Il s’agit d’un test-labyrinthe proposé par Vincent Cespedes, paru dans le Nouvel Observateur et que l’on retrouve sur son site, qui permet de savoir quel hédoniste on est !
Vincent Cespedes est par ailleurs l’auteur de

Un livre sur la « fameuse » émission de » télé »-« réalité » LOFT STORY de 2001 trés intéressant, lui!
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Le test
« Je sors de mon bain du soir, propre et zen.
Le siphon absorbe ma journée. Je reste immobile, le corps ruisselant. Ma peau a terriblement soif d’une présence qui l’étreigne, mais il n’y a personne.
Les yeux mi-clos, l’esprit empli de parfum et de vapeur d’eau, je savoure ces mots d’Alona Kimhi, dans Lily la tigresse : « Mon corps est à nouveau submergé par le besoin d’un autre contact. Chaud. Humain. Un contact qui pénétrerait dans le sang par les pores de cette peau maintenant débarrassée de la poussière et de la sueur, rendue plus réceptive encore au flux cosmique du désir. »
Je lis E si j’ai l’habitude d’étouffer mes vains désirs et de garder les pieds sur terre, ou bien je lis L si j’ai plutôt tendance à me laisser aller.
A. Pour la tradition épicurienne, le plaisir correspond à l’absence de peine et à l’équilibre qui en résulte. Je monte sur le pèse-personne, je pèse ma vie. L’équilibre n’est pas pour demain. Qu’est-ce qui m’alourdit le plus ?… Ma culpabilité (je lis N), la bêtise humaine (je lis H), ou la tendance des autres à vampiriser mon énergie (je lis J) ?
B. Si au cours de ce test j’ai déjà jeté une brosse-à-dent bleue je termine illico en Y, rouge en Z, verte en X. Sinon, je jette une brosse-à-dent usée de couleur rouge (à retenir !).
Marguerite Duras s’énervait dans un entretien, à soixante-douze ans : « Ce n’est pas de baiser qui compte, c’est d’avoir du désir. Le nombre de gens qui baisent sans désir, ça suffit comme ça. » Ai-je moi-même du désir ?… Je lis D si je crois que j’en manque, Q si je crois que j’en ai suffisamment.
C. Si au cours de ce test j’ai déjà jeté une brosse-à-dent bleue, je termine illico en W ; rouge ou verte, je termine en U. Sinon, je jette une brosse-à-dent usée de couleur verte (à retenir !).
La féministe Shere Hite a créé le verbe « orgasmer » pour désigner le fait d’atteindre l’acmé du plaisir sexuel. Qu’est-ce que je crie le plus volontiers quand j’orgasme ?… « Je t’aiiime !… » (je lis A), « C’est trop booon !… » (je lis P), ou « Je jouiiis !… » (je lis K).
D. Pour Baruch Spinoza, le désir est mon essence même, un moteur qui me pousse à tendre vers ce que j’imagine être cause de joie : « Nous jugeons qu’une chose est bonne parce que nous nous efforçons vers elle, la voulons, appétons et désirons. » Reste à trouver mon carburant… Je lis M si c’est la quête de vibrations, S si c’est la quête de sens.
E. La raison doit brider les désirs irréalisables, disent les Stoïciens et René Descartes. Alors je me contrôle, m’éponge, mets mon corps sous peignoir. Coup d’œil dans le miroir : bonne tête, pour un soir de semaine. Une question à poser à mon reflet ?… « T’es qui, toi ? » (je lis P), « Que me veux-tu ? » (je lis K), « On se fait un câlin ? » (je lis A).
F. Je masse mes jambes, mes quadriceps. À dix-neuf ans, le judoka Teddy Riner, champion du monde des lourds, explique ainsi sa motivation : « Je veux laisser une trace dans l’histoire du sport. » J’imagine l’athlète philosophant dans ma salle de bains… Je lis R pour lui dire de la fermer, M pour lui faire signe de me masser les épaules.
G. Je me coupe les ongles des pieds, un brin mélancolique. Je songe à Nyangoma-Kogelo — le village de la grand-mère de Barack Obama, au Kenya —, où je n’irai jamais. Là-bas, depuis que le jeune homme a été élu au Sénat en 2004, on a rebaptisé la bière Senator : bière « Obama ». Désir d’en être, plaisir d’en boire… Je lis T pour qu’on donne mon nom à une orchidée, P à un jardin d’enfants.
