Fahrenheit 431

« 451, c’est la température à laquelle un livre s’enflamme et se consume »

« Réduire en cendres et brûler les cendres : notre slogan ! »

 

Adapté du roman éponyme de Ray Bradbury ( paru en 1953, en plein maccarthysme), Fahrenheit 451, ce film de F.Truffaut se situe dans un pays indéterminé, à une époque indéfinie où les livres sont strictement interdits et brûlés. Selon les autorités, « lire empêche d’être heureux ». Pour anéantir définitivement ce fléau, la brigade des pompiers traquent sans fléchir les réfractaires, détenteurs d’ouvrages écrits. Leur mission : réduire en cendres ces symboles de désordre et de désunion. L’un d’eux, Guy Montag, exerce avec zèle sa profession, convaincu jusqu’ici du bien-fondé de son action. Sa rencontre avec Clarisse, une jeune institutrice amoureuse des livres sème le doute dans son esprit. Peu à peu, il s’interroge sur sa vie, son métier, ses certitudes… Il cède alors à la tentation et ouvre un livre. C’est l’engrenage. Montag dévore avec boulimie les fruits défendus. Eveillé d’un long sommeil, il entre en résistance contre cette société totalitaire et ses « brûleurs de livres ».

 

http://www.dailymotion.com/video/x8zl3o

 

 

La musique

                         

Chut! Cliquez, regardez et écoutez ses quelques mots sur « le silence des paroles », ce silence qu’est d’abord la musique :

http://www.arte.tv/fr/Videos-sur-ARTE-TV/2151166,CmC=2393632.html

« Si la musique est la partie maîtresse de l’éducation, n’est-ce pas, Glaucon, parce que le rythme et l’harmonie sont particulièrement propres à pénétrer dans l’âme et à la toucher fortement […] ? En les recueillant joyeusement dans son âme pour en faire sa nourriture et devenir un honnête homme, on blâme justement les vices, on les hait dès l’enfance, avant de pouvoir s’en rendre compte par la raison, et quand la raison vient, on l’embrasse et on la reconnnaît comme une parente avec d’autant plus de tendresse qu’on a été nourri dans la musique. »                                                                                                           Platon, République, III

« [La musique exprime] tous les sentiments particuliers, toute les nuances de la joie, de la sérénité, de la gaieté spirituelle et capricieuse, l’allégresse et ses transports, comme elle parcourt tous les degrés de la tristesse et de l’anxiété. Les angoisses, les soucis, les douleurs, les aspirations, l’adoration, la prière, l’amour deviennent le domaine popre de l’expression musicale. […] [Mais] l’art ne donne plus cette satisfaction des besoins spirituels que des peuples et des temps révolus cherchaient et ne trouvaient qu’en lui. Les beaux jours de l’art […] sont passés. […] L’art a perdu pour nous sa vérité et sa vie. »                                                                                                                                                                                                                   Hegel

« L’homme dionysiaque […] entre dans n’importe quelle peau, dans n’importe quel affect : il se transforme continuellement. – La musique, telle que nous la comprenons aujourd’hui, est, de même, une excitation totale, une décharge totale de l’affectivité, mais elle n’est cependant que la survivance d’un univers d’expression affective d’une bien plus grande plénitude, un simple résidu de l’histrionisme dionysiaque. Pour rendre possible la musique en tant qu’art distinct des autres, il a fallu réduire au silence toute une série de sens, et surtout celui de l’activité musculaire (relativement, du moins : car, jusqu’à un certain point, tout rythme parle encore à nos muscles). De sorte que l’homme n’imite et n’interprète plus physiquement tout ce qu’il ressent sur le moment. C’est pourtant cela le véritable état dionysiaque normal, du moins l’état primitif ; la musique est une spécialisation de cet état qui a été lentement obtenue aux dépens des facultés qui s’en rapprochaient le plus. »                                 Nietzsche, Le crépuscule des idole

 

 

