dès lors que nous voulons avoir affaire à un monde d’objets. La logique et les sciences cultivent dans ce but les langages formalisés et les systèmes codifiés, qui éliminent toute ambiguïté dans l’usage des signes : organisés dans un but de pure opérativité technique, ils constituent un moyen fiable, efficace, directement communicable, à visée universelle.

b. Exprimer

Mais le langage n’est pas strictement lié par les visées d’utilité : les œuvres d’imagination, la poésie, la conversation quotidienne ou encore la philosophie n’ont pas cette visée. En effet, il importe dans ces domaines de ne pas se limiter aux choses, ni même à la seule volonté de connaître. Il importe aussi de penser l’impalpable et l’inutile, de trouver les mots pour différencier le bien et le mal, ou l’amour et la haine, quitte à en montrer aussi la proximité, l’inséparabilité et la réversibilité.

Le langage s’émancipe alors de ses fonctions logiques, il accompagne la vie dans ses détours pour en épouser tout le détail particulier, même s’il reste impuissant à en déceler les ressorts cachés. Il a alors une dimension « expressive » : autrement dit, il incarne un phénomène de telle manière que celui-ci est rendu « manifeste », sans qu’on puisse se référer à une situation où il serait plus directement accessible.

On ne peut pas se détourner de l’expression pour considérer la chose elle-même, car la chose dont il s’agit (le sentiment, la croyance, etc.) n’a précisément pas de meilleure visibilité que cette expression. Par exemple, les humeurs et les sentiments d’autrui sont présents sur son visage « de la seule manière dont ils puissent être manifestes dans l’espace public » (C. Taylor, La Liberté des Modernes).

c. Faire advenir

Enfin, le langage a une valeur instituante : la prise de parole fait césure, elle veut commander au réel et modèle les formes où prend corps le vœu de liberté.

Les linguistes ont inventé un mot pour exprimer cela :

  • est « constatif » un terme ou un énoncé dont la signification s’épuise à décrire le réel et qui ne peut transmettre qu’une information ;
  • est « performative » en revanche la phrase qui constitue par elle-même une action (cf. J. Austin, Quand dire, c’est faire). Par exemple, quand le président d’une assemblée déclare « La séance est ouverte », il la fait être telle.

Mais les performatifs ne sont pas nécessairement liés à une compétence politique ou judiciaire. En effet, tout un chacun peut, s’il le désire, chercher le succès dans la « performance » artistique (au risque de l’incompréhension), et doit, quoiqu’il lui en coûte, assumer les responsabilités et les conséquences morales liées à ses promesses ou exercer le pouvoir de pardonner. C’est ce pouvoir qui délie autrui de sa faute.

De manière générale, toute prise de parole, du fait même qu’elle réalise un détour par rapport à l’action brute, possède une signification éthique spéciale : parler, c’estexiger et c’est promettre. Le langage correspond donc à la volonté de l’homme, animal symbolique, d’élaborer les meilleurs critères de compréhension par des méthodes d’interprétation et par le dialogue.

Mais le langage constitue aussi par lui-même des paradoxes :

  • mis au service de la pensée, il fait aussi écran devant la réalité ;
  • moyen privilégié de l’échange et de la communication, il favorise la propagande et l’idéologie ;
  • structure formelle opposée à l’indifférence de la nature et de la mort, il se nourrit en profondeur du silence qu’il médite et qu’il rejoint.

Le langage n’est donc jamais autant conforme à sa fonction essentielle que lorsqu’il transgresse ses propres formes et convoque l’être parlant à faire l’expérience de ce qui ne se dit pas.

  • Il y a plusieurs fonctions linguistiques, qui permettent à un sujet de communiquer.
  • le langage permet de décrire, d’exprimer, ou encore de faire en sorte que quelque chose se produise.

Exercice : La communication est-elle la première fonction du langage ?

