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Photographie Pascal Martinez

Collection Lambert

NOUS ALLONS VISITER une exposition temporaire :

Où SE TROUVENT LES CLEFS ?

Voici différentes approches possibles dans ce labyrinthe de ce que l’on nomme avec suspicion « art contemporain »

Douglas Gordon

Douglas Gordon est un artiste contemporain né à Glasgow (Ecosse) en 1966. Il est connu pour utiliser une multitude de formes et de supports : projections vidéos, photographies, textes muraux, installations diverses et variées. Les matériaux qu’il utilise pour réaliser son art sont aussi variés que les thèmes qu’il exprime : la vie et la mort, le bien et le mal, la culpabilité et l’innocence. L’être humain est en perpétuelle contradiction avec lui-même et confronté à tout un étrange bestiaire (ânes, serpents) qui envahit les murs de la chapelle du Palais des Papes (installation vidéo).

Quant à la Fondation Lambert (ancien hôtel particulier) que nous allons visiter,  elle est propice à accueillir son œuvre. L’artiste crée une atmosphère particulière en commençant par les façades extérieures sur lesquelles des sortes de graffitis accueillent le spectateur. Ce n’est que le début de cet inquiétant voyage où les salles se succèdent au rythme de nos doutes, nos ambivalences et nos angoisses. De la pénombre aux couleurs éclatantes l’artiste joue avec des miroirs, des reflets, des écrans, des photographies, des vidéos géantes…

Citons par exemple la danse de mort de l’éléphant sur plusieurs écrans, l’image est comme reproduite et en même temps éclatée. Les stars aux yeux évidés comme ceux d’Oedipe ou encore les crânes étoilés ne nous laissent pas sortir indemnes de cette exposition : fascination et inquiétude, horreur et attirance. A chacun de se laisser emporter par cet art des plus contemporains dans ses formes, des plus universels dans le contenu de ses questionnements.

Des lectures de textes philosophiques peuvent être mis en regard pour préparer cette visite :

1° Walter Benjamin

L’œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique : cet essai est publié en 1935 et aura un écho important dans l’art en général et dans la photographie et le cinéma en particulier. L’art est par nature reproductible affirme l’auteur. Il ne s’agit pas alors de considérer seulement les moyens techniques de reproduction, mais l’essence même de l’œuvre propre à être imitée, répétée, reproduite. Les nouvelles techniques ne font qu’imposer de nouvelles formes d’art. Elles changent également la perception du spectateur tout en faisant penser paradoxalement que l’œuvre est plus accessible. Nous sommes tous comme envahis par les images, nous avons du moins accès à des images à tout moment et cependant ces images nous révèlent leur absence. C’est ce que Walter Benjamin appelle la « perte de l’aura ». L’aura de l’œuvre c’est son rayonnement, ce qu’elle suggère, connote, et aussi son « ici et maintenant » (hic et nunc), sa présence.

De plus, l’essor de la valeur d’exposition d’une œuvre permet de révéler un lien social et une valeur politique négligés jusqu’ici. L’œuvre d’art est en effet débarrassée des valeurs de culte assignées par une classe dirigeante, elle prend un autre sens que celui sacré de la tradition qui était d’exprimer  « l’unique apparition d’un lointain si proche soit il « .

2° Platon

Dans le livre IV de la République, Platon décrit un désir spécifique qui consiste  en une sorte de curiosité morbide. Léontios a envie de regarder les cadavres étendus près du bourreau. Pourquoi cependant lutte-t-il contre ce désir et le juge-t-il malsain ? C’est qu’il s’est donné un idéal moral loin de toute tentation qui déprave et dérègle son âme. Cependant, il devient furieux contre lui-même car il n’est pas à la hauteur de sa propre exigence. Que se passe-t-il lorsque nous admirons ce qui au fond de nous-même nous répugne, nous dégoûte ? Peut-on encore être digne de cette humanité dont nous définissons les valeurs au plus haut ?

 » Un jour, donc, que Léontios, fils d’Agléon, remontait du Pirée vers la ville en longeant par-derrière le Mur du Nord, il s’aperçut que des cadavres étaient, auprès du bourreau, étendus par terre ; en même temps qu’il avait envie de les regarder, en même temps au contraire il était fâché et il se détournait lui-même d’en avoir envie ; jusque-là il luttait, il s’encapuchonnait la tête ; vaincu cependant par son désir, écarquillant les yeux, courant vers les cadavres : voici, s’écria-t-il, ce que vous avez à regarder, maudits ! emplissez-vous de ce beau spectacle !’  » ( République, IV, 439 e-440 a).

Les yeux (les sens) ont leurs désirs comme si notre corps nous était étranger et en conflit avec la partie rationnelle de notre âme. Léontios, s’adresse à ses yeux comme si ils étaient extérieurs à lui-même. C’est une raison pour laquelle Platon condamne l’art qui est toujours lié aux sens et donc à la partie désirante de l’âme, la partie concupiscente et donc inférieure. « Je distingue d’une part ceux qui aiment les spectacles, les arts et ce sont des hommes pratiques, et d’autre part ceux dont il s’agit dans notre discours, les seuls qu’on puisse à bon droit appeler philosophes (….) Les premiers dont la curiosité est toute dans les yeux et dans les oreilles, aiment les belles voix, les belles couleurs, les belles figures et tous les ouvrages où il entre quelque chose de semblable, mais leur intelligence est incapable de voir et d’aimer la nature du beau en lui-même. » écrit Platon au livre V de la République.

La coupure est nette entre ceux qui aiment ce qui frappe leurs sens et ceux qui aiment les Idées. Aimer les beaux corps et les beaux objets c’est pour Platon s’enfermer dans une illusion tenace, la sensation, subjective et passagère ne peut en effet donner aucun contentement ; à l’inverse, celui qui aime l’idée, l’essence même du beau est prêt pour contempler les Idées, c’est-à-dire philosopher.

3° Aristote, la Katharsis

Aristote semble s’inscrire dans la tradition de son maitre Platon lorsqu’il définit l’art comme imitation. Cependant l’imitation n’est pas un vice qu’il faudrait condamner dans la cité. Les hommes aiment imiter en vue du plaisir que cela procure et de la connaissance. Ainsi la mimésis est réhabilité dans l’histoire de la philosophie et l’émotion que procure une œuvre d’art prise en considération. Bien plus, ce qui touche et exalte nos passions (c’est la fameuse Kathatarsis mot traduit par « purgation » ou « purification ») est valorisé. « Il s’agit, non seulement d’imiter une action dans son ensemble, mais aussi des faits capables d’exciter la terreur et la pitié, et ces émotions naissent surtout et encore plus, lorsque les faits s’enchaînent contre notre attente » (Aristote, La Poétique, chapitre IX – Histoire et Poésie).

Cette idée sera largement exploitée au théâtre : nous pouvons prendre plaisir à voir une représentation d’une action condamnable. La katharsis a un enjeu moral. Ce n’est pas seulement la description des émotions qui extirpe les passions mauvaises de l’esprit du spectateur mais aussi les modes de représentations, les dispositifs scéniques, les formes diverses de cette représentation. Ainsi, aujourd’hui, on admet un rôle purificateur aux arts plastiques tout autant qu’aux tragédies en considérant le plaisir que le spectateur peut éprouver à voir une œuvre. L’homme peut « prendre plaisir aux représentations (…) Des objets réels que nous ne pouvons pas regarder sans peine, nous en contemplons avec plaisir l’image la plus fidèle ; c’est le cas des bêtes sauvages les plus repoussantes et des cadavres. »

http://www.collectionlambert.com/expoencours.html
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