Héros ou anti-héros.
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« Frères humains, laissez-moi vous raconter comment ça
s’est passé. »
Incipit du roman de Jonathan Litell,
Les Bienveillantes
Goya, El dos tres Mayo, 1808
http://lewebpedagogique.com/philoflo/larmee-des-ombres/
On peut réfléchir à partir du film l’armée des ombres de Melville, sur l’attitude des hommes et femmes de la résistance, mais aussi sur une certaine tendance à l’héroïsation d’une part et la banalisation du mal d’autre part. Est-ce le fait de catégoriser les bourreaux et les héros ? Plus précisément, sommes nous sans conteste dans l’une de ces catégories ?
Le narrateur du roman les bienveillantes postule un pacte pervers entre lui-même, son lecteur et le narrateur complaisant (Maximilien Aue, un officier SS pervers, homosexuel et incestueux, dont le roman décrit le parcours criminel monstrueux, en Ukraine , en Crimée, etc.)
« Je devine votre pensée : Voilà un bien méchant homme, vous dites-vous, un homme mauvais, bref un sale type sous tous les rapports(…). Mais vous devriez quand même pouvoir vous dire que ce que j’ai fait, vous l’auriez fait aussi.(…)Je pense qu’il m’est permis de conclure comme un fait établi par l’histoire moderne que tout le monde, ou presque, dans un ensemble de circonstances donné, fait ce qu’on lui dit ; et, excusez-moi, il y a peu de chances que vous soyez l’exception, pas plus que moi.(…) gardez toujours cette pensée à l’esprit : vous avez peut-être eu plus de chance que moi, mais vous n’êtes pas meilleur. Car si vous avez l’arrogance de penser l’être, là commence le danger. (…) »
Ce qui est juste c’est que nous l’aurions fait aussi, en raison de circonstances, d’influences ou d’obéissance à un système. Ce qui est pernicieux, c’est que dans la réalité effective, certains hommes ont désobéi, certains caractères ont échappé à une responsabilité collective. On a bien souligné le fait que dans l’armée des ombres les résistants sont volontairement exempts de toute analyse psychologique ou individuelle. Ces hommes et femmes cependant savaient ce qu’ils faisaient sans pour autant être prédisposés à le faire. De même ce sont des individus qui ont rendu les horreurs de la guerre possible malgré la conscience de leur capacité à le faire.
Il y a eu pendant l’occupation des milliers d’actes de résistance qui ne font pas échapper leurs acteurs à l’humanité commune : Ce sont des gens ordinaires. Mais cela ne doit pas nous faire oublier la collaboration passive ou active d’allemands ou de Français ordinaires à l’extermination des juifs.
A l’occasion du procès d’Eichmann, Hannah Arendt * élabore le concept de « banalité du mal » comme une capacité ordinaire d’une humanité ordinaire. Eichmann apparaît comme un petit homme « banal », insignifiant dans une histoire où sont mises en cause les complicités , les coopérations de toutes les couches de la population de l’Allemagne et des pays occupés. Eichmann n’est pas démoniaque, il n’a pas la volonté de faire le mal comme le héros de Shakespeare Richard III (« Je suis résolu à être un méchant ») pour accéder au pouvoir ou César Borgia, le Prince de Machiavel par excellence qui ruse et use de tous les moyens pour maintenir sa puissance et la stabilité de son État. Celui qui incarne l’absence de pensée plutôt que la volonté de faire du mal est malfaisant tout autant que vulnérable. C’est sans doute là le danger du héros du monde moderne. La représentation traditionnelle nous décrivait des hommes malveillants ayant la volonté de faire le mal. Aujourd’hui la banalisation du mal (« nous sommes tous les mêmes » écrit J. Littell dans les Bienveillantes) montre que les catégories sont fluctuantes : on banalise le mal comme le bien car c’est l’humanité commune qui représente ces notions.
Ce constat ne peut que nous conduire à un acte de vigilance envers deux types de comportement qui semblent extrêmes voire incompréhensibles. Deux passions opposées (comme dans le texte étudié de Hume), dont nous croyons tous vouloir choisir la première s’il nous était donné de revivre dans les mêmes circonstances :
D’un coté le comportement qui nous semble être un modèle de vertu, d’altruisme : les Résistants et les Justes qui ont combattu le nazisme ou sauvé des Juifs pendant la guerre.
D’un autre coté certains criminels, qui ont comparu au procès de Nuremberg par exemple, et avaient pour seul alibi pernicieux l’obéissance aux ordres ou à la contrainte extérieure. N’oublions pas que non seulement le peuple allemand a succombé rapidement au nazisme mais qu’Hitler a été idolâtré jusqu’en 1942. C’est le consentement des gens ordinaires comme celui des grands esprits qui fait des hommes banals des « marionnettes » ; ce n’est pas le mal qui est banal, ce sont les hommes qui le mettent en œuvre qui sont vulnérables.
Nous ne sommes pas si sûr de ne pas être des bourreaux en puissances. Nous sommes donc amenés à faire face à chaque circonstance historique au nom d’une humanité commune.
*Hannah Arendt, Eichmann à Jérusalem. Rapport sur la banalité du mal (Gallimard, 1966 ; Folio Gallimard, 1991
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« La question décisive pour le destin de l’espèce humaine me semble être de savoir si et dans quelle mesureson développement culturel réussira à se rendre maître de la perturbation apportée à la vie en commun par l’humaine pulsion d’agression et d’auto-anéantissement. A cet égard, l’époque présente mérite peut-être justement un intérêt particulier…. Maintenant il faut s’attendre à ce que l’autre des deux « puissances célestes », l’Eros éternel, fasse un effort pour s’affirmer dans le combat contre son adversaire tout aussi immortel. Mais qui peut présumer du succès et de l’issue? »
Le commentaire précédent est un texte de S. Freud écrit en 1929 dans « Le malaise dans la culture ». La dernière phrase montre le pessimisme de Freud quand à l’issue du combat entre Eros, forces du Bien, et Tanatos, forces du Mal.Voir aussi la pièce de Sartre: « Le diable et le bon dieu »