1. Le langage est ce qui nous permet de communiquer avec autrui
a. L’opinion commune

Quand nous prenons la parole, disons-nous, c’est afin d’exprimer notre pensée, et par là de la communiquer ; ce mot signifie en effet étymologiquement « mettre en commun » quelque chose – ici, nos pensées.
Ainsi le langage, oral ou écrit, nous apparaît d’abord comme un moyen, ou un instrument, dont la fonction est de communiquer. Mais cette première idée doit être justifiée.

b. Les mots sont des signes dont la fonction est d’extérioriser nos pensées

J. Locke met ainsi en évidence le fait que le langage a été créé afin que les hommes puissent entrer en relation et échanger leurs idées :

« Comme on ne saurait jouir des avantages et des commodités de la société sans une communication de pensée, il était nécessaire que l’homme inventât quelques signes extérieurs et sensibles par lesquels ces idées invisibles, dont nos pensées sont composées, puissent être manifestées aux autres. »

Les mots sont donc bien des signes linguistiques qui ont pour fin d’extérioriser et par là de communiquer nos pensées.

c. Le langage n’est qu’un « instrument » dont la fonction est de communiquer

C’est ainsi que la linguistique classique décrit le fonctionnement du langage, qui implique selon elle :

  • un « émetteur » ou « locuteur », qui exprime une idée ;
  • un « récepteur » ou « auditeur », qui l’écoute ;
  • un « référent » : ce dont on parle, les échangées ;
  • un « code », la langue, que le locuteur utilise pour exprimer sa pensée.

Ainsi les échanges linguistiques sont décrits comme n’importe quel « instrument de communication » (un téléphone, par exemple, implique aussi un « émetteur » et un « récepteur » entre lesquels circulent les informations codées sous forme d’influx électriques). Et, même si les linguistes admettent que le langage peut s’utiliser à diverses fins (donner un ordre, écrire des poèmes, etc.), ils maintiennent cependant le plus souvent, comme G. Mounin, que « la fonction communicative est la fonction première, originelle et fondamentale du langage, dont toutes les autres ne sont que des aspects ou des modalités non-nécessaires ». Mais cette façon de décrire le langage ne doit-elle pas être questionnée ?

2. Le langage n’est pas un « instrument » dont la « fonction » serait de communiquer
a. La communication est une fonction que le langage remplit souvent bien mal

Combien de fois en effet, voulant exprimer une idée nouvelle, un sentiment particulier, nous sommes nous exclamés : « je n’arrive pas à dire ce que je ressens ». Souvent, le langage semble en effet incapable de communiquer ce que nous voulons dire, et ce pour deux raisons :

  1. le langage n’est que conventionnel, de sorte qu’il ne peut jamais représenter avec exactitude nos pensées ou sentiments ;
  2. les mots sont généraux, de sorte qu’ils ne disent pas ce qu’il y a de particulier dans ce que nous cherchons à exprimer.
b. Le langage n’est pas un instrument

Le langage, à vrai dire, n’est pas un « outil » extérieur à moi que j’utilise dans un but déterminé (comme on utilise un marteau pour planter un clou).
Pour le comprendre, il suffit de se référer à la façon dont nous expérimentons le langage : quand j’écoute quelqu’un parler, je n’ai pas à m’interroger longuement pour savoir quelles pensées me sont ainsi communiquées dans les mots, je n’ai pas à « traduire » ces mots en idées ; mais le sens, les idées me sont données instantanément dans et par les paroles mêmes de l’autre.
Le langage n’est pas un instrument extérieur à nous ; par suite, il ne saurait être défini par une fonction unique – et moins que toute autre peut-être par celle qui consisterait à « communiquer ». Comment alors déterminer la nature du langage ?

3. Les multiples fonctions du langage humain
a. Le langage ne sert pas à communiquer notre pensée : il est cela même qui la constitue

Tant qu’elle n’est pas mise en mots, organisée sous la forme d’énoncés clairs, notre pensée demeure floue ou évanescente :

« Abstraction faite de son expression par les mots, notre pensée n’est qu’une masse amorphe et indistincte prise en elle-même, la pensée n’est qu’une nébuleuse où rien n’est délimité. Il n’y a pas d’idées préétablies, et rien n’est distinct avant l’apparition de la langue ».
Ferdinand de Saussure

Autrement dit, la pensée ne précède pas le langage ou les mots, qui ne serviraient qu’à l’extérioriser dans un second temps : mais c’est dans et par les mots qu’elle se constitue. C’est pourquoi Hegel dira que « c’est dans les mots que nous pensons », et que « vouloir penser sans les mots est une tentative insensée ».