H. Je me fais une grimace dans la glace, en me disant qu’il fait bon ne pas être dans une émission de téléréalité, avec caméras braquées sur mon intimité et jury sadique. S’il y avait des voyeurs derrière le miroir, la dernière chose que je voudrais leur dévoiler c’est… mes larmes (je lis K) ou mon cul (je lis I) ?
I. Si au cours de ce test j’ai déjà jeté une brosse-à-dent bleue ou rouge, je termine illico en Y ; verte, je termine en Z. Sinon, je jette une brosse-à-dent usée de couleur bleue (à retenir !).
« Le plaisir, c’est ouvrir les mains et laisser couler sans avarice le vide-plein qu’on retenait avec acharnement », écrit Clarice Lispector. « Dans cet abandon se trouve le très dangereux plaisir d’être. » Pourquoi « très dangereux » ? — Parce que ce « plaisir d’être »… me libère de toutes les pressions sociales (je lis D), ou bien m’expose aux autres sans protection (je lis Q) ?
J. Le « principe de plaisir » est une tarte à la crème philosophique, d’Aristote à Sigmund Freud en passant par Épicure : tout être humain tente de se procurer du plaisir et d’éviter le déplaisir. S’il y avait pour moi une chose qui à la fois me ferait plaisir et me déplairait, ce serait… la gloire (je lis I) ou la fortune (je lis B) ?
K. Je contemple mon corps dans le miroir. Pourquoi est-ce impossible de se désirer soi-même ? À cause de la promiscuité, répondrait Jean Baudrillard : « C’est là immédiatement, sans distance, sans charme. Et sans véritable plaisir. » Désir et plaisir naissent de la distance — le contraire de l’obscénité. La bonne distance la plus difficile à trouver, c’est celle que je dois mettre entre moi et… mes amitiés (je lis N), ma famille (je lis G), ou mon travail (je lis J) ?
L. Je brûle à l’idée qu’on me touche, qu’une autre chair caresse la mienne. Et ce fantasme me réjouit, ce manque me comble : le simple désir peut déjà faire plaisir. « On se repaît aussi un peu de son désir », écrit ainsi Franz Kafka. Pourtant, si j’avais une préférence, ce serait… le désir, en lisant D ; ou le plaisir, en lisant Q.
M. Je me touille l’oreille au coton-tige. « C’est dégueu, mais j’aime ça ! » fais-je à haute voix — remarque digne d’une série B. Si j’en avais une à faire sur ma vie, je l’intitulerais… Défense d’accès (je lis C), Frotti-Frotta (je lis R), ou C’est parti mon Kiki ! (je lis O) ?
N. Dans la mythologie grecque, le désir de Zeus est si exubérant qu’un grand nombre de déesses et d’humaines doivent trouver des échappatoires, telles Némésis, qui se transforme en oie, ou Astéria, qui se transforme en caille et plonge dans la mer. Pour refouler le désir non-désiré d’autrui, j’aurais tendance à me transformer… en crapaud dégoûtant (je lis T), ou en chien méchant (je lis B) ?
O. Si au cours de ce test j’ai déjà jeté une brosse-à-dent bleue je termine illico en V, rouge en W, verte en U. Sinon, je jette une brosse-à-dent usée de couleur rouge (à retenir !).
Puis je chantonne en me coiffant. Me revient à l’esprit cet androgyne charismatique, Bill Kaulitz, le chanteur du groupe allemand Tokio Hotel — rimmel et cheveux « fixation béton ». Il chante : « Crie jusqu’à ce que tu sois toi-même !… » Je lis P si la plupart de mes cris sont des cris de joie, K s’ils s’agit surtout de reproches, A pour l’avantage donné aux noms d’oiseaux.
P. Platon voit dans le désir une « bête multiforme et polycéphale » — insaisissable, en somme. Pour les plaisirs, il distingue ceux du corps et ceux de l’âme… Si je préfère plutôt les plaisirs sensuels, je lis J ; si je penche pour les plaisirs intellectuels, je lis N.
Q. Platon, puis les psychanalystes, pensent d’abord le désir comme le manque d’un objet. Il y aurait plaisir quand ce manque vient à être comblé. À quoi ressemble donc mon plus gros manque ?… À quelqu’un (je lis M) ou à quelque chose (je lis F) ?
