Vous trouverez ici un cours que j’ai fait pour une intervention dans une école d’infirmière sur le rapport émotion et bien-être. Même si nous ne sommes pas tous infirmiers ou infirmières, nous sommes tous pris par les émotions et parfois en difficulté face à elles.
On m’a invité à faire une intervention philosophique dans le cadre de ce module optionnel intitulé « prendre soin de soi » sur la question du rapport entre émotion et bien-être.
Mais cette question semble à peine posée déjà résolue!
Car s’interroger sur le rapport bien-être/émotions, sur la gestion des émotions en vue du bien-être, c’est sous-entendre, présupposer que l’émotion menace le bien-être. C’est admettre comme vrai, comme évident qu’être dans l’émotion, ce serait être mal ou prendre le risque de le devenir. D’où ensuite la nécessité de simplement penser l’émotion pour trouver comment gérer la menace qu’elle représente.
On m’aurait donc invitée à traiter d’une question qui n’en est pas une, qui ne soulève donc aucun problème, donc d’une question non philosophique, mais purement technique :
partant du principe que l’émotion met en péril le bien-être, comment la combattre ?
Mais avant de penser les moyens, il faut nous interroger sur la fin.
Est-elle légitime ? L’émotion est-elle vraiment une menace ?
Il nous faut nous interroger sur la pertinence de ce présupposé concernant la place de l’émotion.
I. Pourquoi en vient-on presque naturellement à penser l’émotion comme une menace pour le bien-être ?
Pour 3 raisons :
– 1ère raison (contextuelle pourrait-on dire) !
En effet, lorsque j’essaie d’imaginer les émotions qui peuvent être les vôtres : je pense à la tristesse face à la souffrance physique et psychique de vos patients, horreur, dégoût devant certaines lésions, colère face à des familles qui exigent de plus en plus et qui reprochent sans cesse de ne pas assez faire, peur de la mort, de mal faire, de faire mal, et même de faire le mal par un geste irréparable, par une décision mal prise aux conséquences irréversibles.
Et on ne peut en effet que penser que ces émotions tristes, négatives finissent par atteindre le moral, comme on dit, finisse par altérer le bien-être intérieur que semble pourtant nécessiter tout métier, mais tout particulièrement le vôtre. On ne peut être soignant et à soigner, cela semblerait en effet contradictoire !
Comment prendre soin des autres, si soi-même on est mal, à moins que l’on ne se fuie dans le soin des autres ou que le soin porté à l’autre soigne aussi celui qui le prodigue.
? Ce travail peut être curieusement un divertissement, comme tout travail d’ailleurs ! C’est ce que soutient le philosophe Pascal pour qui toute activité qui nous permet de ne pas être seul face à soi est un divertissement ; « divertir » cela veut dire regarder ailleurs. D’où l’idée qu’un roi sans divertissement est le plus misérable des hommes, car il est seul face à sa situation misérable : un rien dans l’infini, qui est né pour ne plus être, pour « dénaître », pour ne plus avoir même été, qui se contente de remplir sa vie finie de plaisirs éphémères et vains.
? Sans tomber dans cette anthropologie pessimiste, ce travail peut aussi être une source de mieux être : la satisfaction d’apporter soin, soulagement, guérison… le patient rétabli qui rentre chez lui est en un sens votre œuvre, et produire une œuvre apporte à tout homme la satisfaction et l’occasion de se reconnaître comme homme et comme individu, (c’est moi qui l’est fait, c’est moi devant moi….c’est le triomphe de la culture sur la nature, des techniques , du savoir-faire humain sur la nature et ses lois ) comme le souligne Hegel. D’où le désarroi du travailleur aliéné dans un travail à la chaîne à qui on a retiré l’œuvre pour ne laisser que le labeur.
Ce travail pourrait donc être à l’origine d’émotions positives comme la joie, le courage, … et si on considère la joie comme un sentiment de puissance accrue, comme un mieux être, un plus être, l’émotion serait alors un élément favorisant le bien-être, voire le bien-être lui-même.
Mais ce n’est pas à ces émotions là que l’on pense quand on pense gestion des émotions dans le milieu médical qui est le vôtre.
Et même ces émotions en soi positives peuvent s’avérer négatives. A cause d’une seconde raison, elle, essentielle.
– 2ème raison (essentielle)
Essentielle, dans le sens où ce côté menaçant viendrait de l’émotion elle-même quelle qu’elle soit négative ou positive, de la nature même de l’émotion ? Qu’est-ce qu’une émotion ?
L’émotion appartient à notre vie affective. Nous menons une double vie : une vie réfléchie, rationnelle et cette vie affective. Celle-ci est riche et diversifiée: nous sommes animés de passions, de sentiments et d’émotions, que nous confondons bien souvent.
Comment les distinguer pour cerner ce qu’est l’émotion?
1. Ce qui caractérise l’émotion, c’est d’abord son intensité et sa courte durée. Une émotion nous surprend souvent, nous envahit toujours, décroît puis disparaît. En cela elle se distingue du sentiment qui lui persiste plus longtemps et n’a pas une dynamique aussi contrastée.
2. C’est ensuite le fait qu’elle porte sur un objet ou un aspect particulier d’une situation, alors que l’humeur porte sur toute la situation, l’environnement du sujet. Celui qui est d’humeur maussade voit tout en noir, pas seulement un objet ou un aspect de son environnement. C’est ce qui amène à dire que l’émotion a un contenu intentionnel, elle vise un objet sous un certain aspect ; la peur vise clairement un objet sous l’aspect d’être effrayant ou dangereux. L’émotion n’est pas essentiellement introspective, ce qui permettrait de dire que l’angoisse n’est pas une émotion, mais plutôt un sentiment, car ce qui nous angoisse, ce n’est pas un danger extérieur identifié, c’est nous même et ce dont nous sommes capables, ce qui par nous n’est pas mais est possible.
Ceci dit, on peut ensuite s’interroger sur la nature de cet aspect de l’objet qui est à l’origine de l’émotion. Car on vient de dire que l’on a peur d’un objet sous l’aspect d’être dangereux MAIS
– on peut être conscient d’un danger sans avoir pour autant peur
– ou savoir qu’il n’y a pas danger et avoir peur ( c’est pas la petite bête qui va manger la grosse, certes, mais n’empêche que je tremble en prenant l’araignée ou frémit à la vue d’une souris) ; Ce qui n’est pas objectivement dangereux en soi, peut l’être pour moi, par rapport à moi, avec moi par rapport à mes désirs, attentes, préférences ; cet aspect « dangereux » de l’objet n’est pas vu, mais perçu, c’est le résultat d’une évaluation consciente ou inconsciente…
C’est ce qu’expose Sartre dans Esquisse d’une théorie des émotions, où il expose les différentes théories des émotions et en particulier l’interprétation psychanalytique. L’émotion y est alors présenté soit comme « un phénomène de refus », « une fuite devant une révélation à se faire ». il prend l’exemple de la phobie d’une femme face aux lauriers, face auxquels elle s’évanouit car cela renvoie à un incident sexuel sous un laurier.. S’évanouir, c’est le refus de revivre cet évènement et en même temps ce laurier ne vaut pas en soi, mais comme « signe » d’un évènement ou d’un désir refoulé. Ceci est encore plus clair quand l’émotion est « assouvissement », comme la colère, expression du sadisme par exemple… L’objet de l’émotion n’est pas la chose en elle-même, mais ce pour quoi elle vaut, ce dont elle est « signe ». Et saisir cette signification exige tout un travail de déchiffrage, d’analyse.
