le_verrou_largeUn tableau, un texte

Le verrou de Jean-Honoré Fragonard (1732-1806)  est une célèbre scène de passion, sensuelle par le demi-dépouillement de l’aimée et le geste de l’amant, lui aussi presque déshabillé.

Le visage est subjugué, tout tourné vers l’objet de son désir, en contraste avec sa main, tendue vers le verrou (extérieur condamné = maîtresse possédée).

La composition du tableau, suivant une diagonale, est assez franche : Une ligne de lumière va du verrou à la pomme (symbole du pêché originel) Au sommet, le verrou ferme la porte de la moralité. Le lit, déjà défait fait contraster le clair-obscur de la pièce avec le linge incarnat, symbole de la féminité déflorée.

“Contre la psychanalyse nous n’avons dit que deux choses : elle casse toutes les productions de désir, elle écrase toutes les formations d’énoncés. Par là, elle brise l’agencement sur ses deux faces, l’agencement machinique de désir, l’agencement collectif d’énonciation. Le fait est que la psychanalyse parle beaucoup de l’inconscient, elle l’a même découvert. Mais pratiquement, c’est toujours pour le réduire, le détruire, le conjurer. L’inconscient est conçu comme un négatif, c’est l’ennemi. « Wo es war, soll Ich werden. » On a beau traduire : là où c’était, là comme sujet dois-;., advenir – c’est encore pire (y compris le « soll », cet étrange « devoir au sens moral »). […] Des désirs, il y en a toujours trop, pour la psychanalyse : « pervers polymorphe ». On vous apprendra le Manque, la Culture et la Loi. […]
Nous disons au contraire : l’inconscient, vous ne l’avez pas, vous ne l’avez jamais, ce n’est pas un « c’était » au lieu duquel le « Je » doit advenir. Il faut renverser la formule freudienne. L’inconscient, vous devez le produire. […] L’inconscient, c’est une substance à fabriquer, à faire couler, un espace social et politique à conquérir. Il n’y a pas de sujet du désir, pas plus que d’objet. Il n’y a pas de sujet d’énonciation. Seuls les flux sont l’objectivité du désir lui-même. Le désir est le système des signes a-signifiants avec lesquels on produit des flux d’inconscient dans un champ social. Pas d’éclosion de désir, en quelque lieu que ce soit, petite famille ou école de quartier, qui ne mette en question les structures établies. Le désir est révolutionnaire parce qu’il veut toujours plus de connexions et d’agencements. Mais la psychanalyse coupe et rabat toutes les connexions, tous les agencements, elle hait le désir, elle hait la politique”.
GILLES DELEUZE, Dialogues avec Claire Parnet (1995),
Éd. Flammarion, coll. « Champs », 1996, pp. 95-97.


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