Ecole=vacances! Blague étymologique?

LE LOISIR,  les romains l’appelaient otium, les grecs l’appellent skhole. Cette racine grecque donnera le latin schola, qui dérivera vers le français école.

Une pause s’impose face à l’étonnement suscité par cette découverte. L’écolier du vingt et unième siècle pourrait croire à une étrange blague étymologique : comment l’école, ce lieu où l’on vante en permanence le travail, l’effort, l’absence de plaisir, la contrainte, la mise en examen permanente (planifiée, ou « surprise »), comment ce lieu peut il porter le nom que portait chez les grecs le loisir ? La raison en est finalement simple : l’école est en fait pour les grecs le lieu de l’apprentissage, autrement dit le lieu où l’on découvre les activités pleinement humaines, un endroit nécessairement exempt des préoccupations du labeur, de la production, des questions liées à la subsistance. C’est pour cette raison qu’originellement, l’école porte le nom des loisirs. Et cela nous en apprend beaucoup sur ce qu’est, dans le fond, le loisir : c’est le temps laissé libre pour devenir pleinement humain. C’est donc précisément ce temps qui sépare l’homme de l’esclave, et à plus forte raison, l’homme de l’animal. L’esclave ne peut être pleinement homme, car il doit produire les moyens de subsistances (Remarque importante ici : nous ne sommes pas en train de dire qu’essentiellement, l’esclave n’est pas humain, mais que sa condition d’esclave l’empêche d’être reconnu, et donc d’être pleinement humain). L’animal n’est pas humain car il n’a même pas idée que les moyens de subsistance doivent être produits et qu’il est souhaitable de s’élever au dessus de ce stade de la production ; il est dans la plus pure immédiateté de la vie biologique. Mais alors, si on a une hiérarchie orientée de l’animal à l’être pleinement humain, qui passe par l’esclave, on doit admettre qu’un être humain qui n’aurait pas besoin de travailler, (car il aurait des esclaves à son service (ou des machines)) et qui dépenserait ce temps gagné à ne rien faire, à se préoccuper de jeux, d’amusements, de futilités, retomberait pour ainsi dire au stade de la vie purement animale, puisqu’il se contenterait de la vie “première”, exactement comme un animal se laisse guider par ses instincts et le hasard des stimuli provoqués par son environnement. Celui qui est pleinement humain se libère des contraintes du labeur de survie pour dégager du temps lui permettant de s’adonner aux activités proprement humaines (art, philosophie, spiritualité…). Aristote nous le confirme avec un sens aigu du détail, précisant quelles sont les limites de l’amusement, et quelles sont les exigences du loisir pleinement humanisant :

« sont désirables en elles-mêmes les activités qui ne recherchent rien en dehors de leur pur exercice. Telles apparaissent être les actions conformes à la vertu, car accomplir de nobles et honnêtes actions est l’une de ces choses désirables en elles-mêmes. Mais parmi les jeux, ceux qui sont agréables font aussi partie des choses désirables en soi : nous ne les choisissons pas en vue d’autres choses, car ils sont pour nous plus nuisibles qu’utiles, nous faisant négliger le soin de notre corps et de nos biens (…) Ce n’est donc pas dans le jeu que consiste le bonheur. Il serait en effet étrange que la fin de l’homme fût le jeu, et qu’on dût se donner du tracas et du mal pendant toute sa vie afin de pouvoir s’amuser ! (…) au contraire, s’amuser en vue d’exercer une activité sérieuse, voilà la règle à suivre. Le jeu est, en effet, une sorte de délassement , du fait que nous sommes incapables de travailler d’une façon ininterrompue et que nous avons besoin de relâche. Le délassement n’est donc pas une fin, car il n’a lieu qu’en vue de l’activité. Et la vie heureuse semble être celle qui est conforme à la vertu ; or, une vie vertueuse ne va pas sans un effort sérieux et ne consiste pas dans un simple jeu. Et nous affirmons, à la fois, que les choses sérieuses sont moralement supérieures à celles qui font rire ou s’accompagnent d’amusement, et que l’activité la plus sérieuse est toujours celle de la partie la meilleure de nous-mêmes ou celle de l’homme d’une moralité plus élevée. Par suite, l’activité de ce qui est le meilleur est elle-même supérieure et plus apte à procurer le bonheur. De plus, le premier venu, fût-ce un esclave, peut jouir des plaisirs du corps, tout autant que l’homme de plus haute classe, alors que personne n’admet la participation d’un esclave au bonheur, à moins de lui attribuer aussi une existence humaine. »                                                                            Ethique à Nicomaque, livre X

Ainsi, si on s’en tient au sens antique du loisir, et si on assimile le divertissement au loisir, on peut affirmer qu’on ne se divertit précisément pas pour s’amuser, mais bien parce que c’est sur le terrain du loisir que ce trouve l’homme véritable, celui qui accomplit pleinement son essence particulière. Pour en tirer toutes les conséquences, et pour revenir sur le terrain ambigu de l’école, on pourrait considérer que les vacances sont précisément ce temps pendant lequel l’être humain est en retrait du monde, c’est-à-dire le temps scolaire : on ne peut aller à l’école que si on est en vacances. A l’origine, le mot « vacance » signifie l’absence (on parle d’un poste « vacant ». Les vacances sont la période du vacant, autrement dit du temps laissé libre, car vide. C’est par définition ce qui caractérise le temps de l’école, et celui des études : on ne peut simultanément se consacrer à l’étude tout en étant astreint aux contraintes de la survie. En ce sens, écoliers, collégiens, lycéens doivent être entretenus, leur société doit les décharger des astreintes de la survie, du labeur pénible pour qu’ils puissent se consacrer entièrement à leurs études. Ce serait là le véritable sens d’une école conçue comme un sanctuaire. A strictement parler, de la même manière que le loisir a deux sens, le travail lui aussi est double : ainsi l’école doit elle protéger les écoliers du travail, ce qui ne signifie pas qu’ils ne doivent effectuer aucun effort, mais que ces efforts doivent être pleinement orientés vers ce seul objectif de devenir pleinement humains. Toute infraction à cette mission de protection en ferait des esclaves, toute complaisance envers le l’envie des élèves de demeurer dans l’inaction et dans les amusements futiles en ferait des animaux.

On comprend donc en quel sens précis le temps de l’école peut être assimilé au seul et véritable temps de vacances.

                                                                                                                                                  Texte de Harry Staut