Que cet aspect soit inhérent à l’objet, ou projeté, on voit bien ici qu’il faut pour avoir une émotion une évaluation et donc un jugement.
Mais si on revient alors sur l’exemple de la peur alors on aurait deux jugements contradictoires, et de plus il peut y a voir jugement sans émotion aucune, on peut donc penser que l’émotion n’est pas que le résultat d’un jugement.
3. elle suppose une sorte d’intuition affective qui se traduit par une modification physiologique et somatique. L’émotion est une réaction corporelle.
C’est d’ailleurs ce que souligne la définition du dictionnaire le Robert :
« l’émotion est une réaction affective, en général intense, (on retrouve ici le 1er critère) se manifestant par divers troubles, surtout d’ordre neuro-végétatif ( pâleur ou rougissements, accélération du pouls, palpitations, sensation de malaise, tremblements, incapacité de bouger ou d’agitation….) ».
Etre dans l’émotion, c’est être dans ses sensations viscérales et vagales, et les ressentir.
C’est ce que souligne W.JAMES (1884 et 1890) dans la théorie dite empirique ou périphéraliste de l’émotion , aussi soutenue par l’anatomiste Lange ( 1885). Pour eux, l’émotion n’est que le reflet psychique de la palpitation de la chair. « Nous avons peur parce que nous constatons que nous tremblons ». L’émotion est d’abord un état physique, pour être ensuite un état psychique.
Bien que cette théorie James/Lange soit discutable, nous y reviendrons plus tard, elle souligne la dimension biologique, corporelle de l’émotion.
Et c’est cette dimension corporelle de l’émotion (qu’elle soit seconde ou première par rapport au jugement) qui fait que l’on voit l’émotion comme une menace pour le bien-être, pour différentes raisons :
– a) parce que nous sommes les héritiers d’une vision négative du corps qui remonte à Platon et qui a été reprise par la tradition judéo chrétienne. Pour Platon, le corps, c’est « le tombeau de l’âme », l’incarnation est la chûte de l’âme dans la matière, dans un corps ( comme l’explique le Phédon et le mythe de l’âme comme attelage ailée) et l’incorporation est une véritable incarcération. L’âme est prisonnière du corps, de sa soumission au temps, aux nécessités vitales qui nous rappellent que nous sommes des êtres naturels, des animaux. La religion va faire du corps, ce qui nous soumet à la tentation, ce qui nous conduit au péché ; il s’agit pour accéder au salut d’abandonner les plaisirs terrestres du corps, de mortifier le corps. Même si aujourd’hui, le corps est valorisé, objet d’admiration et d’attention, il reste ce qui doit être éduqué, maquillé, modelé…maîtrisé, on ne s’abandonne qu’avec culpabilité au corps, et se laisser aller à l’émotion, c’est s’abandonner au corps, il ne faut pas, même si cela peut-être agréable ; l’agréable n’est pas le bon et le bon exige en quelque sorte le désagréable ( renoncement, sacrifice, efforts…) Etre humain, c’est savoir se tenir, tenir le corps.
-b) parce que nous sommes les héritiers d’un dualisme posé par Descartes au XVIIème siècle. C’est lui qui a instauré une séparation catégorique entre d’un côté le corps ( y compris le cerveau) qui n’est que matière et mécanismes, et de l’autre l’esprit, non matériel et fait de nous des êtres libres et rationnels. Comme « nous ne sommes pas logés dans notre corps comme un pilote en son navire » selon Descartes, l’émotion n’est pas seulement un bouleversement du corps, elle est une « passion de l’âme ». Quand notre corps est dans l’émotion, ce qui se traduit pour Descartes par une agitation des esprits animaux, l’âme le perçoit et en est affecté. Elle pâtît. Le corps prend alors le contrôle, la matière commande à l’esprit. « ce qui est en elle passion est en lui une action ».
C’est ce que dit Descartes dans l’article 40 des Passions de l’âme : « le principal effet des passions est qu’elle incitent et disposent l’âme à vouloir les choses auxquelles elles préparent le corps » : renversement de la hiérarchie !
C’est particulièrement clair dans la peur : les troubles du corps nous ( c’est-à-dire notre esprit) à vouloir fuir, à vouloir des choses sans y avoir réfléchi ou même contre toute rationalité.
L’émotion devient alors ce qui fait perdre la raison, elle est l’ennemi de la raison.
Du coup on ne peut être rationnel et s’abandonner à l’émotion. L’émotion serait ce qui perturbe dans un calcul, dans la construction d’une stratégie, dans la réalisation d’un acte technique.
-c) par expérience : parce qu’on s’est déjà rendu bien compte que s’abandonner à l’émotion, c’est perdre le contrôle de soi ; c’est ce qui amène Kant à comparer l’émotion à une ivresse ( alors que la passion est elle vue comme une maladie). S’abandonner à l’émotion, c’est perdre momentanément liberté et maîtrise de soi. Et même si l’émotion est positive, s’abandonner à la joie, c’est prendre le risque de se lancer dans des sauts, dans des gesticulations que l’on pourrait ne pas assumer, l’émotion retombée. C’est pourquoi on se méfie des chocs émotionnels ou des émotions trop grandes.
[« On voit facilement que les passions – par le fait qu’elles peuvent se concilier avec la réflexion la plus tranquille et ne doivent pas être considérées comme l’émotion, qu’elles ne sont ni impétueuses ni passagères, mais qu’elles peuvent s’enraciner et se concilier avec le raisonnement – portent la plus grande atteinte à la liberté, et que si l’émotion est une ivresse, la passion est une maladie, qui résiste à tous les moyens thérapeutiques, et qui est pire que tous ces mouvements passagers de l’âme, qui du moins excitent la résolution de l’améliorer, tandis que la passion est un enchantement qui exclut l’amélioration morale. L’émotion ne porte qu’une atteinte momentanée à la liberté et à l’empire de soi. La passion l’abandonne et trouve son plaisir et son contentement dans le sentiment de la servitude. Et, comme la raison ne cesse cependant pas de faire appel à la liberté interne, l’infortuné soupire dans ses fers, sans toutefois pouvoir les briser, parce qu’ils se sont pour ainsi dire soudés avec ses membres. KANT Anthropologie du point de vue pragmatique]
Et cette non-liberté, cet excès ne semblent pas pouvoir correspondre à notre idée du bien être tout comme l’animalité et la déraison liées aussi à l’émotion ne semblent pas en concordance avec notre idée de notre humanité, comme on vient de le voir.
– 3ème raison : notre manière de concevoir le bien-être :
Il y a 2 manières de penser le bien-être :
1. on peut le penser d’abord de manière positive : être bien, c’est être dans un état de pleine satisfaction, c’est être heureux. Nous aspirons tous au bonheur. Le bonheur, c’est en philosophie, ce qu’on appelle le souverain bien, la fin des fins, tout ce que nous faisons nous le faisons en vue d’être heureux. Mais cet état de totale, intense et pleine satisfaction n’est comme le dit Kant qu’un « idéal de l’imagination » qui demeure inaccessible.