R. Si au cours de ce test j’ai déjà jeté une brosse-à-dent bleue ou rouge, je termine illico en V ; verte, je termine en W. Sinon, je jette une brosse-à-dent usée de couleur bleue (à retenir !).
De nombreuses études sur ce qu’on a appelé le « système de récompense », situé dans la zone mésolimbique du cerveau, ont convaincu les neurobiologistes que la recherche du plaisir avait un support organique. Quant à la source de mes désirs, si j’avais à la situer quelque part, ce serait… dans ma tête (je lis P), dans mon cœur (je lis K), ou dans mon bas-ventre (je lis A) ?
S. Je me lave les dents — dentifrice trop acide. Je songe à ce fruit miraculeux d’Afrique de l’Ouest, le Synsepalum dulcificum, sorte de petit raisin rouge qui donne par magie un goût sucré aux choses acides, transformant la bière brune irlandaise en milk-shake chocolat, ou le citron en limonade sucrée. Moi, pour adoucir l’aigreur de certains… je philosophe (je lis O), je les psychanalyse (je lis C) ou je fais de l’humour (je lis Q) ?
T. Si au cours de ce test j’ai déjà jeté une brosse-à-dent bleue, je termine illico en Z ; rouge ou verte, je termine en X. Sinon, je jette une brosse-à-dent usée de couleur verte (à retenir !).
« L’homme le plus bas : celui dont tous les désirs ont été rassasiés », juge Elias Canetti. Pour me prémunir de cette « bassesse », je m’efforce… de désirer l’interdit (je lis D) ou de désirer l’impossible (je lis Q) ? »
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Résultats du test:
U. Ma philosophie : une éthique de l’intériorité — « Jouir sous contrôle ».
Désir ennemi, plaisir illusoire, salle de bains lieu d’un sain(t) dépouillement. Disciple de Simone Weil et d’Arthur Schopenhauer, je m’adonne volontiers aux spiritualités qui brident les appétits superflus (bouddhisme, stoïcisme, etc.). J’aime ne pas dépendre. Les moindres sensations de flou, de vacillement interne, d’excitation non validée par ma conscience me mettent sur la défensive et ne me font jouir qu’à demi. Quand je jouis ! Ce qui relève souvent du parcours du combattant… Car j’ai peur de l’ivresse, du lâcher-prise qui déstabilise mon identité et me lie à l’autre — cette source de plaisirs intempestifs et des tourments. Je me protège donc des « attaques » de l’extérieur en filtrant ce qui rentre en moi, cela, bien sûr, au détriment du simple bonheur de vivre, inconciliable avec ma conception un brin parano du rapport à autrui. Je suis authentique mais maniaque, sincère mais casse-bonbon. Pour m’éclater enfin, je dois me laisser apprivoiser ; mettre de l’huile dans mes herses et abaisser le pont levis. Cesser de trier, faire confiance, faire le saut. Croire à la magie incalculable du désir, en méditant ces mots émus de Jean-Jacques Rousseau : « Comment arrive-t-il, Madame, que j’aie le cœur si plein de vous et que je ne vous parle jamais que de moi ? Ce qu’il y a de certain c’est que tout ce que vous me dites de vous m’affecte et me pénètre […], que je voudrais que vous eussiez autant de plaisir à vous épancher avec moi que j’en goûte à m’épancher avec vous, et que je n’eus jamais d’attachement plus solide, plus vrai, et qui fit plus la consolation de ma vie que celui que vous m’avez inspiré. » (lettre à Marie-Madeleine de Brémond d’Ars, 29 juin 1763).
Mon opposé : Y.
