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ARTICLE PARU LE 16 NOVEMBRE 2005 DANS LE JOURNAL L’humanité

La crim’ au scalpel

Noir. Avec une précision documentaire, le dernier film de Xavier Beauvois croise deux destins humains et tragiques mais affectueux.

France, 1 h 50.

Antoine Derouère (Jalil Lespert), frais émoulu de l’école de police, intègre la 2e DPJ. Il aborde cette toute première affectation la tête emplie d’idéaux dont la naïveté se traduit d’emblée par le gentil sourire qu’il arbore. Rien de brillant, pourtant, dans le nouveau quotidien auquel le jeune homme est confronté. Loin de chez lui, séparé de sa femme, il fait connaissance avec la chambrette sans charme qui abritera ses rares loisirs, les collègues plus ou moins sympas, les pots un peu forcés. Antoine, qui rêve d’en découdre avec le crime, est prévenu : « Des grandes affaires, tu en rencontreras deux ou trois dans ta carrière. » La réalité va confirmer cette mise en garde.

Comment sur cette trame, le réalisateur et comédien Xavier Beauvois va-t-il s’emparer du genre policier auquel il s’adonne cette fois, après Selon Matthieu et N’oublies pas que tu vas mourir ? En adoptant un parti pris réaliste qui, au contraire du formatage des pléthoriques séries télévisées, lui autorise la plus grande liberté possible quand au parcours de ses personnages, à la manière dont vont s’échafauder leurs histoires. Bientôt, le commandant Caroline Vaudieu (Nathalie Baye), que son alcoolisme avait durablement mise sur la touche, va croiser le chemin initiatique qu’Antoine poursuit avec une fraîcheur désarmante. Premier flingue, premières menottes, première autopsie, Xavier Beauvois, qui s’est documenté avec la précision d’un Zola anticipant la rédaction de la grande suite naturaliste des Rougon-Macquart, nous prête le regard d’Antoine. Celui de Vaudieu, sans fard, s’abîme parfois vers des cicatrices intérieures. Femme brisée par la mort précoce d’un fils, flic résignée à combattre pour renouer avec le respect des autres et l’estime de soi, c’est à elle qu’Antoine doit le surnom affectueux de « Petit Lieutenant » dont on l’affuble. Écho à plusieurs titres du Petit Soldat, de Jean-Luc Godard, le petit lieutenant d’aujourd’hui n’est pas coincé entre les forces ennemies du FLN et de la future OAS, mais dans la fracture qui sépare ses rêves d’un univers largement désenchanté. Paraphrasant JLG, Xavier Beauvois affirmait dans un récent entretien télévisé qu’il avait souhaité réaliser : « Pas juste un film, mais un film juste. » Autour de seconds rôles soignés dans la meilleure tradition par des acteurs de premier plan (Roschdy Zem, Antoine Chappey, Jacques Perrin pour ne citer qu’eux), Xavier Beauvois installe des dispositifs d’acteurs non professionnels.

Ainsi des flics des stups qui, rencontrés par Antoine au terme d’un long couloir, vont l’introniser dans le sérail par les rites convenus des blagues et binouzes. De même les participants aux réunions des Alcooliques anonymes que les démons encore actifs de Vaudieu la contraignent à fréquenter, les SDF dont aucun artifice ne saurait rendre les gueules de rue, les fidèles réunis pour un baptême orthodoxe surveillé pour les besoins de l’enquête. Car enquête il y a, autour de crimes de sang commis par des repris de justice arrivés de l’Est pour se livrer à des dépouilles minables. On est loin, ici, des figures de « grand truand » et de « grand flic » dont un Melville pouvait confronter les ambivalences pour opérer sa mise à mal des mythologies complaisantes (Un Flic, 1972). Xavier Beauvois entame son film par un panoramique introductif où il nous montre, dans la cour bien propre de l’École de police, la parade ensoleillée des jeunes gens et jeunes filles en uniformes pimpants et vite remballés. De ce trompe-l’oeil, dont Antoine ne se remettra pas, au milieu des regards nés las de ses collègues, des jours blêmes et des nuits indifférentes, le film glissera vers Vaudieu. À elle l’ultime point de vue. Le cinéaste, en route, aura signalé tous les rituels qui sont autant de béquilles à l’humaine condition et dont son film, d’une intense rigueur, est bien le seul à ne pas avoir besoin.

Dominique Widemann

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