Les obstacles au bonheur sont nombreux et sont aussi bien internes qu’externes:
– comme le fait remarquer Freud, notre constitution est déjà contradictoire avec cet état de bonheur : on ne peut ressentir de plaisir que par contraste, et la durée tue l’intensité. Donc on ne peut être dans un état durable de plaisir total.
– pour parvenir à cette totale satisfaction, il faudrait savoir ce qui peut nous satisfaire, or on ne sait pas vraiment ce que nous désirons et la satisfaction est souvent davantage dans la chasse que dans la prise de l’objet du désir, ce serait donc la non-encore-satisfaction qui serait satisfaction et atteindre le bonheur, ce serait entrer dans le malheur de l’ennui, mortel comme on dit.
– être bien c’est non seulement être en accord avec soi, en soi, mais c’est aussi être en accord avec le monde extérieur. Or si nous pouvons en partie décider de nous, on ne peut décider de ce qui nous entoure, de ce qui ne dépend pas de nous…Or être bien, c’est voir le monde s’accorder avec nos attentes et désirs. Et il y a donc une idée de chance dans le bonheur que souligne d’ailleurs l’étymologie de ce mot, le bonheur, c’est « bon-heur », la bonne chance. Et il y aurait donc des conditions extérieures et objectives à mon bonheur. Mon bonheur dépendrait en particulier de celui des autres, de l’état du monde… C’est cette idée qui a amené un économiste Pierre Leroy à proposer un nouvel indice : après le PIB qui permet de mesurer la réussite économique d’un pays, l’IBM.
L’IBM, c’est l’indice du bonheur mondial qui doit se calculer au plan mondial, car le malheur des uns fait certes relativement le bonheur des autres, mais en même temps empêche un bonheur absolu. La conscience du malheur des autres altère plus ou moins notre bonheur à moins que l’on soit de mauvaise foi ( on fait comme si on ne savait pas ! Mais on ne peut se mentir à soi-même et ce qui est su, est su !) ou à moins que l’on soit d’un égoïsme monstrueux, d’une grande méchanceté. Mais Comme le souligne Schopenhauer, « il n’est pas seulement le bourreau, il est aussi la victime », car il pressent que nous sommes tous fait de la même pâte, que l’individuation n’est qu’une représentation, c’est parce qu’il dévoré par le vouloir-vivre qu’il souffre, qu’il fait souffrir l’autre.
Pour Leroy, il y a 4 grands indicateurs qui permettent de mesurer le taux de bien-être des nations : la paix et la sécurité ; la liberté, la démocratie et les droits de l’homme ; la qualité de la vie ; l’intelligence et la culture… tout ceci se mesure à travers des indices comme le taux de criminalité, les droits des femmes et des enfants, l’espérance de vie, la pauvreté, le taux d’alphabétisation, la vitalité des librairies, des cinémas….
Or si on revient à l’émotion, aux émotions négatives elles sont déclenchées soit par le malheur des autres, soit par le pressentiment que le monde est dangereux, s’opposent à nos désirs et attentes ; quant aux émotions positives, elles viennent relativiser le bonheur que l’on croyait atteint : il y a plus intense… L’émotion serait donc ce qui vient menacer notre bien-être en l’empêchant ou en le démasquant… si bien que certains finissent par préférer à la recherche du bonheur, celle de la Joie OU par préférer se donner comme but à défaut de pouvoir être bien de ne pas être mal.
2. C’est la seconde manière de voir le bien-être. On peut en effet le concevoir de manière négative.
Le bien-être ce n’est plus un état de pleine et entière satisfaction, c’est un état de non-souffrance, c’est ce que les sagesses antiques, les épicuriens et les stoïciens appelaient l’ATARAXIE, c’est-à-dire l’absence de troubles dans le corps et l’âme. A- TARAX signifie littéralement sans vagues, une mer calme.
Cette paix de l’âme s’obtient :
– d’abord en délimitant bien ce qui dépend de nous et ce qui n’en dépend pas ( dépendent de nous, nos désirs et nos représentations ; trop attendre, trop espérer, c’est s’exposer à être déçu et désespéré ; croire que ce qui ne dépend pas de nous en dépend, c’est s’attacher , espérer en vain, c’est se culpabiliser pour rien,…) ;
– puis en réduisant nos désirs et attentes aux désirs naturels et nécessaires pour les épicuriens ou à une volonté rationnelle qui veut ce qui arrive, car ce qui arrive est ce qui doit arriver, au sens de nécessaire ou de destin, pour les stoïciens ;
– et enfin en se représentant bien les choses telles qu’elles sont, conformément à leur nature.
C’est à cela qu’invite Epictète dans son Manuel :
III. « Pour tout objet qui t’attire, te sert ou te plaît, représente-toi bien ce qu’il est, en commençant par les choses les plus petites. Si tu aimes un pot de terre, dis-toi: « J’aime un pot de terre. » S’il se casse, tu n’en feras pas une maladie. En serrant dans tes bras ton enfant ou ta femme, dis-toi: « J’embrasse un être humain. » S’ils viennent à mourir, tu n’en seras pas autrement bouleversé.
IV. Quand tu te prépares à faire quoi que ce soit, représente-toi bien de quoi il s’agit. Si tu sors pour te baigner, rappelle-toi ce qui se passe aux bains publics: on vous éclabousse, on vous bouscule, on vous injurie, on vous vole. C’est plus sûrement que tu feras ce que tu as à faire si tu t’es dit: «Je vais aller aux bains et exercer ma liberté de choisir en accord avec la nature.» De même pour toutes tes autres tâches. Car, ayant fait cela, s’il arrive quelque chose qui t’empêche de te baigner, tu auras la réponse toute prête: «Je ne voulais pas seulement me baigner, mais exercer ma liberté de choisir en accord avec la nature; si je me mets en colère à cause de ce qui m’arrive, ce ne sera pas le cas. »
V. Ce qui tourmente les hommes, ce n’est pas la réalité mais les opinions qu’ils s’en font. Ainsi, la mort n’a rien de redoutable — Socrate lui-même était de cet avis: la chose à craindre, c’est l’opinion que la mort est redoutable. Donc, lorsque quelque chose nous contrarie, nous tourmente ou nous chagrine, n’en accusons personne d’autre que nous-mêmes: c’est-à-dire nos opinions. C’est la marque d’un petit esprit de s’en prendre à autrui lorsqu’il échoue dans ce qu’il a entrepris; celui qui exerce sur soi un travail spirituel s’en prendra à soi-même; celui qui achèvera ce travail ne s’en prendra ni à soi ni aux autres.
VI. Ne te monte jamais la tête pour une chose où ton mérite n’est pas en cause. Passe encore que ton cheval se monte la tête en disant: «Je suis beau »; mais que toi, tu sois fier de dire: « J’ai un beau cheval » ! Rends-toi compte que ce qui t’excite c’est le mérite de ton cheval ! Qu’est-ce qui est vraiment à toi ? L’usage que tu fais de tes représentations; toutes les fois qu’il est conforme à la nature, tu peux être fier de toi: pour le coup, ce dont tu seras fier viendra vraiment de toi.
C’est ce que fait aussi Epicure dans sa célèbre Lettre à Ménécée où il expose le tétrapharmakos, le quadruple remède, guérissant des quatre peurs fondamentales qui troublent l’âme : la peur de la mort, des Dieux, du destin et du hasard, de ne pas parvenir au plaisir.