Autocratie et totalitarisme

v  L’autocratie désigne un pouvoir politique prétendant ne relever que de lui-même, ne tenant aucun compte des lois, ne reconnaissant aucune limite humaine à son autorité ni la suprématie d’une autre autorité sur la sienne propre. Il s’agit d’un pouvoir personnel absolu ( ex. le Tsar de Russie qui règne sur terre comme Dieu sur le ciel, sans tirer son pouvoir de Dieu ou d’une quelconque légitimité). C’est une dictature.

v  Le totalitarisme qualifie les systèmes politiques dans lesquels l’État a absorbé la société civile et ceux où l’idéologie de l’État est transfigurée en dogme imposé aux intellectuels et aux universités].

L’État, relayé par le parti unique, exerce en ce sens un contrôle total sur la société, la culture, les sciences, la morale jusqu’aux individus mêmes auxquels il n’est reconnu aucune liberté propre d’expression ou de conscience.

L’expression totalitaire vient du fait qu’il ne s’agit pas seulement de contrôler l’activité des hommes, comme le ferait une dictature classique, mais aussi leurs pensées en leur imposant l’adhésion à une idéologie. À la contrainte physique s’ajoute celle du dogme.

 

Hannah Arendt qualifie les mouvements totalitaires de « sociétés secrètes au grand jour ».

 Ce qui caractérise l’Etat totalitaire ( nazisme et stalinisme), c’est :

– un mépris pour les lois « positives » (écrites) au nom d’une forme plus élevée de légitimité (L’hitlérisme  vise l’accomplissement de la loir  de la Nature, le stalinisme l’accomplissement de la loi de  l’Histoire)

– une destruction des fondements des structures sociales : la religion, la famille, la culture … pour briser l’identité sociale et créer une société de masse. Du coup, « les mouvements totalitaires sont possibles partout où se trouvent des masses qui, pour une raison ou pour une autre, se sont découvert un appétit d’organisation politique. » Et cela parce que ces hommes  déracinés, sans identité sont seuls et donc prêts à se fondre dans n’importe quelle organisation  pour éteindre leur « identité de façon permanente » en allant se fondre dans un groupe structuré. C’est le « cerceau de fer »

– un parti unique

– une manipulation idéologique, par « la logique d’une idée » : la promesse d’un « paradis » (la fin de l’histoire ou la pureté de la race par exemple) et promotion d’un homme nouveau.

– la masse contre un ennemi objectif. Celui-ci est autant extérieur qu’intérieur. Les sociétés totalitaires créent un mouvement perpétuel et paranoïaque de surveillance, de délation et de retournement (polices, unités spéciales se multiplient et se concurrencent). La promotion de cet homme nouveau implique l’élimination de touts les ennemis supposés de la loi.

– un chef charismatique ( même si pour Hannah Arendt , c’est moins déterminant que l’emprise policière.

– la bureaucratie

une langue : LTI (Lingua Tertii Imperi, langue du troisième Reich nazi ou la « sovlangue » soviétique dont s’est inspiré G. Orwell  dans 1984, pour sa Novlangue. La novlangue a été imposée par Big Brother aux citoyens d’Océania, la dictature imaginaire pour  remplacer l’ancienne langue dite « ancilangue » (liée aux anciennes mentalités) et elle doit refléter l’idéologie officielle d’Océania, l’angsoc (socialisme anglais) et  empêcher de dire ou de penser certaines choses. La novlangue oblige à décrire le monde et donc à penser en termes très pauvres, très standardisés, donc très contrôlés. La langue perd tous ses synonymes, toutes ses nuances, toutes ses complications. Elle se réduit de plus en plus à des expressions standard ou à des néologismes formés, par exemple, de la combinaison de plusieurs mots « compactés ». Ainsi «bonpenser» désigne globalement l’orthodoxie idéologique, l’attitude de soumission et de croyance que l’on attend de tout citoyen. Parallèlement, l’orthographe est hyper simplifiée : plus besoin de nombreux temps des verbes, de pluriels compliqués, de règles d’accord sophistiquées…

Eclairant exemple d’intro trouvé sur le web

Une méthode un peu différente dans la forme de celle que j’inflige avec bienveillance à mes élèves, mais qui me semble claire et  intéressante!