b. Par là, le langage structure notre perception du monde

Les anthropologues E. Sapir et B. L. Whorf ont montré que des langues différentes entraînent des conceptions ou des perceptions du monde différentes (c’est la thèse de la « relativité linguistique ») : des peuples qui n’ont qu’un seul mot pour désigner l’ensemble des nuances qui vont du bleu au vert n’auront pas exactement la même perception du monde que nous, pour qui un objet « bleu » est absolument différent d’un objet « vert ». Aussi des peuples qui ont une multitude de mots pour désigner ce que nous considérons comme un seul et même objet (ainsi des Esquimaux qui ont un vocabulaire très riche pour distinguer les diverses sortes de neiges) auront-ils une perception du monde plus riche et variée que la nôtre.

c. La fonction créatrice ou poétique du langage

Disposer d’un mot nouveau, c’est disposer d’une idée nouvelle : ainsi le mot « animal » permet de disposer de l’idée abstraite d’« être vivant », regroupant toute la diversité des animaux connus.
Et le poète (dont le nom vient d’ailleurs du mot grec poïèsis, « fabrication, production, création ») est celui qui est capable de faire surgir en nos esprits des représentations de ce qui pourtant jamais n’exista ; c’est ce que tente nous faire comprendre le poète Mallarmé dans les vers suivants :« Je dis : une fleur ! et […] musicalement se lève, idée même et suave, l’absente de tout bouquet. » (Divagations). Écrire ou prononcer ce simple mot : « une fleur », fait surgir l’idée de cette fleur qui pourtant ne fut jamais présente en aucun bouquet auparavant rencontré.

d. L’usage « appellatif » ou « performatif »

L’usage « appellatif » ou « performatif » du langage consiste à provoquer en autrui un sentiment, une action ou une réaction. Ainsi quand le général d’une armée crie à ses hommes « à l’attaque ! », il ne cherche pas tant à communiquer avec eux, qu’à les faire agir : le langage implique une dimension de pouvoir sur autrui.
C’est ce qu’avaient bien compris les sophistes de l’Antiquité (que critique Platon), qui font usage du langage en vue de persuader leur auditoire de l’opinion qui leur sera avantageuse, du point de vue politique ou judiciaire par exemple : l’art de bien parler, la rhétorique et la sophistique, permet d’entraîner les foules dans la direction qu’on veut bien ainsi leur imprimer.
C’est en ce sens que G. Berkeley pourra dire :

« la communication des idées marquées par les mots n’est pas la seule ni la principale fin du langage, comme on le pense communément. Il y a d’autres fins, comme éveiller une passion, provoquer une action ou en détourner, mettre l’esprit dans une disposition particulière »
(Principes de la connaissance humaine, Introduction, § 20)

 

 

Exercice 2 : Le langage peut-il tout dire ?

Cette question peut avoir deux sens, conformément à la double signification du verbe « pouvoir », qui signifie à la fois :

  • la capacité ou la possibilité ; la question a alors pour sens : « le langage est-il capable de tout dire ? » ;
  • la permission ou le droit ; la question est alors : « le langage a-t-il le droit de tout dire ? ».
1. Le langage semble capable de tout dire
a. La puissance du langage n’est pas limitée par la réalité

Le langage est capable de dire aussi bien ce qui existe que ce qui n’existe pas : il me permet aussi bien de décrire un événement qui s’est réellement produit, qu’un événement ou une situation parfaitement imaginaires.
C’est d’ailleurs ce que révèle l’usage artistique ou poétique du langage : l’artiste, l’écrivain, le poète font surgir grâce aux mots des situations qui n’existent tout d’abord nulle part ailleurs que dans l’esprit de l’artiste. Ainsi, Homère narre les aventures d’Ulysse et ses rencontres avec des créatures imaginaires.

b. Le langage n’est pas non plus absolument limité par notre pensée

Nous pouvons dire aussi ce que nous ne pensons pas. Autrement dit, le langage permet de dire le vrai tout autant que le faux, d’être sincère ou de mentir. En ce sens, la puissance du langage est tout à fait ambiguë : elle est puissance de dévoiler le vrai autant que de le masquer, d’enseigner la vérité à autrui, tout autant que de le tromper.
C’est de cette puissance ambiguë, équivoque, que firent d’ailleurs usage les sophistes de l’Antiquité qui, tels Gorgias, se flattaient de pouvoir démontrer à leurs auditeurs une chose ou son contraire (par exemple, que l’homme est un être vertueux, puis que l’homme est un être sans aucune vertu). C’est ce que l’on appelle des antilogies, ou des discours contradictoires.
Mais la question qui se pose alors, si le langage est capable de tout dire, est de savoir s’il en a cependant le droit.