Cet état d’ataraxie est donc le résultat d’une vie prudente et sage, raisonnable et rationnelle. Cette paix de l’âme fait que l’on est toujours d’humeur égale (équanimité) , dans une quiétude permanente ( l’homme sage, « il fait usage en tout d’un élan détendu »), dans une apathie, une absence de pathos, de passion, d’affect, d’émotion. On est affecté par rien, sans émotion ni positive ni négative.
Mais cette sagesse semble bien difficile à atteindre, le sage est rare et il semble au dessus de l’humanité. C’est ce que souligne Epicure à la fin de sa lettre : « A ces questions, et à toutes celles qui s’y rattachent, réfléchis jour et nuit pour toi-même et pour qui est semblable à toi, et veillant ou rêvant jamais rien ne viendra te troubler gravement : ainsi vivras-tu comme un dieu parmi les humains. Car il n’a rien de commun avec un vivant mortel, l’homme vivant parmi des biens immortels. » Et, on peut même aller jusqu’à dire que ce sage a même un visage inhumain : c’est la position de Schopenhauer sur le stoïcisme :
« La contradiction intime que l’éthique stoïcienne renferme dans son principe se montre mieux encore dans ce fait que son idéal, le sage stoïcien, n’est jamais un être vivant, et qu’il est dépourvu de toute vérité poétique; ce n’est qu’un mannequin inerte, raide, inaccessible, qui ne sait que faire de sa sagesse, et dont le calme,le contentement et le bonheur sont en opposition directe avec la nature humaine, au point qu’on ne peut même se l’imaginer. »
Conclusion de ce premier temps : nous avons vu que le fait de penser l’émotion comme menace pour le bien-être a des raisons d’être au regard des émotions vécues, de la nature même de l’émotion et de notre manière de nous représenter le corps, l’humain.
Mais si s’abandonner à l’émotion n’est pas digne d’un être humain, n’en ressentir aucune semble tout aussi inhumain.
Il y aurait donc excès dans les deux cas : excès à exclure la raison en s’abandonnant à l’émotion comme excès à n’admettre que la raison en condamnant et s’interdisant toute émotion.
Et on pourrait dire que c’est encore plus flagrant dans votre cas, dans le milieu médical :
Certes on attend du personnel soignant qu’il soit compétent, concentré, rationnel mais on attend aussi qu’il ne réduise pas les patients à des corps, à des objets mais qu’ils le considèrent comme des êtres sensibles ( souffrants) , comme des sujets ( uniques), comme des semblables.
Et on s’imagine que montrer que l’on est dans l’émotion, c’est prendre en compte tout cela.
II . Nous sommes des êtres duels, corps et esprit, vie affective et vie réfléchie, affects et raison, aussi cela nous invite à repenser la place de l’émotion chez l’homme, peut-être que les raisons invoquées pour légitimer une gestion des émotions sont finalement insuffisantes pour traiter ainsi les émotions?
On peut noter que
1. les émotions remplissent des fonctions utiles :
– elles favorisent la survie de l’espèce et des individus. Il est bon d’avoir peur des prédateurs, de fuir un danger. Le cerveau est doté de différents mécanismes de décision et on peut penser que celui qui repose sur le corps et est tourné vers la survie en est le premier. Il occupe d’ailleurs la place majeure dans le règne animal.
Comme le dit Antonio R. Damasio dans L’erreur de Descartes, il n’ y a qu’à regarder un écureuil grimper dans un arbre à la vue d’un chat, pour se rendre compte qu’il est touché par une puissante émotion, qu’il est bouleversé et qu’il n’a sans doute pas fait de grands raisonnements pour en arriver à ce choix. Certes l’évolution a fait que nous avons développé d’autres mécanismes de prise de décision plus élaborés. Certes comme nous l’avons dit, le mécanisme émotionnel peut parfois affecter des mécanismes rationnels : si on prend l’exemple de la peur de prendre l’avion par rapport à la voiture ou à la moto. Si cette peur fait que l’on décide de préférer la voiture à l’avion est irrationnelle dans le sens où statistiquement , objectivement il y a moins de risque à prendre un avion qu’une voiture…cependant les images de crash sont plus marquantes et même si l’émotion nous détourne du choix le plus sûr, elle reste orientée vers notre survie : car si les accidents d’avion sont plus rares que ceux des automobiles, ils sont aussi plus mortels : on a moins de chance de sortir vivant d’un crash que d’un accident de la route, même si ceux-ci sont plus nombreux…
– les émotions nous permettent donc de nous orienter et d’agir dans le monde en nous proposant une catégorisation de celui-ci : il y a d’un côté ce qui est agréable et de l’autre ce qui est désagréable, qui fait frémir, trembler… Cette catégorisation est certes sommaire mais elle permet déjà d’avoir une première évaluation que la réflexion peut ensuite nuancée.
– elles nous permettent enfin d’agir face aux autres. L’émotion a ici une fonction de signal. Identifiée chez l’autre à son expression faciale, à ses gestes, à sa manière de parler, une émotion, cela permet aussi de prévoir son comportement ; d’anticiper et d’agir de manière plus juste.
Certes l’émotion peut être nuisible, mais elle peut aussi être utile.
Pour le souligner Damasio prend l’exemple de l’un de ses patients. Celui-ci était atteint d’une lésion préfrontale ventro-médiane, qui faisait qu’il ne réagissait pas aux marqueurs somatiques, donc n’avait pas d’émotions ou du moins l’émotion n’avait aucun pouvoir sur lui. Un jour ce patient est venu en plein hiver au laboratoire en ayant roulé sur une route verglacée. Cela ne l’avait pas du tout perturbé, que simplement il avait appliquer les règles simples et rationnelles de la conduite sur ce type de route : pas de freinage intempestif…Et il raconte qu’il avait vu devant lui une femme déraper et dans l’affolement freiner pour finir dans le fossé et lui était passé derrière elle sans problème, sans se retenir lui-même de freiner comme elle. L’absence de marqueurs somatiques lui ont donc épargné un voyage éprouvant et même de finir dans le fossé.
Par contre, l’absence d’émotion va faire, le lendemain, d’une prise du futur rendez-vous une véritable casse-tête pour ce même patient. Damasio lui propose deux dates dans le même mois, et le patient ouvre son agenda et se lance dans une réflexion d’une demi-heure pour envisager tous les aspects de deux dates, toutes les raisons pour ou contre de prendre l’une ou l’autre. Au final, Damasio lui a dit qu’il devrait venir à la seconde date, le patient a dit « Très bien » et a rangé l’agenda… L’absence de marqueurs somatiques ou d’émotions, fait que le problème dans son ensemble est mal évalué : on ne va pas perdre un temps précieux à choisir cette date, efforts vains ; on choisit au hasard ou par intuition ; ou on laisse le choix à l’autre, ne serait-ce que pour ne pas être embarrassé de monopoliser le temps de l’autre par notre choix fastidueux.
Et Damasio conclut son exposé en disant que finalement, c’est une question d’équilibre, de mesure. Et pour illustrer cela il prend l’exemple d’un pilote de ligne qui doit poser son avion dans des conditions difficiles. S’il est trop dans l’émotion par rapport aux détails de l’atterrissage, il peut être paralysé ou mal réagir ( comme l’automobiliste qui freine sur la plaque de verglas !), mais il faut tout de même qu’il est conscience de ses responsabilité vis-à-vis des passagers, de l’équipage, de lui-même, de ses proches… il faut qu’il soit ici dans l’émotion pour ne pas perdre de vue son objectif…Trop d’émotion sur les détails comme pas assez d’émotion sur l’objectif général peut avoir des conséquences aussi désastreuses, tout comme le fait de rester en l’air incapable de choisir d’atterrir ou pas.
