André Comte-Sponville :
« Prenons un exemple. Imaginez que votre petit garçon, à qui vous servez des épinards, vous dise : « Je ne veux pas d’épinards, les épinards c’est mal » ! Vous allez le reprendre en lui disant : « Tu ne peux pas dire ça. Tu peux dire à la rigueur que les épinards c’est mauvais — ce qui veut dire, en vérité, que tu n’aimes pas ça ». L’enfant enregistre la leçon, et quinze jours plus tard, vous le surprenez en flagrant délit de mensonge. Vous lui expliquez qu’il ne faut pas mentir. Il vous comprend fort bien et il vous répond : « Tu as raison, le mensonge c’est mauvais ! » Vous le reprendrez : « Ah non, tu ne peux pas dire ça : le mensonge ce n’est pas comme les épinards, ce n’est pas une question de goût, le mensonge, c’est mal ». «
Dans le premier cas , il s’agit d’un jugement éthique et dans le second d’un jugement moral.
C’est pourquoi on peut penser que l’éthique a sa place à partir du moment où on admet ce que Spinoza dit ici. Spinoza, auteur de L’éthique et pour lequel Nietzsche, grand pourfendeur de la morale et auteur de Par delà le bien et le mal , avait une « amitié stellaire » ( stellaire signifie « relatif aux étoiles »)
« Pour dire une fois brièvement ce qu’est en lui-même le bien et le mal, nous commencerons ainsi: certaines choses sont dans notre entendement et non dans la Nature: elles ne sont ainsi que notre oeuvre propre et ne servent qu’à concevoir distinctement les choses; parmi elles nous comprenons toutes les relations qui ont trait à différentes choses et nous les appelons Etres de Raison.La question se pose maintenant; le bien et le mal appartiennent-ils aux êtres de raison ou au êtres réels? Mais considérant que le bien et le mal ne sont autre chose que des relations, il est hors de doute qu’il faut les ranger parmi les êtres de raison; car jamais on ne dit qu’une chose est bonne sinon par rapport à quelque autre qui n’est pas si bonne ou ne nous est pas si utile qu’une autre; ainsi on ne dit qu’une homme est mauvais que par rapport à un autre qui est meilleure; ou encore qu’une pomme est mauvaise que par rapport à une autre qui est bonne ou meilleure.Et il serait impossible que tout cela pût être dit si le bon ou le meilleur n’existant pas, par comparaison avec lequel une chose est appelée mauvaise.Si donc l’on dit qu’une chose est bonne, cela ne signifie rien sinon qu’elle s’accorde avec l’idée générale que nous avons des choses de cette sorte. Or, comme nous l’avons déjà dit auparavant, les choses doivent s’accorder avec leur idée particulière…Tous les objets qui sont dans la Nature sont ou des choses ou des effets. Or le bien et le mal ne sont ni des choses ni des effets. donc aussi le bien et le mal n’existent pas dans la Nature ». Spinoza
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La Morale |
L’Ethique |
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Règles |
Conseils |
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Commande |
Recommande |
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Fondée sur l’impératif catégorique selon Kant |
Fondée sur l’impératif hypothétique selon Kant |
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Porte sur l’opposition bien/mal |
Interroge sur la distinction bon/mauvais |
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Juge et condamne |
Guide et responsabilise |
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inconditionnelle |
conditionnelle |
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Commandements et devoirs |
Indications et inspirations |
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« Sois loyal avec tes amis ! »cf. Kant : tu dois ! |
Si tu veux que tes amis soient loyaux avec toi, alors soit loyal avec eux. |
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Que dois-je faire ? |
Comment vivre ? |
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Exigence rigoureuse |
Art de vivre |
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Tend vers la vertu et culmine dans la pureté |
Tend vers le bonheur et culmine dans la sagesse |
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Discours normatif et impératif à prétention universelle qui s’appuie sur l’idée qu’il y a le Bien et le Mal et que ce sont des valeurs absolues et/ou transcendantes |
Discours normatif et non-impératif relatif qui s’appuie sur une conception du bon et du mauvais dont on reconnaît que ce sont des valeurs relatives et immanentes |
L’éthique est-ce la déontologie?
– si on on réduit la déontologie un ensemble de règles fonctionnelles qui encadrent une pratique professionnelle. Il y a une déontologie médicale qui comporte par exemple une confidentialité à laquelle le médecin est tenu vis-à-vis de son patient. Il doit y avoir une déontologie du commerce condamnant des pratiques de marketing relevant du mensonge et de la manipulation. Il existe une déontologie dans la recherche en biologie concernant ce qui a trait aux expérimentations sur l’animal etc. La déontologie est relative à la corporation d’une profession, car c’est elle qui pose ce qu’il est possible de faire ou ne doit pas être fait. En cas d’infraction à la déontologie, le corps professionnel réagit et se prononce. L’ordre des médecins peut sanctionner un patricien. La déontologie pose des questions juridiques et techniques, elle est un relais de la morale dans le domaine professionnel. Il n’est pas de son ressort d’entrer dans les questions éthiques.
– Mais si on pense la déontologie comme une réflexion sur les fins ( et non les moyens), comme une réflexion sur les conséquences des décisions dans l’ordre des relations humaines, de l’action de l’homme sur la Nature, de l’interaction entre l’homme et la totalité dans laquelle il est pris, alors elle a une dimension éthique. Elle est réflexion éthique.
Ceci dit, l’éthique et la morale se rejoignent cependant quand il s’agit de chercher à rendre l’homme meilleur, même si elles empruntent des voies différentes.