2. Le langage a-t-il le droit de tout dire ?
a. Le problème moral du droit de mentir

Pour l’opinion commune, mentir est une mauvaise action que l’on n’a pas le droit, moralement parlant, de commettre.
Kant montre ainsi que, si la « maxime de mon action » doit pouvoir être universalisée sans contradiction, alors le mensonge est un acte immoral : car, si toute parole était mensongère, le langage humain perdrait toute valeur et tout usage réel. Pour Kant, le mensonge est donc toujours immoral, et, même si un brigand nous demande où est caché un ami dans l’intention de se venger de lui, nous devons lui dire la vérité si nous la connaissons…
Étrange morale tout de même qui place le respect de la vérité au-dessus de celui de la personne humaine, ou au-dessus de la fidélité due à l’ami : ainsi pourrait-on objecter ici à Kant, avec B. Constant, qu’il est des cas où la vérité ne doit pas être dévoilée si toutefois elle doit mettre en danger une personne humaine.

b. Le problème politique de la liberté d’expression

C’est un lieu commun de dire que « chacun a le droit d’avoir son opinion ». Mais, si chacun a le droit de penser ce qu’il veut, a-t-il pour autant le droit de dire, grâce au langage oral ou écrit, tout ce qu’il veut sans aucune exception, sans aucune limite ?
La loi en France impose ainsi des limites à ce que nous avons le droit de dire : les propos diffamatoires, racistes ou incitant à la violence sont interdits et condamnés par le Code pénal.

De sorte que si nous avons le droit de penser ce que nous voulons, il ne nous est pas permis de le dire toujours. C’est ce que montrait déjà Spinoza (Traité théologico-politique, chap. XX) : on ne peut, certes, limiter le droit des hommes à penser ce qu’ils veulent, puisque ces pensées, purement intérieures, ne peuvent être contrôlées – un gouvernement en effet « ne peut commander aux âmes », mais il peut, et même il doit, pour conserver l’ordre public, « commander aux langues » afin que la liberté d’expression n’outrepasse pas certaines limites.
Mais n’y a-t-il pas, en outre, des choses que le langage est impuissant à exprimer ?

3. Imperfections et limites du langage humain
a. L’expérience commune montre les limites ou imperfections du langage humain

Combien de fois en effet, voulant exprimer un sentiment singulier ou violent, une idée originale, ne nous sommes-nous pas exclamés : « Mais je ne parviens pas vraiment à exprimer ce que je voulais dire ! » ?
Plus précisément, le langage souffre essentiellement de deux types d’impuissance à « dire ce que nous voulons dire » :

  • une incapacité de type qualitatif, lorsque aucun mot ne semble apte à désigner véritablement, authentiquement ce que nous ressentons ou avons à l’esprit ;
  • une incapacité de type quantitatif : par exemple lorsque nous tentons de décrire un paysage, un tableau, ou nous-mêmes, il semble que nous ne parvenions jamais à dire tout ce qui devrait être dit.
b. Première raison : le langage est conventionnel

Un mot ne désigne une chose ou une idée que par convention ou de façon arbitraire. C’est pourquoi d’ailleurs les mots varient selon les langues : ce que l’on appelle « cheval » en français s’appelle « horse » en anglais.
Le mot ne ressemble donc pas à la chose désignée et ne lui est pas naturellement lié. C’est sans doute pour cela que, dans un premier temps, nous éprouvons ce sentiment d’inexactitude, ou de distance, entre ce que nous pensons ou ressentons et les termes dont nous usons pour communiquer.

c. Deuxième raison : les mots sont toujours généraux, tandis que nos sentiments ou idées sont singuliers

Le mot « cheval » ou le mot « colère » désignent non tel cheval particulier ou telle colère individuelle, mais le « concept » général de cheval ou de colère. C’est pourquoi, quand nous prononçons les mots « j’ai un beau cheval » ou « je suis en colère », nous avons le sentiment que ces mots ne parviennent pas à exprimer la singularité des pensées ou sentiments qui sont les nôtres.
C’est ce que Bergson explique fort clairement dans l’Essai sur les données immédiates de la conscience :