2. les émotions ne sont pas que des mouvements, actions du corps et des passions de l’âme : pour préciser cela on peut avancer 3 idées :
Si on revient sur la théorie de James/Lange, même si l’émotion est une prise de conscience d’un état du corps, elle présuppose cette prise de conscience, donc, même si elle peut apparaître minimaliste, une action de l’âme.
a. Et c’est d’ailleurs cette action qui distingue l’émotion chez l’animal et chez l’homme : on pourrait dire comme Sifnéos en 1988 qu’ils ont des émotions mais pas de sentiments, d’affects qui n’existent que par cette prise de conscience, ce travail de représentation.
Un animal a des réponses automatiques, innées, internes, endocrinienne à des faits ou situations ( on pourrait appeler celles-ci des « visceral emotions , des émotions chocs ou des chocs émotionneles) ; elles s’expriment par des moyens comportementaux via le système limbique ;
avoir des sentiments (« feeling émotions ») serait réservé à l’homme car cela présuppose une activité néocorticale de représentation, de reconnaissance.
Et l’émotion ne se réduit pas aux chocs émotionnels.
b. Certains font d’ailleurs remarquer que cette prise de conscience est même plus que le simple fait de se rendre compte de ce qui agite le corps. Elle est un « véritable étiquetage cognitif » ( selon Schachter dès 1964). En effet, les grandes émotions (peur, joie, chagrin) génèrent les mêmes modifications corporelles, et c’est selon le contexte que l’on va différencier l’émotion. Cela s’explique du point de vue de la nature où les émotions ont finalement une même fonction : préparer à un effort que ce soit celui de la fuite, de l’attaque, le triomphe…
c. on peut aussi souligner que si la théorie de William James réduit l’émotion à la prise de conscience d’un désordre physiologique, du corps ; on peut la penser autrement : c’est la position du psychologue JANET et de SARTRE.
Pour eux, une émotion n’est pas seulement la conscience d’un état (physique) , c’est une conduite, et donc une activité de la conscience pour la mettre en place
Il voit l’émotion comme une conduite de désadaptation, d’échec : quand la tâche est trop difficile, on adopte une conduite plus simple : il donne l’exemple d’une jeune fille à qui son père apprend qu’il pense qu’il va être paralysé, la jeune fille ne pouvant assumer l’idée de devoir être garde-malade, se roule à terre emportée par l’émotion ; il constate aussi que lorsque ses patients ont des choses trop dures à confesser, ils finissent par se mettre à pleurer, par piquer une crise de nerf les empêchant de parler.. on fait l’expérience de cela quand on joue à se taquiner, temps qu’on peut répondre du tac au tac, on reste calme, mais quand on est à cours d’idée, on finit pas s’agacer et se mettre en colère.
Donc entrer dans l’émotion, ce serait un moyen de s’évader d’une situation où on se sent coincée, pour rompre une tension.
Mais c’est une conduite qui n’est pas comme les autres conduites comme le souligne Sartre dans Esquisse d’une théorie des émptions. C’est une « conduite qui n’est pas effective » : il ne s’agit pas d’agir réellement sur le monde, les objets mais de « lui conférer une autre qualité », une moindre existence, une moindre présence ou à l’inverse une plus grande présence, une plus grande existence… Il s’agit donc de changer le rapport au monde sans rien changer au monde. Il s’agit donc d’une sorte de conduite magique
Pour illustrer cela, Sartre prend pour exemple deux émotions: la peur et la tristesse, et certains cas, car toutes les peurs comme toutes les tristesses ne sont pas les mêmes.
– la peur qui peut être passive ou active. La peur passive : devant le danger ( une bête féroce), mes jambes se dérobent, mon cœur ralentit, je pâlis, m’évanouit. L’évanouissement est une conduite d’échec, j’aurais du fuir , mais s’évanouir, c’est aussi un moyen ( certes radical !) de faire s’évanouir le danger. MAGIE ! La peur active, je m’enfuis. On pourrait dire que c’est là une réaction prudente et même rationnelle, mais dans ce cas , ce n’est plus une fuite émotionnelle ; la fuite panique a plutôt pour but de nier le danger , en jouant l’évanouissement ; je disparais donc le danger avec ! D’où la conclusion de Sartre :
« le véritable sens de la peur nous apparaît, c’est .ne conscience qui vise à nier, à travers une conduite magique, un objet du monde extérieur et qui ira jusqu’à s’anéantir pour anéantir l’objet avec elle-même »
– la tristesse passive, c’est l’accablement ( posture de repli, pâleur, refroidissement des extrémités), « en offrant au monde le moins de surface possible ». On reste seul avec sa douleur comme on dit, mais pour Sartre, il s’agit encore d’une conduite magique : on se met en réalité dans une position de fuite. Si on est triste, c’est parce que quelque chose dans notre monde a changé ( perdu un être, un confort, une possibilité, une croyance) Cette perte exigerait qu’on s’adapte à ce nouveau monde, à cette nouvelle structure. Mais comme la chose paraît trop difficile, on fait comme si ce monde n’avait pas de structure, comme si tout se valait puisque rien ne vaut, tout est ramené à un degré zéro ; tout est équivalent pour moi, qui suis tout à mon accablement. On se met avec la tristesse dans une position où le monde ne peut rien exiger de nous. Et comme on ne peut agir directement sur le monde, on agit sur soi, et le monde devient alors par magie morne, indifférencié.
Et la conscience croit à ce nouveau monde crée par elle-même sans quoi l’émotion est fausse.
Sartre finit par renverser James : « l’origine de l’émotion, c’est une dégradation spontanée et vécue de la conscience et le bouleversement du corps n’est rien d’autre que la croyance vécue de la conscience, en tant qu’elle est vue de l’extérieur »
On pourrait dire que la conscience s’émeut de sa propre émotion, en quelque sorte : Plus on fuit , plus on a peur. Mais prise à son propre piège ne s’en rend pas compte et considère que c’est l’objet qui est captivant, à l’origine de l’émotion.
Une émotion est donc bien un phénomène physico-psychique ou psychico-physique , peu importe l’ordre
[même s’il peut y avoir des émotions sans expression somatique et des émotions inconscientes :
celles dont on ignore la cause (appréhension sans objet identifié, lié à une évaluation inconsciente ou à la mémoire. Exemple des patients prosopagnosiques, qui ont perdu la capacité de reconnaître les visages familiers, des indices physiologiques, électrodermiques soulignent, eux, que l’émotion liée à ces visages, elle, demeure sans qu’ils en aient conscience)
ou celles qui sont trop faibles pour arriver à la conscience ou celles qui arrivent alors que la conscience est débordée, ou occupée ailleurs. Notre cerveau traite trop d’informations, trop vite et notre conscience ne peut suivre… du coup des choses lui échappent. Ici ce sont des émotions mais cela peut aussi être des perceptions ( Leibniz et le roulis des vagues, la faim…).