 

 

Etre juste est-ce respecter la loi? 

 

Expression 1

Expression 2

Expression 3

Respecter la loi,

loi

Est-ce être juste

1.A. respecter la loi = se soumettre à une autorité que l’on craint.

2.A. loi prescriptive juridique.

3.A. être juste = être bon moralement.

1.B. respecter la loi = obéir aux ordres que l’on nous donne.

2.B. loi prescriptive morale.

3.B. être juste = être équitable.

1.C. respecter la loi = adhérer au contenu de la loi.

2.C. loi prescriptive religieuse

3.C. être juste = être « égal ».

1.D. respecter la loi = se soumettre volontairement à une autorité légitime.

 

3.D. être juste = être en accord avec l’intérêt général.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


 

 

 

 

 

 

 

 [Définition 1.B.] Respecter la loi, c’est, tout simplement, obéir aux injonctions que nous prescrit cette dernière. Lorsque l’on nous demande de respecter la loi, on nous demande de suivre les règles que celle-ci fixe, de faire ce qu’elle nous ordonne de faire ou de ne pas faire ce qu’elle nous interdit de faire. Or [définition 3.A.]ce qui est juste, c’est d’abord ce qui est bon moralement, ce qui est en accord avec la représentation que nous nous faisons du bien et du mal. Alors [première hypothèse de réponse au sujet] ne peut-on pas dire que respecter la loi, ce n’est pas être juste ? En effet [rapide justification de l’hypothèse avancée], la loi, qu’elle soit morale, juridique ou religieuse, n’est pas toujours juste. Elle nous ordonne, lorsqu’il s’agit du droit par exemple, de faire ou ne pas faire certaines choses que notre morale peut nous imposer. Même la morale peut parfois sembler injuste : ne pas mentir, par exemple, toujours dire la vérité, est-ce toujours ce qu’il y a de plus juste à faire ?

Mais [définition 1.D.] respecter la loi, ce n’est pas seulement s’y soumettre aveuglément. Cela signifie aussi y obéir car elle émane d’une autorité légitime qui, elle-même, suscite notre respect. Dès lors [deuxième hypothèse de réponse au sujet – qui doit être contradictoire avec la première pour poser le problème], si l’on respecte la loi et l’autorité qui l’a promulguée, et qu’on la suit de notre plein gré, n’est-ce pas nécessairement juste ? En effet, [définition 3.D.], Ce qui est juste c’est, en effet, aussi ce qui sert l’intérêt général. Dès lors [rapide justification de cette seconde hypothèse, dans la mesure où la loi est faite par une autorité légitime et s’applique également à tous, sa finalité est de bénéficier à tous les hommes ou citoyens auxquels elle s’applique, et non de servir un intérêt particulier. Alors, ne pas respecter la loi, même si je la trouve injuste, n’est-ce pas remettre en question l’ordre social, la cohésion de la société à laquelle j’appartiens et dont j’ai besoin ? [Eventuellement vous pouvez ouvrir vers une troisième piste de réflexion] Devons-nous alors admettre qu’il faut toujours obéir à la loi, quelque soit son contenu, parce qu’elle garantit l’ordre et la sécurité ?

 

C’est pourquoi il est difficile de dire si [reprise de la formulation précise du sujet, qui apparaît comme la conséquence des enjeux et difficultés qui viennent d’être énoncés] respecter la loi, c’est être juste. En effet, [énoncé de la problématique], se soumettre aux lois est-il nécessaire quoiqu’elle nous ordonne ou peut-on obéir à la loi et dans le même temps mal se comporter ?