« Chacun de nous a sa manière d’aimer ou de haïr […]. Cependant le langage désigne ces états par les mêmes mots chez tous les hommes ; aussi n’a-t-il pu fixer que l’aspect objectif et impersonnel de l’amour, de la haine, et des mille sentiments qui agitent l’âme. […] Ainsi […] nous échouons à traduire entièrement ce que notre âme ressent : la pensée demeure incommensurable avec le langage. »
d. Des choses indicibles ou ineffables

On qualifie d’indicibles les choses qui ne peuvent être dites, parce qu’elles sont en deçà des mots : ainsi le néant parce qu’il n’y a rien à dire de lui ; ou encore, certaines actions immorales parce que leur caractère horrifiant ne saurait véritablement être décrit (ainsi certains rescapés des camps de concentration pourront-ils considérer leur expérience comme proprement « indicible »).

À l’inverse, on qualifiera d’ineffable ce qui est au-delà du langage, ce qui est trop grand, trop extraordinaire ou sublime pour pouvoir être dit ou décrit. Ainsi la tradition mystique considère-t-elle Dieu comme l’Ineffable absolu. Mais il nous est arrivé à tous de faire l’expérience de choses apparemment ineffables : c’est souvent le cas dans le domaine artistique. Comment décrire en effet adéquatement les émotions mêlées que nous ressentons par exemple en écoutant une symphonie de Mozart ou face une œuvre qui nous touche ?

Mais ce qui est au-delà du langage ne doit pas pour autant être survalorisé. C’est ce que soutient Hegel dans la Philosophie de l’Esprit :

« On croit ordinairement que ce qu’il y a de plus haut, c’est l’ineffable ; mais c’est là en réalité une opinion superficielle et dénuée de fondement : en réalité, l’ineffable, c’est la pensée obscure, la pensée à l’état de fermentation, et qui ne devient claire que lorsqu’elle trouve le mot. »

Il faut donc s’efforcer de clarifier et de dire ce qui n’est d’abord qu’obscur et indicible ou ineffable ; car ce n’est qu’ainsi que nous accédons à une clarté et à une compréhension véritables de nos expériences, de nos sentiments et de nos idées.

Exercice 3 : Le langage est-il le propre de l’homme

 

1. Position du problème
a. L’homme est un « animal doué de langage »

Cette définition, formulée par Aristote, signifie que si l’homme est un être vivant parmi tous les autres, il s’en distingue cependant en ce que lui seul est doué du langage ou de la parole. On dira que le langage est la « différence spécifique », qui définit l’homme, ou qu’il est « le propre de l’homme », c’est-à-dire cela que l’homme seul possède.

Cette première définition ne saurait être comprise indépendamment d’une seconde, suivant laquelle : « l’homme est un animal politique », autrement dit un être qui ne saurait vivre qu’en communauté. C’est en effet seulement parce que les hommes disposent d’un langage commun, qu’ils sont capables de s’entendre et de vivre ensemble.

« Il est évident que l’homme est un animal politique, bien plus que n’importe quelle abeille ou n’importe quel animal grégaire. Car […] la nature ne fait rien en vain. Et seul parmi les animaux l’homme a un langage. »
Aristote
b. Deux objections

Tout d’abord, il existe des animaux qui, eux aussi, vivent en communauté organisée : ainsi des abeilles ou des fourmis par exemple. Or ces « animaux grégaires » ne doivent-ils pas eux aussi posséder un langage qui leur permette de poursuivre des buts et des tâches communs ?

Il nous faut en outre reconnaître que nous observons parmi les animaux des formes d’expression ou de communication : un chien par exemple sait fort clairement manifester, par divers sons et attitudes, sa joie ou son agressivité. Ne s’agit-il pas là d’une manière de langage, non verbal, mais néanmoins signifiant ?

c. Les animaux auraient eux aussi un langage

Telle est l’hypothèse que Montaigne envisage et défend dans l’« Apologie de Raimond Sebond ». Rappelons ici ses deux arguments majeurs.
D’une part, il faut dire que, si nous supposons à tort être les seuls à disposer d’un langage, c’est seulement parce que nous sommes incapables de comprendre le langage des autres animaux (de même que nous ne comprenons pas certaines langues étrangères).
D’autre part, Montaigne remarque qu’il existe bien une certaine communication des animaux entre eux (ainsi un cheval reconnaît très bien qu’un chien est en colère, à son attitude et à ses aboiements), mais aussi des animaux avec nous. Ils ne s’expriment pas par des mots bien sûr (c’est-à-dire verbalement), mais par des sons, des cris, des gestes, et par là ils communiquent « tout aussi bien que nos muets disputent, argumentent et content des histoires par signes. ».