V. Ma philosophie : un pragmatisme de la satisfaction — « Est vrai ce qui me plaît ».
Désir irritant, plaisir militant, salle de bain terrain de jeux. Disciple du marquis de Sade et de Richard Rorty, je mets un point d’honneur à jouir concrètement de la vie, y voyant à chaque fois une victoire contre le sort. Cette quête du plaisir voit bien évidemment dans le désir une impuissance : si je désire, c’est que je ne jouis pas encore. Le désir est à lever, comme un obstacle, une obsession mensongère. Seul le plaisir est vrai. D’où le risque de devenir une victime des modes, du shopping compulsif et du « bonheur » de consommation, ces chants de sirènes qui promettent un plaisir immédiat sans passer par la case « désir » — ma case « prison ». Le sexe, je l’aime clair et franc comme le sport, parfois jusqu’à l’addiction. D’aucuns me trouvent vulgaire. C’est que le mystère, l’évanescent, la subtile montée du désir et la joie d’entrer pas à pas dans une relation amoureuse, tous ces clairs-obscurs sans finalité, je les refoule. Si je n’apprends pas considérer le désir comme une promesse — et non une menace —, je risque de sacrifier ma liberté sur l’autel de l’efficacité. John K. Galbraith, à méditer : « La production, non seulement passivement au moyen de l’émulation, mais activement au moyen de la publicité et d’activités annexes, crée les désirs qu’elle cherche à satisfaire. […] De nouvelles céréales pour le petit déjeuner ou un nouveau détergent sont-ils vraiment nécessaires, du moment qu’on est obligé de dépenser tant d’argent pour susciter chez le consommateur le sentiment de ce besoin ? » (L’Ère de l’opulence). Le besoin n’est pas le désir. Le premier m’oblige et me conditionne ; le second me transporte et me fait créer.
Mon opposé : X.
W. Ma philosophie : un ascétisme du juste milieu — « Désirons le possible ! »
Désirs à raisonner, plaisirs à démêler, salle de bain temple de la purification. Disciple de Blaise Pascal et d’Immanuel Kant, j’aime l’amitié plus que l’amour, les débats plus que les ébats, l’argumentation plus que la passion. On me dit « sage » ou « neutre » : je le prends pour un compliment. Les points d’exclamation me révulsent, tout comme l’absence de points d’interrogation. Par exemple, je n’arrive pas à échanger avec des personnes caractérielles ou affirmatives. Il me faut peser le pour et le contre, modérer les ardeurs et, en absence d’objection, faire l’avocat du diable pour vérifier la justesse d’une décision. Côté corps, je suis encore adepte de la tempérance : ni trop de fièvre, ni trop de sang-froid. Je dis « du calme ! » aux partenaires tout feu tout flamme, mais je réveille les fatigués. Pour moi, le plaisir donné par l’art surpasse le plaisir donné par l’autre, comme le bonheur de penser me dispense de celui d’agir. Afin d’éviter de perdre de vue l’avenir, de perdre le contact avec la société, je dois cultiver le désir de refaire le monde autrement qu’en contemplation esthétique et qu’en pensée. Je dois m’engager dans mon époque et dans la vie pour les transformer. Le miroir qu’Isabelle Eberhart me tend peut m’aider : « Dans la griserie de l’heure présente, j’oubliais tout et surtout l’avenir. Ou plutôt cet avenir m’apparaissait comme une continuation indéfinie du présent… C’était une ivresse sans fin. Tantôt l’ivresse de mon âme […] vers les régions calmes de la spéculation, tantôt les douces extases toujours mêlées à de la mélancolie, les extases de l’art, cette quintessencielle et mystérieuse jouissance des jouissances. » (Yasmina).
X. Ma philosophie : un érotisme du secret — « Pour jouir heureux jouissons cachés ! »
Désirs imprononçables, plaisirs clandestins, salle de bain QG avec « prière de ne pas déranger ». Disciple de Michel Foucault et de Simone de Beauvoir, mon pire cauchemar serait de figurer sur la couverture d’un hebdomadaire dans ma plus parfaite nudité (retouchée par ordinateur) ! J’aime la pénombre qui masque et souligne, les sentiments aussi passionnés que subtilement esquissés, l’amour les yeux fermés. Au lit, je veux m’en remettre corps et âme à l’être entreprenant auquel je confie plus que ma volupté : ma volonté. Je recherche une certaine « folie douce » dans mes rapports intimes, quelques éclairs de génie, de bonté-ovni et de fébrilité. En revanche, une pudeur instinctive me pousse à me préserver du regard inquisiteur d’autrui ; une insatiable soif de jardin secret me fait répugner toute tentative d’emprise à mon encontre, même si je trouve un malin plaisir à m’immiscer du bout des cils dans l’intimité sacrée de ceux qui me sont chers. Ce désir de contrôler légèrement les libertés qui entrent en relation avec la mienne vient du fait que j’ai besoin de connaître les limites de l’espace où je donne libre cours à mes émotions : sans contour, sans cadre, rencontrer l’autre m’effraie. Les plaintes sur papa-maman m’épuisent, ainsi que ma tendance à porter les problèmes du monde sur mes épaules. Mon meilleur allié ? Ce conseil de Gilles Deleuze, à méditer : « Les psychanalystes parlent du désir exactement comme les prêtres en parlent. D’ailleurs ce n’est pas le seul rapprochement : ce sont des prêtres, les psychanalystes. […] N’allez pas vous faire psychanalyser ! N’interprétez jamais ! Expérimentez des agencements ! Cherchez des agencements qui vous conviennent ! » (L’Abécédaire, « D comme Désir »).