 

Nous verrons dans un premier temps ce la loi doit être suivie car c’est la justice que nous connaissons [I]. Mais la loi ne peut-elle pas être parfois injuste ? [II] Comment alors réconcilier loi et justice pour susciter un véritable respect des lois ? [III]

Matière et esprit- le matérialisme

Pour Baruch Spinoza, la réalité est faite d’une seule « substance », dont la matière et l’esprit ne sont que des modalités. La science contemporaine postule qu’il n’existe qu’une seule réalité – la matière. Mais cela revient à expliquer nos pensées, nos rêves, nos idées uniquement à partir de lois de la nature : celles des atomes, des gènes ou des neurones. C’est inconfortable pour notre orgueil : nous ne serions rien d’autre qu’un tas d’os, de graisse, de sang et de viande enfermé dans un sac de peau. Cela revient soit à nier l’existence indépendante d’un esprit – des idées et émotions dont on ressent pourtant l’existence à chaque instant -, soit à les réduire à l’activité d’un petit kilo et demi de viande appelé le cerveau.
 Au début du xxe siècle, des philosophes de la tradition dite « analytique » s’étaient engagés à résoudre rapidement le problème en proposant une nouvelle démarche : on allait rejeter les termes les plus confus, ciseler le plus finement les concepts et avancer pas à pas avec le maximum de rigueur. 

 Les positions philosophiques sont aussi diverses et variées qu’avant. Il existe encore quelques dualistes qui postulent l’existence de « mondes séparés ». Mais ils sont plutôt rares . ( Ainsi, le philosophe Karl Popper et Sir John Eccles suggèrent l’existence d’un monde 3 (le monde des idées) qui peut agir sur le monde inférieur (celui de la matière vivante), via de minuscules phénomènes quantiques où esprit et matière se rencontrent.) La plupart des penseurs sont monistes, dans la lignée de Spinoza, ils proclament une théorie dite de « l’identité » selon laquelle esprit et matière sont une seule et même chose. Mais il y a plusieurs versions de cette théorie.

La plupart sont des matérialistes mais ils se départagent entre théoriciens de l’identité, éliminativistes, émergentistes, fonctionnalistes.

Quelques exemples:

– La théorie du « double aspect » (Thomas Nagel, Franck Jackson) considère que s’il y a bien correspondance entre état mental et état du cerveau, il faut considérer à part ces deux versants : la face subjective (impressions, sentiments, conscience) et une facette objective (activité physico-chimique biologique du cerveau) ne sont rien d’autre que deux manifestations d’être d’une même réalité.
– Les « neurophilosophes » (Paul et Patricia Churchland) soutiennent que la pensée n’est rien d’autre qu’un ensemble d’interactions neuronales. En conséquence, l’esprit n’existe pas. Tout n’est qu’hormones et circuits électrophysiologiques ; et les sciences de la pensée doivent se réduire aux neurosciences. Point barre.
– La théorie « émergentiste » (John Searle) est une autre forme de matérialisme. Si la pensée correspond bien à un état neuronal, il y a des degrés d’organisation de la matière. De même que l’oxygène et l’hydrogène s’assemblent pour former un nouvel état de la matière (l’eau) qui a des propriétés nouvelles non contenues dans chacun des composants, de même l’assemblage des cellules neuronales forme un ensemble auto-organisé qui possède des propriétés qui ne peuvent s’observer au niveau des seuls neurones. L’esprit est cette propriété «émergente» qui ne peut être appréhendée qu’à un niveau global.
– Le fonctionnalisme (Hilary Putnam, Jerry Fodor) pense le rapport corps/esprit sur le mode du software (logiciel) et hardware (ordinateur) en informatique. Le programme informatique s’appuie sur un support matériel. Mais peu importe ce support. On peut fort bien étudier la pensée (comme écrire un programme informatique) sans se soucier de son support matériel. Une même idée peut être exprimée sur des supports physiques très différents. On peut dire « Je t’aime » avec sa voix, en l’écrivant sur un ordinateur, en le gravant sur un mur…, le contenu du message est toujours le même.