À l’idée classique que seul l’homme disposerait d’un langage, on peut opposer des données de l’expérience, qui montrent que les animaux peuvent communiquer. Mais cette « capacité de communiquer » est-elle vraiment un « langage » ?

2. La communication animale n’est pas un véritable langage
a. Deux exemples de communication animale

La communication des abeilles a été étudiée au début du XXe siècle par le zoologue allemand Karl Von Frisch, dont les recherches ont montré qu’une abeille, ayant découvert une source de nourriture, était capable de signaler son emplacement à ses compagnes de façon très précise. Ainsi une « danse en rond » indique que la source de nourriture se situe à moins de cent mètres de la ruche ; une « danse en huit » indique une distance supérieure, précisée grâce au nombre de « huit » effectués, tandis que la direction est indiquée par l’axe du mouvement.

Des éthologues ont mené diverses expériences avec des chimpanzés, afin de savoir s’ils sauraient apprendre un langage, soit gestuel, soit par la manipulation de jetons portant des symboles correspondant à des mots. Or il semble que ces animaux soient capables de se mettre ainsi à communiquer : de demander par exemple à manger et de préciser l’aliment dont ils ont envie.

b. Ces expériences ne prouvent cependant pas l’existence d’un langage animal

Il convient en effet de distinguer « communication » et « langage », comme le montre Émile Benvéniste dans ses Problèmes de linguistique générale.

Tout d’abord, le message transmis par une abeille n’induit aucune réponse, mais seulement une réaction ; de même, les chimpanzés font ce que l’on appelle un usage simplement « injonctif » du langage, c’est-à-dire uniquement pour demander ou ordonner quelque chose. Ils ne dialoguent pas à proprement parler, ce qui est pourtant le propre d’un langage authentique.
Par suite, on peut dire que les codes dont ils font usage (danses, gestes, symboles dessinés sur des jetons) ne sont pas vraiment des codes constitués de signes linguistiques, mais plutôt de signaux (on dira ainsi qu’un mot est un signe linguistique, mais qu’un feu rouge est un signal qui enjoint à l’automobiliste de s’arrêter).

Enfin, on remarquera le caractère relativement pauvre du contenu de ces « messages » animaux : ceux des abeilles n’ont pas d’autre objet que la nourriture ; les singes disposent d’un vocabulaire limité aux objets et actions concrets et n’usent que d’un nombre d’énoncés limités, sans jamais innover : aucun singe ne saurait raconter une histoire inventée par exemple, ni faire de l’humour.

3. Spécificité du langage humain
a. La double articulation du langage humain

Le langage est constitué d’une « double articulation », totalement absente de toute communication animale :

  • chaque mot est composé de multiples unités vocales ou « morphèmes » (consonnes, voyelles, diphtongues) qui, diversement combinés ou « articulés », constituent l’ensemble de notre vocabulaire ;
  • les mots eux-mêmes constituent des unités de sens qui peuvent être combinés ou « articulés » de façon multiple, donnant lieu ainsi à un nombre d’énoncés quasi infini.
b. Cette multiplicité inhérente au langage autorise qu’on puisse en user de façon libre et innovante

Ayant en effet à notre disposition une infinité d’énoncés possibles, chacun de nous peut en user librement suivant les circonstances et sa volonté propre, de façon éventuellement créative et originale.

C’est ce que montre Noam Chomsky, linguiste contemporain, pour lequel le langage humain se caractérise par son « aspect créateur », par cette « faculté spécifiquement humaine d’exprimer des pensées nouvelles et de comprendre des expressions de pensées nouvelles dans le cadre d’un langage institué ». Ainsi un langage véritable suppose qu’en soit possible un usage « novateur », créateur et libre, c’est-à-dire indépendant de toute réaction à des stimulations internes ou externes – ce qui est loin d’être le cas des modes de communications animaux que nous avons évoqués.

Il nous faut donc finalement distinguer clairement ce que l’on appellera les divers modes de communication animale et ce qui est à proprement parler un langage, spécifique ou propre à l’homme. De sorte qu’il faudrait dire en effet avec Benvéniste que, « appliquée au monde animal, la notion de langage n’a cours que par abus de terme. »