Ou celles dont on ne peut avoir une conscience claire car on ne peut les nommer, parce qu’on est dans la difficulté de mettre en mots le ressenti. En effet, si les mots sont parfaits pour exprimer l’utilitaire, le général, ils sont insuffisants pour dire le particulier, le ressenti, l’émotion…Or on peut penser clairement que ce sur quoi on met un mot, même si parfois les mots nous trompent sur ce que nous ressentons…(Analyse de Bergson)]
Ceci dit ces émotions inconscientes représentent 6% de la vie émotionelle chez un sujet normal et lorsqu’on est dans l’émotion, on fait plus souvent l’expérience de la difficulté à retenir l’expression du corps que l’inverse, un corps sans émotion, ou alors c’est que l’on est sous le choc)]
, et c’est même parce qu’elle est cela que l’on peut la gérer éventuellement.
S’il n’y avait pas cette dimension psychique de l’émotion, si elle était entièrement subie, on ne pourrait rien faire avec elle ( l’utiliser l’émotion comme levier thérapeutique) et contre elle ( se maîtriser)
OU le seul moyen de lutter contre l’émotion, ce serait de discipliner le corps (relaxation, gymnastique suffiraient.)
Et dans ce cas, cela confirmerait que cette invitation à traiter philosophiquement de cette question était bien un piège.
Mais elle n’en est pas un car comme on vient de le voir : la question de savoir si on doit ou non gérer ses émotions est bien problématique ; car on vient de le voir l’émotion a un double aspect : elle peut être négative ( perte de la raison, de la liberté, soumission au corps…) mais elle a aussi des aspect positifs ( elle peut être utile, elle est proprement humaine…). On a même souligné qu’elle pouvait avoir un effet positif pour l’efficacité dans l’action : elle permet de se sentir responsable, elle permet d’activer rapidement certains mécanismes acquis, des connaissances procédurales, si bien qu’on parle et évalue après le QI, l’ « intelligence émotionnelle », l’IE, depuis 1990. Et cette intelligence émotionnelle s’articule autour de 3 compétences :
• Ouverture à ses propres émotions et à celles des autres
• Contrôle de ses émotions
• Renchérir les émotions positives et modérer les émotions négatives
III. Dans ce cas, gérer ses émotions, ce n’est pas nécessairement s’interdire toute émotion, mais ne pas se laisser envahir par des émotions négatives et savoir faire un bon usage de ses émotions : que proposent ici les philosophes ?
– Pour ne pas les multiplier, ils proposent de vivre l’instant présent : car bien souvent ce qui fait que l’on bascule dans l’émotion, c’est comme le disait PASCAL que nous ne parvenons pas à nous tenons pas au temps présent mais qu’on se retourne vers le passé ou se projette dans le futur. Et comme on s’identifie à nos pensées, l’émotion surgit. On entre alors dans une comparaison entre le présent et le passé ou le futur, et du coup le présent devient souvent quand il est mis en balance avec d’un autre présent possible. Par exemple, je rentre chez moi en voiture et je me vois déjà rentré, mais il y a un bouchon. Du coup, comme je me projette dans le futur, je me dis que je pourrais déjà être chez moi, et je m’énerve. Je m’énerve parce que j’oppose au présent, la représentation du futur. Et si en plus, ce n’est pas le premier bouchon de ma vie, le retour du passé va jeter de l’huile sur le feu; hier, j’ai mis 5 minutes pour rentrer et là, il va me falloir une demi-heure. Tandis que si j’étais que dans le moment présent, simplement là, il n’y aurait pas d’autre possible, je ne préférerais pas le possible au réel, et je ne m’énerverais pas ; je ne m’énerverais encore moins si je ne m’opposais pas à ce qui est. Il y a un bouchon, mais MOI je ne veux pas, je veux rentrer. Et plus l’égo est développé plus la crispation est grande.
– ils proposent de travailler à bien se représenter les choses, comme on l’a vu avec Epictète et Epicure. Bien se représenter les choses, c’est s’éviter bien des émotions, des peurs infondées.
– Pour ne pas se laisser dominer par certaines émotions quand elles sont là, ils proposent d’utiliser cette même représentation des choses comme arme : c’est en tout cas la suggestion de DESCARTES dans Les passions de l’âme.
Il avoue ( art 45) que l’âme ne peut ôter ou exciter directement par sa seule volonté une émotion. Il illustre cela par l’élargissement de la pupille qui a lieu quand on regarde au loin. Il ne suffit pas de penser, de vouloir élargir sa pupille pour que le phénomène ait lieu. Par contre si on veut regarder au loin, le phénomène a lieu. Donc on peut indirectement agir. Pour l’émotion, c’est la même chose, on ne peut pas se rendre joyeux par la seule volonté quand on est triste. Par contre, on peut en se représentant des choses, liées à l’émotion joie, se rendre moins triste. On peut aussi se représenter contraires à celles qui sont cause de l’émotion. On passe de la peur au courage, en se disant que le danger n’est pas si grand, que la défense est plus sûre que la fuite…
Et si on l’a fait une fois, on peut le refaire… même chez les animaux, on parvient à faire en sorte qu’ils ne soient pas entièrement soumis à l’émotion : on peut dresser un chien de chasse à ne pas se jeter sur une proie ou à ne pas fuir au premier coup de fusil. Et cela par habitude contractée.
Mais selon Descartes, chez un animal, on ne va avoir ce résultat qu’en jouant sur les émotions et la mémoire ( système de Pavlov) ; pour l’homme, ce ne serait pas une solution satisfaisante car on reste dans l’émotion et la passion ; l’âme subit et reste passive ( si c’est l’orgueil qui fait que je ne fuis pas dans la peur, c’est l’émotion qui triomphe) ; il préfère que l’âme combatte la passion, l’émotion avec ses propres armes et il dit :
Art. 48 : « ce que je nomme ses propres armes, ce sont des jugements fermes et déterminés, touchant la connaissance du bien et du mal, suivant lesquels elle a résolu de conduire sa vie »
Ceci dit, ses armes ne sont efficaces que face à des émotions qui ne soient pas très fortes ; quand il s’agit d’un choc émotionnel, dans ce cas, il faut attendre que cela s’apaise et s’efforcer de ne pas consentir, de retenir certains mouvements auxquels le corps dispose ( frapper dans la colère, fuir dans la peur…)
– Pour ne pas se laisser paralyser par l’émotion, ils proposent l’action ou le faire, comme Alain (texte)
CONCLUSION :
Nous avons vu que nous avions certains préjugés sur l’émotion et qu’il s’agit plutôt de bien vivre ses émotions que les supprimer, ce qui serait d’ailleurs impossible ( il y a deux circuits qui génèrent l’émotion, un circuit direct, celui du système limbique, sur lequel nous n’avons que guère de pouvoir, on ne peut que s’efforcer que de contenir le corps et nos réactions immédiates et un système indirect, celui du cortex où nous pouvons intervenir par les différents moyens évoqués, car c’est ici une interprétation, une évaluation subjective qui est à l’origine de l’émotion), donc il y a des émotions de base transculturelles, universelles que nous ne pouvons éviter…
Et d’ailleurs on pourrait souligner pour finir que plutôt que de rejeter l’émotion comme pur désordre, comme perte de soi, on devrait plutôt la prendre comme une sorte de signe de soi. Ce qu’on comprend bien chez les autres : on sait que certaines choses peuvent mettre nos amis, nos parents, nos proches dans tel ou tel état émotionnel et que cela les définit, fait partie de leur identité. Mais on oublie que l’émotion peut donc aussi nous révéler qui nous sommes :
– l’analyse des causes de nos réactions émotionnelles peuvent révéler ce que nous avons rejeté dans notre inconscient, si on présuppose que nous en avons un. C’est la tache du psychanalyste ou du psychologue de remonter à la source. Et de nous permettre de dire par des mots, ce que nous disons par notre corps ou nos états émotionnels, de nous libérer d’un passé toujours présent.