                         « Celui qui pourrait regarder à l’intérieur d’un cerveau en pleine activité, suivre  le va-et-vient des atomes et  interpréter tout ce qu’ils font, celui-là saurait sans doute quelque chose de ce qui se passe dans l’esprit, mais il n’en saurait que peu de choses. Il en connaîtrait tout juste ce qui est exprimable en gestes, attitudes et mouvements du corps, ce que l’état d’âme contient d’action en voie d’accomplissement, ou simplement naissante : le reste lui échapperait. Il serait,  vis-à-vis des pensées et des sentiments qui se déroulent à  l’intérieur de la conscience, dans la situation du spectateur qui voit distinctement tout ce que les acteurs font sur la scène, mais n’entend pas un mot de ce qu’ils disent. Sans doute, le va-et-vient des acteurs, leurs gestes et leurs attitudes ont leur raison d’être dans la pièce qu’ils jouent ; et si nous connaissons le texte, nous pouvons prévoir à peu près le geste ; mais la réciproque n’est pas vraie, et la connaissance des gestes ne nous renseigne que fort peu sur la pièce, parce qu’il y a beaucoup plus dans une fine comédie que les mouvements par lesquels on la scande. Ainsi, je crois que si notre science du mécanisme cérébral était parfaite, et parfaite aussi notre psychologie, nous pourrions deviner ce qui se passe dans le cerveau pour un état d’âme       déterminé,  mais l’opération inverse serait impossible, parce nous aurions le choix, pour un même état du cerveau, entre une foule d’états d’âme différents, également appropriés. « 

Bergson,  L’âme  et le corps ( 1912) , L’énergie spirituelle

Les rapports entre la matière et l’esprit- l’immatérialisme

L’immatérialisme de Berkeley

Etre, c’est être perçu

Berkeley Considère que la matière n’est qu’une représentation de l’esprit. Il n’existe pas des choses, mais seulement des combinaisons de représentations. Les objets que nous percevons, auxquels nous attribuons un caractère matériel, ne sont rien d’autres que les images que nous en avons. Les choses se réduisent aux perceptions que nous en avons. Elles ne sont pas une copie derrière laquelle nous aurions à retrouver l’original. Ce que Berkeley résume dans la formule : Esse et percipi (« Etre, c’est être perçu »).
Affirmer la réalité du pain, par exemple, c’est affirmer la réalité d’une couleur, d’une consistance, d’une saveur et rien de plus. Ce morceau de pain n’existe pas en dehors de sensations qu’il me procure. Ce qui existe, c’est ce qui est perçu par moi, c’est-à-dire un ensemble de qualités sensibles relatives au sujet.

Origine divine des représentations
Le sujet ne peut se débarrasser de lui-même pour considérer les choses comme si elles existaient indépendamment de lui. Il ne peut sortir de sa propre expérience ni saisir une chose ou un être qui ne lui soit pas donné comme représentation. Le mot matière n’est donc qu’un simple terme dépourvu de signification.
D’où vient donc cette multitude de représentations ordonnées en système que j’appelle l’univers ? Il ne reste plus qu’à en imputer l’origine à Dieu. Au lieu de dire que Dieu a créé la matière, il convient de dire que Dieu a mis en moi tout ce cortège de sensations à partir desquelles je construis mon image du monde.

L’efficacité de l’action humaine réduit l’immatérialisme à néant
Le système de Berkeley est sans doute le plus absurde qui soit mais, comme le souligne Diderot, il est le plus difficile à réfuter. Reste que ce système n’explique pas comment l’homme peut transformer le monde à son profit.
L’immatérialisme est difficile à soutenir pour quiconque se trouve contraint à l’action.

Berkeley, dit Alain, « est un évêque à qui le dîner vient tout fait ».

Qu’est-ce que la matière ?


