La tolérance est-elle sans limites?
« Voltaire fonde la tolérance sur le pardon réciproque de nos sottises. Mais il est une sottise largement répandue, soit l’intolérance que Voltaire, à juste titre, ne peut tolérer. La tolérance marque ses limites. Si nous revendiquons que l’intolérance soit tolérée, nous détruisons alors la tolérance et l’état de droit. Ce fut le destin de la République de Weimar. Mais il y a en dehors de l’intolérance d’autres sottises qui ne devraient pas être tolérées. Surtout cette sottise qui conduit les intellectuels à suivre la dernière mode, sottise qui a présidé à l’écriture de beaucoup en un style péremptoire et obscur, style oraculaire critiqué radicalement par Goethe dans » Le Livre de la sorcière » et en d’autres endroits de son Faust. L’usage de la parole emphatique, obscure, péremptoire, incompréhensible, cette manière d’écrire ne doit pas être admirée davantage, elle ne devrait même pas être tolérée par les intellectuels. Elle est intellectuellement irresponsable, elle détruit le bon sens, la raison. Elle rend possible cette attitude que l’on a désignée sous le nom de » relativisme « . Cette attitude conduit à la thèse que toutes les thèses sont, de manière plus ou moins égale, intellectuellement défendables. Tout est permis. C’est pourquoi la thèse du relativisme conduit manifestement à l’anarchie, à l’absence de droit, et ainsi au règne de la violence.
Mon sujet » Tolérance et responsabilité intellectuelle » m’a ainsi mené à la question du relativisme.Je voudrais aussi opposer au relativisme une idée presque toujours confondue avec celui-ci mais qui lui est pourtant profondément étrangère. J’ai souvent désigné cette position sous le nom de pluralisme, mais cela n’a pas été sans ambiguïté. C’est pourquoi je veux ici la qualifier de pluralisme critique. Tandis que le relativisme, qui ressort d’une tolérance laxiste, conduit au règne de la violence, le pluralisme critique lui peut contribuer à la maîtrise de la violence.
Pour ce qui est de la construction du relativisme et du pluralisme critique, le concept de vérité est d’une importance décisive.Le relativisme est la position selon laquelle on peut tout affirmer ou presque tout, et par conséquent rien. Tout est vrai, ou rien ne l’est. La vérité est alors sans signification.Le pluralisme critique est la position selon laquelle dans l’intérêt de la vérité chaque théorie – tant mieux si elles sont nombreuses – doit entrer en concurrence avec d’autres. Cette concurrence consiste dans la discussion rationnelle des théories et leur examen critique. La discussion est rationnelle, cela signifie que l’enjeu est la vérité des théories en concurrence : la théorie qui semble se rapprocher le plus de la vérité dans la discussion critique est la meilleure ; et la meilleure théorie évince les plus mauvaises. L’enjeu est ici la vérité. » Conférence, Université de Tübongen, 1981
« Moins connu est le paradoxe de la tolérance : La tolérance illimitée doit mener à la disparition de la tolérance. Si nous étendons la tolérance illimitée même à ceux qui sont intolérants, si nous ne sommes pas disposés à défendre une société tolérante contre l’impact de l’intolérant, alors le tolérant sera détruit, et la tolérance avec lui. (…) nous devrions revendiquer le droit de les supprimer (les intolérants), au besoin, même par la force (…) Nous devrions donc revendiquer, au nom de la tolérance, le droit de ne pas tolérer l’intolérant. »
« Je ne veux pas dire par là qu’il faille toujours empêcher l’expression de théories intolérantes. Tant qu’il est possible de les contrer par des arguments logiques et de les contenir avec l’aide de l’opinion publique, on aurait tort de les interdire. Mais il faut toujours revendiquer le droit de le faire, même par la force si cela devient nécessaire, car il se peut fort bien que les tenants de ces théories se refusent à toute discussion logique et ne répondent aux arguments que par la violence. Il faudrait alors considérer que, ce faisant, ils se placent hors la loi et que l’incitation à l’intolérance est criminelle au même titre que l’incitation au meurtre, par exemple. »
« Si l’on est d’une tolérance absolue, même envers les intolérants, et qu’on ne défende pas la société tolérante contre leurs assauts, les tolérants seront anéantis, et avec eux la tolérance. »
Karl Popper, La Société ouverte et ses ennemis