– une émotion peut être aussi l’expression de la prise de conscience de qui nous sommes, c’est ce que montre Sartre avec l’exemple de la honte. (texte)
– une émotion peut aussi être un signe de ce que sont nos valeurs (c’est par l’émotion ressentie que nous saisissons vraiment ce qui compte ou non pour nous) et ce que sont nos limites ( même si parfois nous n’écoutons pas suffisamment notre corps, notre fatigue, nos ressentis…) alors que nous n’en avons pas une conscience claire.
Donc prendre soin de soi, c’est aussi être attentif à ses émotions et dans votre milieu, c’est aussi se préserver d’une vie émotionnelle trop forte, car si l’émotion peut aider à agir, comme nous l’avons vu, elle peut aussi paralyser cette action, affecter et même atteindre le patient. Il peut dans vos tremblements, vos rougissements, vos colères se percevoir comme un objet de peur, de désespoir, … et à son tour basculer dans l’émotion. Il ne faudrait pas que les soignants rendent « malades », bouleversent leur patient.
Cependant si le patient attend que le soignant soit efficace, il attend aussi qu’il soit humain, qu’ils prennent en compte son état et y montre un certain intérêt. Etre dans l’émotion, c’est semble-t-il une manière même si elle n’est pas choisie, même si elle est le résultat d’une interprétation subjective, de montrer à l’autre que son état nous affecte, trouve un écho en nous et par là qu’il sera pris en compte. C’est semble-t-il avoir un visage altruiste à ses yeux.
Mais on peut ici montrer que cet altruisme n’est peut-être que de façade, car si on apparaît comme attristé par la souffrance ou le malheur d’autrui, si on semble avoir de la pitié, ce qui peut être la cause de cette pitié peut être plus l’amour de soi que des autres. On est triste car « on se représente le mal d’autrui comme pouvant nous arriver », donc la pitié serait égoïste, l’autre n’est qu’un miroir et je ne le vois pas dans son altérité, je ne le vois que comme même. Cet altruisme n’est en effet qu’égoïsme masqué et en un sens le désir de reconnaissance attendu par le patient n’est pas comblé : il veut être perçu comme étant lui et non pas moi.
Il n’attend pas lien d’affectivité (ce qui d’ailleurs serait impossible à gérer pour le soignant. Imaginez que vous vous mettiez à aimer tous vos patients, ceux qui vous aiment ne le supporteraient pas et vous vous créeriez des attachements ingérables), mais une compréhension.
Et cette compréhension peut être trouvée dans l’empathie plutôt que dans la sympathie ou compassion.
l’empathie désigne une attitude envers autrui caractérisée par un effort objectif et rationnel de compréhension intellectuelle des ressentis de l’autre. L’empathie n’est pas la contagion émotionnelle dans laquelle une personne éprouve le même état affectif qu’une autre sans conserver la distance. la sympathie repose sur une proximité affective avec celui ou celle qui en est l’objet, l’empathie repose, elle, sur une capacité d’imagination : on se met mentalement à la place d’autrui, sans se confondre avec lui. Et, la perspective est allocentrée, on se simule à sa place sans y être.
Et cette empathie sera reconnue par l’autre comme prise en compte de son état, comme expression d’un sentiment implicite.
On peut donc être distinct sans être distant ( ce qui serait nier l’autre) et proche sans être fusionnel dans l’émotion partagée, ce qui serait aussi ne pas le voir ; et cela permet à la fois de prendre soin de soi tout en prenant véritablement soin de l’autre comme autre, de prendre conscience de soi en prenant conscience de l’autre ( théâtre de maxi).
Mais l’empathie présuppose que l’émotion est dépassée ou maîtrisée ou réelle. On comprend que l’autre souffre et pourquoi il souffre et cela nous émeut, car on se rend compte que nous sommes bien que différents de la même nature, et que finalement cette distinction moi/les autres n’est que phénoménale, de l’ordre de la représentation. C’est ce qu’est la pitié pour Schopenhauer, cette prise de conscience métaphysique.
TEXTES
Définition du dictionnaire : l’émotion est une réaction affective, en général intense, se manifestant par divers troubles, surtout d’ordre neuro-végétatif ( pâleur ou rougissements, accélération du pouls, palpitations, sensation de malaise, tremblements, incapacité de bouger ou d’agitation….)
1. « Qu’on loge un philosophe dans une cage de menus filets de fer clairsemés, qui soit suspendue au haut des tours Notre Dame de Paris, il verra par raison évidente qu’il est impossible qu’il en tombe, et si ne se saurait garder (s’il n’a accoutumé le métier des recouvreurs) que la vue de cette hauteur extrême ne l’épouvante et ne le transisse.
Car nous avons assez affaire de nous assurer aux galeries qui sont en nos clochers, si elles sont façonnées à jour, encore qu’elles soient de pierre. Il y en a qui n’en peuvent pas seulement supporter la pensée. Qu’on jette une poutre entre ces deux tours, d’une grosseur telle qu’il nous la faut â nous promener dessus, il n’y a sagesse philosophique de si grande fermeté qui puisse nous donner courage d’y marcher comme nous ferions si elle était à terre.
J’ai souvent essayé cela en nos montagnes de deçà (et si suis de ceux qui ne s’effraient que médiocrement de telles choses) que je ne pouvais souffrir la vue de cette profondeur infinie sans horreur et tremblement de jarrets et de cuisses, encore qu’il s’en fallût bien ma longueur que je ne fusse du tout au bord, et n’eusse su choir si je ne me fusse porté à escient au danger.»
Montaigne, Essais, 1580,1588,1589. II, XII
2. « Pour tout objet qui t’attire, te sert ou te plaît, représente-toi bien ce qu’il est, en commençant par les choses les plus petites. Si tu aimes un pot de terre, dis-toi: « J’aime un pot de terre. » S’il se casse, tu n’en feras pas une maladie. En serrant dans tes bras ton enfant ou ta femme, dis-toi: « J’embrasse un être humain. » S’ils viennent à mourir, tu n’en seras pas autrement bouleversé.
IV. Quand tu te prépares à faire quoi que ce soit, représente-toi bien de quoi il s’agit. Si tu sors pour te baigner, rappelle-toi ce qui se passe aux bains publics: on vous éclabousse, on vous bouscule, on vous injurie, on vous vole. C’est plus sûrement que tu feras ce que tu as à faire si tu t’es dit: «Je vais aller aux bains et exercer ma liberté de choisir en accord avec la nature.» De même pour toutes tes autres tâches. Car, ayant fait cela, s’il arrive quelque chose qui t’empêche de te baigner, tu auras la réponse toute prête: «Je ne voulais pas seulement me baigner, mais exercer ma liberté de choisir en accord avec la nature; si je me mets en colère à cause de ce qui m’arrive, ce ne sera pas le cas. »
V. Ce qui tourmente les hommes, ce n’est pas la réalité mais les opinions qu’ils s’en font. Ainsi, la mort n’a rien de redoutable — Socrate lui-même était de cet avis: la chose à craindre, c’est l’opinion que la mort est redoutable. Donc, lorsque quelque chose nous contrarie, nous tourmente ou nous chagrine, n’en accusons personne d’autre que nous-mêmes: c’est-à-dire nos opinions. C’est la marque d’un petit esprit de s’en prendre à autrui lorsqu’il échoue dans ce qu’il a entrepris; celui qui exerce sur soi un travail spirituel s’en prendra à soi-même; celui qui achèvera ce travail ne s’en prendra ni à soi ni aux autres.