Mon opposé : V.
Y. Ma philosophie : un hédonisme de combat — « Jouir sans entraves ! »
Désir central, plaisir moteur, salle de bain trop confinée pour m’y appesantir. Disciple de Wilhelm Reich et de Charles Fourier, j’aime ma liberté de désirer par-dessus tout, que les désirs des autres viennent nourrir et faire chanter. Les problèmes psys ? Très peu pour moi ! Je suis un soleil en quête de tournesols — gare à l’égocentrisme ! J’ai effectivement plein de rayons de joie et d’énergie à transmettre, mais peut-être trop. Car mon bouillonnement infatigable écrase parfois autrui, aux jouissances moindres. Je dois faire attention à ce que mon emportement ne se change pas en étouffoir des désirs de l’autre, voire en prédation allègre. Côté sexe, c’est la fête, affreusement délicieuse. J’ai le corps vibrant, la danse facile. J’aime faire plaisir à tous les niveaux. Mais je dois apprendre à « faire désir » : à insuffler mes passions sans que ceux que j’enthousiasme ne me soient redevables. Pour qu’ils s’approprient ce que je leur donne, je dois accepter de ne plus être à l’origine de leurs envies et de leurs satisfactions. M’oublier en eux. Pour ce faire, je dois cultiver mon tact, ma sensibilité, ma faculté de réception. Et méditer Stefan Zweig : « Qu’y a-t-il de pire que d’être aimé contre sa volonté ? J’étais libre et soudain, me voilà assiégé d’un désir étranger. Une femme vous veut, vous désire ; elle veut s’associer à votre vie, vous prendre et vous aspirer avec son souffle. Il y a désormais dans le monde un être qui vit avec vous et pour vous. Il vous faut endurer ce désir de quelqu’un qui souffre à cause de vous. La torture la plus affreuse qu’un homme puisse éprouver, je le sais maintenant, c’est d’être aimé malgré soi. » (La Pitié dangereuse).
Mon opposé : U.
Z. Ma philosophie : un épicurisme de contact — « Le bonheur est dans le près ».
Plaisir des sens, désir de sens, salle de bain lieu d’un serein ressourcement. Disciple de Montaigne et d’Erich Fromm, je pense les relations humaines en terme de créations et de gourmandise. Le programmé m’ennuie, les rencontres spontanées sont ma drogue. Sensuellement, l’étreinte est pour moi aventure et partage. Sans étincelles en haut, mon corps ne s’embrase pas ; mais dès qu’il brûle, plus rien n’arrête les geysers de désirs, qui font fondre ma cérébralité pour voyager au cœur de l’autre. D’un bon naturel, j’aime susciter les confidences, désengorger les chagrins qui sinon tournent facilement en poisons et pourrissent l’ambiance. Je sème du sourire, pour ne pas dire de l’amour. Du coup, certains veulent faire de moi leur antidépresseur — ce contre quoi je n’ai pas beaucoup d’épines. J’ai en effet du mal à refouler ceux qui me réclament sincèrement pour dénouer leurs crispations, même s’ils m’empêtrent dans des conflits étrangers à mon écologie intime. Alors, de bonne pâte, je deviens bonne poire. Même si l’hypocrisie et la perversité me dépassent, je dois apprendre à me construire de solides carapaces pour m’en protéger. Viser non l’amour, mais l’autonomie. Oser frôler des détresses sans y plonger tête baissée, oser le « moi d’abord ». Et méditer le Journal de Katherine Mansfield : « Voici ce qu’il me faut. La puissance, la fortune, la liberté. Si nous sommes si cruellement enchaînées, c’est la faute de l’insipide théorie qu’on rabâche, qu’on serine aux femmes de génération en génération, et d’après laquelle rien n’a d’importance que l’amour. Cette balançoire, il faut l’envoyer promener, et alors, alors seulement apparaissent les possibilités de bonheur, de libération. »