 Une fausse évidence

Les notions de matière et d’esprit sont a priori simples à saisir. Elles correspondent toutes deux à une expérience constante et évidente. L’esprit se saisit lui-même par la conscience. La matière et les corps extérieurs sont saisis par la perception, notre propre corps par la sensation interne. Mais l’analyse de la conscience a montré que l’esprit pouvait se fourvoyer sur lui-même, au point que son existence en tant que substance distincte du corps s’est révélée contestable (cf. chapitre 1 p. 9). N’en est-il pas de même pour la matière ? Si l’on veut examiner en quoi elle consiste, et quels sont ses rapports avec l’esprit, les choses ne sont en effet pas si claires. Exemple : quand on parle de la matière d’un vêtement ou d’un objet, on parle de ce en quoi ils sont faits, ce qui constitue leur étoffe ou leur « matière première », sur lesquelles on a effectué ensuite une mise en forme ou un traitement chimique. C’est cela qui permet à Aristote  de distinguer, dans un objet, la cause matérielle de la cause formelle. Pour une statue sculptée, par exemple, la matière, c’est le marbre ; la forme, c’est la figure de la statue. Mais appliquée à l’ensemble de la réalité extérieure, et non pas à tel ou tel objet, peut-on dire ce qu’est la matière ? Non pas quelle est la matière de la statue, ni celle du marbre, mais la matière commune à tout objet et présente derrière toutes les différences de structure, de forme et de propriété des corps.

 Définition problématique : si la matière est présente en tout corps, elle n’est pas un corps en particulier, ni une substance  chimique spécifique, elle n’est, autrement dit, rien de constitué, est-elle même quelque chose ? Plotin établit ainsi  le caractère d’être « en puissance » de la matière. Cela signifie qu’elle est susceptible de devenir toutes choses, qu’elle est potentiellement tout et n’importe quoi, du marbre mais aussi de l’eau, etc. Or, si on la définit ainsi, son être nous échappe : soit qu’elle est une matière concrète, définissable, mais c’est alors un corps particulier, soit elle est un support général, un « porte-empreinte de toute chose » (Platon, Timée), et dans ce cas on ne peut qu’en faire une sorte de non-être, non achevé, non déterminé. Si elle est sans forme ni consistance, n’est-ce pas paradoxal ? Que reste-t-il d’elle ?

 La théorie atomique

Pour qu’elle ne soit pas réduite à néant, ni une pure abstraction, on arrête la division de la matière au plus petit élément possible, en-dessous duquel on ne peut plus descendre. Cela correspond à la définition de l’atome. Telle est la théorie proposée par Epicure et Lucrèce. Comme l’indique l’étymologie du mot (« a-tome » signifie « sans partie »), les atomes sont des particules insécables, constituant le fond matériel de toute chose. Ils sont indestructibles et en nombre déterminé, car tous les corps existants ne sont que des configurations atomiques qui se forment, s’assemblent puis se désagrègent, à partir du même stock d’atomes initial. Le problème est qu’ils ne sont pas observables. Epicure en établit l’existence par inférence et réflexion. Il conclut même que toute chose est matérielle, y compris l’âme. Mais est-ce vérifiable ?

 La théorie spatiale

On constate que c’est plus l’existence de l’esprit, et non de la matière, qui peut être vérifiée. Dans l’analyse célèbre du morceau de cire de la Méditation deuxième, Descartes montre que les qualités perçues ne sont pas fiables pour saisir la nature de la matière (cf. chapitre 2 p 19). Les informations sensibles sur la couleur, l’odeur, la dureté, etc. changent du tout au tout selon que la cire est chauffée ou non, selon qu’elle est liquide ou solide. Pourtant, il s’agit bien de la même cire. La seule caractéristique réelle et constante est qu’elle remplit un espace, qu’elle possède une étendue, une longueur, une largeur et une surface. Mais c’est bien l’esprit qui parvient à définir la matière comme substance spatiale, divisible et modulable à l’infini, sans tenir compte des informations sensorielles.

