Textes : Peut-on soutenir que la vérité n’existe pas ?

« Si les mêmes réalités donnent lieu a des représentations dissemblables selon la diversité des animaux, nous serons en mesure de dire quelle vision de l’objet est la nôtre, mais nous devons suspendre notre jugement sur ce qu’il est effectivement par nature.Nous ne sommes pas en effet en mesure d’établir une juste discrimination entre les représentations qui sont nôtres et celles qui sont propres aux autres animaux, car nous sommes nous-mêmes partie du procès et pour cette raison nous devrions recourir à meilleur juge que nous-mêmes.Et du reste, sans démonstration, nous ne sommes pas en mesure de préférer nos représentations à celles qui sont propres aux animaux dépourvus de raison.Mais pas d’avantage en recourant à la démonstration: car […] de deux choses l’une: ou bien cette démonstration dont nous parlons apparaît avec évidence, ou bien elle n’apparaît pas.Si justement elle n’apparaît pas, nous ne lui accorderons aucun crédit; mai si elle nous est représentée comme évidente, comme la question porte sur les représentations propres aux animaux, cette démonstration ne peut se prévaloir que de l’évidence qui nous est propre, à nous qui ne sommes que des animaux, et la question se posera alors de savoir si sa conformité à l’apparence représentée garantit sa vérité.[…] Ainsi donc nous n’aurons pas de démonstration nous permettant de trancher le débat en faveur de nos prorpres représentations face à celles qui sont propres aux animaux dits privés de raison.Si donc il est impossible de porter un jugement sur la différence des représentations qu’entraîne la diversité des animaux, il est nécessaire de suspendre le jugement à l’égard des objets extérieurs »

Sextus Empiricus, Esquisses pyrrhoniennes, Livre I, § 59-61, in Les Sceptiques grecs

Les concepts physiques sont des créations libres de l’esprit humain et ne sont pas, comme on pourrait le croire, uniquement déterminés par le monde extérieur. Dans l’effort que nous faisons pour comprendre le monde, nous ressemblons quelque peu à l’homme qui essaie de comprendre le mécanisme d’une montre fermée. Il voit le cadran et les aiguilles en mouvement, il entend le tic-tac, mais il n’a aucun moyen d’ouvrir le boîtier. S’il est ingénieux il pourra se former quelque image du mécanisme, qu’il rendra responsable de tout ce qu’il observe, mais il ne sera jamais sûr que son image soit la seule capable d’expliquer ses observations. Il ne sera jamais en état de comparer son image avec le mécanisme réel, et il ne peut même pas se représenter la possibilité ou la signification d’une telle comparaison. Mais le chercheur croit certainement qu’à mesure que ses connaissances s’accroîtront, son image de la réalité deviendra de plus en plus simple et expliquera des domaines de plus en plus étendus de ses impressions sensibles. Il pourra aussi croire à l’existence d’une limite idéale de la connaissance que l’esprit humain peut atteindre. Il pourra appeler cette limite idéale la vérité objective. »

Albert Einstein et Léopold Infeld L’évolution des idées en physique

Voici le point de départ de la philosophie : la conscience du conflit qui met aux prises les hommes entre eux, la recherche de l’origine de ce conflit, la condamnation de la simple opinion * et la défiance * à son égard, une sorte de critique de l’opinion pour déterminer si on a raison de la tenir, l’invention d’une norme * , de même que nous avons inventé la balance pour la détermination du poids, ou le cordeau pour distinguer ce qui est droit et ce qui est tordu.
Est-ce là le point de départ de la philosophie : est juste tout ce qui paraît tel à chacun ? Et comment est-il possible que les opinions qui se contredisent soient justes ? Par conséquent, non pas toutes. Mais celles qui nous paraissent à nous justes ? Pourquoi à nous plutôt qu’aux Syriens, plutôt qu’aux Égyptiens ? Plutôt que celles qui paraissent telles à moi ou à un tel ? Pas plus les unes que les autres. Donc l’opinion de chacun n’est pas suffisante pour déterminer la vérité.
Nous ne nous contentons pas non pl,s quand il s’agit de poids ou de mesur,s de la simple apparence, mais nous avons inventé une norme pour ces différents cas. Et dans le cas présent, n’y a-t-il donc aucune norme supérieure à l’opinion ? Et comment est-il possible qu’il n’y ait aucun moyen de déterminer et de découvrir ce qu’il y a pour les hommes de plus nécessaire ? Il y a donc une norme. Alors, pourquoi ne pas la chercher et ne pas la trouver, et après l’avoir trouvée, pourquoi ne pas nous en servir par la suite rigoureusement, sans nous en écarter d’un pouce ?

EPICTETE
Entretiens, II, XI, tr. fr. G. Budé, Les Belles Lettres