VI. Ne te monte jamais la tête pour une chose où ton mérite n’est pas en cause. Passe encore que ton cheval se monte la tête en disant: «Je suis beau »; mais que toi, tu sois fier de dire: « J’ai un beau cheval » ! Rends-toi compte que ce qui t’excite c’est le mérite de ton cheval ! Qu’est-ce qui est vraiment à toi ? L’usage que tu fais de tes représentations; toutes les fois qu’il est conforme à la nature, tu peux être fier de toi: pour le coup, ce dont tu seras fier viendra vraiment de toi. Epictète
« La contradiction intime que l’éthique stoïcienne renferme dans son principe se montre mieux encore dans ce fait que son idéal, le sage stoïcien, n’est jamais un être vivant, et qu’il est dépourvu de toute vérité poétique; ce n’est qu’un mannequin inerte, raide, inaccessible, qui ne sait que faire de sa sagesse, et dont le calme,le contentement et le bonheur sont en opposition directe avec la nature humaine, au point qu’on ne peut même se l’imaginer. » Schopenhauer
3. « Comment expliquer qu’un pianiste, qui croit mourir de peur en entrant sur la scène, soit immédiatement guéri dès qu’il joue ? On dira qu’il ne pense plus alors à avoir peur, et c’est vrai ; mais j’aime mieux réfléchir plus près de la peur elle-même, et comprendre que l’artiste secoue la peur et la défait par ces souples mouvements des doigts. Car, comme tout se tient en notre machine, les doigts ne peuvent être déliés si la poitrine ne l’est aussi ; la souplesse, comme la raideur, envahit tout ; et, dans ce corps bien gouverné, la peur ne peut plus être. Le vrai chant et la vraie éloquence ne rassurent pas moins, par ce travail mesuré qui est alors imposé à tous les muscles. Chose remarquable et trop peu remarquée, ce n’est point la pensée qui nous délivre des passions, mais c’est plutôt l’action qui nous délivre. On ne pense point comme on veut ; mais, quand des actions sont assez familières, quand les muscles sont dressés et assouplis par gymnastique, on agit comme on veut. Dans les moments d’anxiété n’essayez point de raisonner, car votre raisonnement se tournera en pointes contre vous-même ; mais plutôt essayez ces élévations et flexions des bras que l’on apprend maintenant dans toutes les écoles ; le résultat vous étonnera. Ainsi le maître de philosophie vous renvoie au maître de gymnastique. Un aviateur m’a conté quelle belle peur il eut pendant deux heures, alors qu’il était couché sur l’herbe, attendant l’éclaircie, et méditant sur des dangers contre lesquels il ne pouvait rien. En l’air et jouant sur l’instrument familier, il fut guéri. Ce récit me revenait en mémoire comme je lisais quelques-unes des aventures de l’illustre Fonck. Un jour, se trouvant à quatre mille mètres au-dessus du sol dans un avion à canon, il s’aperçoit que les commandes n’obéissent plus et qu’il tombe. Il cherche la cause, aperçoit enfin un obus échappé de son casier et qui immobilisait tout, le remet en place, toujours tombant, et relève son appareil sans autre dommage. De telles minutes sont bien capables, par souvenir ou bien en rêve, d’effrayer encore aujourd’hui cet homme courageux ; mais si l’on voulait croire qu’il eut peur dans le moment même comme il peut avoir eu peur en y pensant, je crois que l’on se trompe. Notre corps nous est difficile en ce sens que, dès qu’il ne reçoit pas d’ordres, il prend le commandement ; mais en revanche il est ainsi fait qu’il ne peut être disposé de deux manières en même temps ; il faut qu’une main soit ouverte ou fermée. Si vous ouvrez la main, vous laissez échapper toutes les pensées irritantes que vous teniez dans votre poing fermé. Et si vous haussez seulement les épaules, il faut que les soucis s’envolent, que vous serriez dans la cage thoracique. C’est de la même manière que vous ne pouvez à la fois avaler et tousser, et c’est ainsi que j’explique la vertu des pastilles. Pareillement vous vous guérirez du hoquet si vous arrivez à bâiller. Mais comment bâiller ? On y arrive très bien en mimant d’abord la chose, par étirements et bâillements simulés ; l’animal caché, le même qui vous donne le hoquet sans votre permission, sera mis ainsi dans la position de bâiller, et il bâillera. Puissant remède contre le hoquet, contre la toux et contre le souci. Mais où est le médecin qui ordonnera de bâiller tous les quarts d’heure ? » ALAIN, Propos sur le bonheur, 1922
4. Je viens de faire un geste maladroit ou vulgaire : ce geste colle à moi, je ne le juge ni ne le blâme, je le vis simplement […]. Mais voici tout à coup que je lève la tête : quelqu’un était là et m’a vu. Je réalise tout à coup toute la vulgarité de mon geste et j’ai honte. Il est certain que ma honte n’est pas réflexive, car la présence d’autrui à ma conscience, fût-ce à la manière d’un catalyseur, est incompatible avec l’attitude réflexive : dans le champ de ma réflexion je ne puis jamais rencontrer que la conscience qui est la mienne. Or autrui est le médiateur indispensable entre moi et moi-même : j’ai honte de moi tel que j’apparais à autrui. Et, par l’apparition même d’autrui, je suis en mesure de porter un jugement sur moi-même comme sur un objet, car c’est comme objet que j’apparais à autrui. Mais pourtant, cet objet apparu à autrui, ce n’est pas une vaine image dans l’esprit d’un autre. Cette image en effet serait entièrement imputable à autrui et ne saurait me « toucher ». Je pourrais ressentir de l’agacement, de la colère en face d’elle, comme devant un mauvais portrait de moi, qui me prête une laideur ou une bassesse d’expression que je n’ai pas ; mais je ne saurais être atteint jusqu’aux moelles : la honte est, par nature, reconnaissance. Je reconnais que je suis comme autrui me voit. […] La notion même de vulgarité implique d’ailleurs une relation […]. On n’est pas vulgaire tout seul. Ainsi autrui ne m’a pas seulement révélé ce que j’étais : il m’a constitué un type d’être nouveau qui doit supporter des qualifications nouvelles. » Sartre, l’Être et le Néant
ELEMENTS BIBLIOGRAPHIQUES
Descartes, Les passions de l’âme ( 1649)
Epicure, Lettre à Ménécée
Epictète, Le manuel
Sartre, Esquisse d’une théorie des émotions
Antonio R.Damasio, L’erreur de Descartes
Les émotions, Que sais-Je ?, n°2380
A.Channouf&G.Rouan, Emotions et cognitions, Ed. DeBoeck Université