Les particules élémentaires

Les deux théories précédentes s’opposent : l’une établit une matière indivisible, l’autre la divise à l’infini, comme l’espace. On sait aujourd’hui que le plus petit constituant de la matière n’est pas l’atome. Il doit à son tour être divisé en particules élémentaires, découvertes depuis la fin du XIXe siècle par les physiciens : noyau, électrons, neutrons. Désormais, ce sont les concepts d’énergie, de champ ou d’ondes magnétiques qui sont utilisés pour rendre compte de la matière. Cette dernière n’est donc ni de l’espace pur, comme l’estimait Descartes, ni une « matière » solide et compacte, comme le supposait Lucrèce. Mais, dans tous les cas, l’appareil conceptuel est déterminant (cf. chapitre 12 p. 118) : il y a modélisation de la matière par l’esprit humain. Les choses sont plus complexes encore avec la matière vivante.

Multiculturalisme et communautarisme

Que vaut en effet l’affirmation libérale des libertés de l’individu si la minorité à laquelle il appartient est opprimée par une culture dominante qui lui dénie tout droit à utiliser sa langue ou à préserver ses traditions ? Mais comment éviter que le programme multiculturaliste ne sacrifie l’individu au groupe, en fragilisant l’espace public et en exposant le lien social aux dérives communautariennes ?

Alain Renaut, dans cette conférence, va confronter les argumentations en présence à partir d’une réflexion sur le débat qui a eu lieu en 2000 en France autour de la Charte européenne des langues régionales et minoritaires.

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Cette question du pluralisme concerne aussi les droits de l’homme dont certains demandent la « régionalisation ». Lisez cet article d’Aalin Policar, professeur de sciences sociales:

« Dans l’entretien accordé à Libération (22 avril) à l’occasion de Durban II, Hubert Védrine évoque une question essentielle: l’Occident, qui a colonisé le monde durant plus de trois siècles, peut-il légitimement imposer ses conceptions universalistes à la terre entière? Bien que proclamant son refus du relativisme culturel, l’ancien ministre stigmatise le «droit-de-l’hommisme», traduction de l’aveuglement occidental face à l’altérité. Il existe d’incontestables arguments en faveur de la thèse qui propose d’infléchir la portée des droits de l’homme en fonction de la situation géographique ou de l’appartenance religieuse (droits de l’homme africain, asiatique ou musulman, par exemple).

