Du génie !

Tel était Diogène, philosophe cynique (-412/-423 av. J.-C.), surnommé aussi philosophe aux pieds nus.

Contemporain de Platon, Diogène est connu dans l’imagerie populaire comme le philosophe qui habitait un tonneau et se promenait dans Athènes en plein jour, une lanterne à la main et cherchant un homme… Avec le temps, le cynisme a pris une connotation péjorative de mépris et de dénigrement d’autrui, qualifiant tous ceux qui, par peur de leur propre médiocrité, rabaissent systématiquement autrui.
Rien de cela dans le cynisme philosophique. L’ironie n’a qu’un seul but : dégonfler la baudruche toujours renaissante de la vanité humaine. Et j’ajouterai pour ma part que cette baudruche, il faut de préférence la dégonfler chez soi avant de prétendre la dégonfler chez autrui…

Vagabond, clochard, on connait peu de choses de sa vie mais on lui attribue beaucoup de propos ou d’idées qui lui valurent la figure de marginal ou de fou ! voici un florilège de ces propos

Ce « Socrate en délire », comme l’appelle Platon, marche pieds nus en toute saison, dort sous les portiques des temples et a pour demeure habituelle un tonneau (en fait une jarre à grains, car le tonneau n’existait pas encore!).
Il aperçoit un jour un enfant buvant dans le creux de sa main, à une fontaine :  «Cet enfant m’apprend, s’écrie-t-il, que je conserve encore du superflu», et aussitôt il brise son écuelle.
Assistant à une leçon de Zénon d’Élée, qui niait le mouvement, il se lève et pour lui répondre, se met à gambader.
Diogène professe un profond dédain pour le genre humain.
Ainsi, Socrate le rencontrant un jour dans une rue d’Athènes, vers midi, une lanterne allumée à la main, marchant dans la foule sous un soleil éblouissant, lui demande : « Que cherches-tu, Diogène, avec ta lanterne, en plein jour ? » «Un homme, répondit-il, un homme véritable, qui ait de la superbe !»
A Athènes, on appelait Diogène « Diogène-le-chien » car il léchait le visage de ceux qui lui offraient à manger, aboyait contre ceux qui ne lui donnaient rien et mordait ceux qui l’insultaient.
Au cours d’un banquet, des convives éméchés lancèrent à Diogène des os comme à un chien. En guise de réponse, il se contenta d’aller pisser sur eux, levant la jambe, comme un toutou…
Un vieux grigou avait placardé cette inscription sur sa maison : «Que rien de mauvais n’entre ici!» «Mais le propriétaire de la maison, demanda Diogène, par où donc entrera-t-il ?»
Comme il avait une réponse originale à tout, chacun en profitait pour lui poser les questions les plus saugrenues. Ainsi, à un marchand de vin qui lui demandait quel vin il préférait, Diogène répondit : «Celui des autres, le tien par exemple !»
A ceux qui lui disaient : «Tu es vieux, repose-toi», Diogène répliquait : «Pourquoi donc ? Si, au stade, je courais le marathon, devrais-je me reposer tout près du but plutôt que de bander davantage mes muscles pour achever la course ?»
A un philosophe qui affirmait que «Vivre est un mal», Diogène rétorqua: «Non, c’est mal vivre qui est mal !»
Quelqu’un demanda à Diogène à quelle heure il prenait ses repas. Le philosophe répondit  : «Quand on est riche on mange quand on veut. Quand on est pauvre, quand on peut.»
Comme on lui demandait si les sages mangeaient des gâteaux, il répondit : «Pourquoi ne mangeraient-ils pas de tout comme tout le monde ?»
Voyant dans les rues de Mégare, en plein hiver, des béliers portant une épaisse toison et des enfants jouer tout nus, il en conclut que, «dans cette cité, il valait mieux être un mouton qu’un enfant».
Comme un philosophe qui venait de se faire gifler par un élève mécontent lui demandait que faire dans un pareil cas, il lui répondit : «Enseigner la sagesse c’est faire la guerre aux sots, alors mets un casque quand tu pérores !»
Un jour, dans la rue, il croisa un homme portant une longue poutre qui le heurta de plein fouet. L’ouvrier lui cria « Attention », mais un peu tard. Diogène lui demanda alors posément, sans se fâcher, s’il avait l’intention de le frapper une seconde fois.
Quand on lui reprochait de fréquenter les maisons closes, il disait : «Le soleil va bien dans les latrines, et pourtant il ne s’y souille pas!»
Quelqu’un lui dit: «Tu ne sais rien, tu ne fais rien et tu te dis philosophe.» «Mais, rétorqua-t-il aimablement, simuler la sagesse, c’est encore faire de la philosophie !.»
Un homme lui amena un jour son enfant, et le présenta comme très intelligent et d’excellentes mœurs. «Il n’a donc pas besoin de moi, répondit-il.»
Il dit encore à un jeune homme qui méprisait son père : «N’as-tu pas honte de mépriser celui grâce à qui tu as le pouvoir de mépriser?»
On lui reprocha un jour d’aller boire au cabaret : «Je vais bien chez le barbier pour me faire tondre», dit-il.
Quand il a vraiment trop faim et plus rien à se mettre sous la dent notre philosophe n’éprouve pas la moindre honte à tendre la main, à vitupérer les pingres, proclamant «Tout est à tout le monde.» Il prétend que celui qui lui fait l’aumône, ne fait que lui rendre un peu de ce qui lui appartient. Pour obtenir à manger, Diogène ne s’abaisse devant personne, houspillant les passants de sa gouaille.
«Eh toi, le gros cochon qui détournes le regard, tu m’entends ? Oui, toi, la honteuse, qui bouffes ton gâteau en douce, vas-tu me donner quelques miettes pour que je mange ? Au lieu de t’empiffrer et d’enfler ta barrique, nourris-moi avant de crever comme une baudruche ! Tu entends ?» L’autre passe son chemin, accélérant son pas, sans tourner la tête.
Lorsque Diogène reconnaît dans la foule un avare qui souvent lui a promis quelques pièces, toujours pour le lendemain, il l’apostrophe : «Hé, mon ami, c’est pour ma pitance que je veux tes sous, pas pour ma sépulture ! Si tu attends trop longtemps, tes pièces serviront à m’enterrer !»
Quelques passants rient. Rares sont ceux qui donnent. Les heures passent. Les plus généreux jettent à Diogène un bout de pain ou quelques olives. Il reste souvent seul avec sa faim, la main tendue et son bouquet d’invectives aux lèvres.
Un jour, il demandait l’aumône à une statue. Comme on l’interrogeait sur la raison qui le poussait à agir ainsi : «Je m’exerce, dit-il, à essuyer des échecs».
Demandant l’aumône à un passant, il lui dit : «Si tu as déjà donné à quelqu’un, donne-moi également ton obole. Si tu n’as encore rien donné à personne, commence par moi».
Comme on lui demandait pourquoi les gens faisaient l’aumône aux mendiants et non aux philosophes, il répondit : «Parce qu’ils craignent de devenir un jour boiteux et aveugles, mais ne craignent pas de devenir philosophe».
A Corinthe, Alexandre-le-Grand à qui l’on présentait le célèbre clochard-philosophe, lui dit : « Demande-moi ce que tu veux, je te le donnerai ». Diogène lui répondit du tac au tac: «Ôte-toi de mon soleil».
Le même Alexandre avoua un jour : « Si je n’étais Alexandre, je voudrais être Diogène ».

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