Le principal est l’écart entre l’éthique des droits de l’homme et le spectacle de la violation des droits dans pratiquement tous les pays du monde, «entre, comme le notait lucidement Norberto Bobbio, un pays et un autre, entre une race et une autre, entre les puissants et les faibles, entre les riches et les pauvres, entre les majorités et les minorités, entre les violents et les résignés». Faut-il pour autant considérer que la philosophie des droits de l’homme est irrémédiablement pervertie par son origine et, dès lors, l’adapter en fonction des caractéristiques culturelles des peuples auxquels elle s’adresse? A la racine de l’universalisme des droits de l’homme, on trouve l’idée, exprimée par Herder en 1785, selon laquelle «quelle que soit la variété des formes humaines, il n’y a sur toute la surface de la terre qu’une seule et même espèce d’hommes». A l’opposé, l’invariant du racisme, qu’il soit ordinaire ou savant, est la contestation de l’unité du genre humain. On ne peut donc imaginer opposition plus tranchée entre une théorisation qui ne peut être comprise sans la référence à l’homme en général, abstraction faite de ses enracinements particuliers, et une «pensée» qui ne perçoit et reconnaît que le divers. Comprendre la notion d’universalité des droits nécessite de se pencher sur la question de leur genèse moderne. C’est au XVIe siècle que des auteurs comme Francisco de Vitoria, Bartolomé de Las Casas et Francisco Suarez, confrontés à la découverte de l’Amérique, une terre où, comme l’explique de Vitoria dans De Indis (1539), existent des sujets sans souveraineté avec lesquels on contracte, n’hésitent pas à reconnaître ceux-ci comme porteurs de droits en eux-mêmes. Avancée décisive prolongée au siècle suivant par l’École du droit de la nature et des gens (Grotius, Pufendorf, Burlamaqui …).  Alors qu’auparavant, les droits, référés à un statut, affectés à des identités particulières, découlaient de la loi, désormais, le droit naturel est à l’origine de cette loi. Puisque nous avons tous le même droit naturel, il existe un lien initial entre liberté et égalité: ce qui est égal, c’est notre liberté. La fiction de l’état de nature implique que, «naturellement», les hommes sont supposés libres et égaux, égaux en tant que libres. Cette hypothèse entre en résonance avec l’article 2 de la Déclaration de 1789: «Le but de toute association politique est la conservation des droits naturels et imprescriptibles de l’homme». Il y a donc des droits antérieurs à l’État que celui-ci doit respecter pour asseoir sa légitimité. Ces droits sont, en quelque sorte, attachés à l’humanité de l’homme et non tributaires d’un temps, d’un lieu, d’une situation. Pourtant, dans la filiation de Burke (Réflexions sur la Révolution française, 1790), selon qui, au nom des vertus de l’expérience, il n’est pas possible d’adhérer à l’abstraction humaniste, on a fréquemment cherché à aménager l’universalité des droits en fonction des spécificités fortes de ceux auxquels ils sont supposés s’adresser. Contester l’universalité des droits en invoquant les conditions historico-politiques de leur proclamation, c’est priver le droit de sa fonction d’instance critique par rapport à la positivité. Ainsi la déclaration finale de la Conférence mondiale des droits de l’Homme, organisée par les Nations Unies à Vienne en 1993, affirme certes que les droits de l’Homme sont universels, mais elle s’empresse d’ajouter qu’il «convient de ne pas perdre de vue l’importance des particularismes nationaux et régionaux et la diversité historique, culturelle et religieuse». Derrière la description des différences se profile trop souvent la conclusion qu’il est en réalité impossible de les surmonter. Les tentatives de régionalisation des droits (dès Bogota en 1948) sont légion. On insistera sur le tournant représenté par la Charte africaine des droits de l’homme et des peuples, adoptée par l’OUA en 1981, charte qui «met en avant l’équilibre entre l’individu et le groupe auquel il appartient». Dès lors, «la culture devient l’une des conditions du développement» et l’individu se voit imposer le devoir «de veiller […] à la préservation et au renforcement des valeurs culturelles africaines positives». Dans la même perspective, la Déclaration des droits fondamentaux des peuples des États asiatiques de 1983 ou celle de Bangkok en 1993 proposent de promouvoir des valeurs asiatiques. La référence constante de ces déclarations est, comme le note J.-L. Margolin «la dénonciation des maux venus d’Occident au nom d’une tradition réinventée». On comprend ici clairement la fonction de l’ethnologisation, c’est-à-dire de la «transformation arbitraire d’un certain nombre d’habitus marqués dans le temps et l’espace en invariants absolus, en en négligeant tout aussi arbitrairement un certain nombre d’autres»: il s’agit avant tout de contester la primauté absolue de la liberté, primauté inscrite dans la déclaration des droits. L’histoire des droits de l’homme appartient pourtant aux temps longs: c’est donc une histoire dans laquelle ils doivent être compris non comme des propriétés à préserver mais, ainsi que le souligne J.-F. Kervégan, comme «des déterminations qu’il faut conquérir dans et par l’être-en-commun». Dans cette perspective, il n’existe nul antagonisme entre universalisme et particularisme. Notre tâche est, dès lors, de rechercher, ce que P. Hassner nomme «la portée universelle de l’expérience unique des différentes cultures», c’est-à-dire de privilégier, dans le vocabulaire de M. Walzer, l’universalisme réitératif à l’universalisme de surplomb: alors que le second se fonde sur une loi unique valable universellement (le jugement déterminant kantien), le premier exprime, dans le cas de la libération de l’oppression, le caractère particulier de chaque expérience en même temps que sa répétition pour chaque peuple opprimé, dégageant ainsi l’universalité de la détestation de l’oppression. Dans le monde réel, un universalisme conséquent doit ainsi être fondé sur le pari que la communication est possible, malgré la pluralité des codes et en dépit de nos appartenances à des communautés singulières. »