Le bonheur (texte Bentham)


klimt couple
Voici la profession de foi d’un philosophe dit « utilitariste »:
« La nature a placé l’humanité sous l’autorité de deux maîtres absolus: le plaisir et la douleur. Il n’appartient qu’à eux de désigner ce que nous avons à faire comme de déterminer ce que nous ferons. Le critère du vrai et du faux comme l’enchaînement des causes et des effets sont assujettis à leur domination. Ils nous commandent dans tout ce que nous faisons, disons et pensons, et tout effort pour échapper à leur emprise ne sert qu’à en démontrer et à en confirmer la réalité. On peut prétendre en paroles se soustraire à leur empire alors qu’en fait on y reste soumis au moment même où on le prétend. Le principe d’utilité reconnaît cette sujétion et en fait le fondement du système dont l’objectif est d’élever l’édifice du Bonheur à l’aide de la raison et de la loi…
Par utilité on entend la possession de tout objet grâce auquel on tend à obtenir un profit, un avantage, un plaisir, un bien ou le bonheur (ce qui dans le cas présent revient au même) ou (ce qui revient également au même) à prévenir un échec, une peine, un mal, ou le malheur de qui que ce soit, qu’il s’agisse de la société en général ou de l’individu… »
On peut dire d’une action qu’elle est conforme au principe d’utilité ou plus simplement qu’elle est utile (relativement à la société en général) lorsque sa tendance à accroître le bonheur de la société est supérieure à ce qui le diminue ».
Jeremy Bentham, Principes de morale et de législation (1780), chap. I, 1, 8, trad. A. Lagarde.

Le plaisir, but de la vie? (texte d’ Epicure)


jardin Epicure
É P I C U R E
 « C’ est un grand bien, croyons-nous, que de savoir se suffire à soi-même non pas qu’il faille toujours vivre de peu en général, mais parce que si nous n’avons pas l’abondance, nous saurons être contents de peu, bien convaincus que ceux-là jouissent le mieux de l’opulence, qui en ont le moins besoin. Tout ce qui est naturel s’acquiert aisément, malaisément ce qui ne l’est pas. Les saveurs ordinaires réjouissent à l’égal de la magnificence dès lors que la douleur venue du manque est supprimée. Le pain et l’eau rendent fort vif le plaisir, quand on en fur privé. Ainsi l’habitude d’une nourriture simple et non somptueuse porte à la plénitude de la santé, elle rend l’homme capable d’accomplir aisément ses occupations, elle nous permet de mieux jouir des nourritures coûteuses quand, par intermittence, nous nous en approchons, elle nous enlève toute crainte des coups de la fortune. Partant, quand nous disons que le plaisir est le but de la vie, il ne s’agit pas des plaisirs déréglés ni des jouissances luxurieuses ainsi que le prétendent ceux qui ne nous connaissent pas, nous comprennent mal ou s’opposent à nous. Par plaisir, c’est bien l’absence de douleur dans le corps et de trouble dans l’âme qu’il faut entendre. Car la vie de plaisir ne se trouve pas dans d’incessants banquets et fêtes, ni dans la fréquentation de jeunes garçons et de femmes, ni dans la saveur des poissons et des autres plats qui ornent les tables magnifiques, elle est dans un raisonnement vigilant qui s’interroge sur les raisons d’un choix ou d’un refus, délaissant l’opinion qui avant tout fait le désordre de l’âme.
Épicure (341-270 va. ).-C.), Lettre à Ménécée, trad. P Pénisson, Éd. Hatier, coll. Classiques hatier de la philosophie, 1999, pp. 12-13.

Explications complémentaires ici

Le bonheur, idéal de l’imagination (texte de Kant)

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Nous ne sommes pas capables de savoir ce que nous entendons par ce mot: « bonheur ». Pour Kant, il n’y a pas de concept du bonheur :
 

«  Le concept de bonheur est un concept si indéterminé, que, malgré le désir qu’a tout homme d’arriver à être heureux, personne ne peut jamais dire en termes précis et cohérents ce que véritablement il désire et il veut. La raison en est que tous les éléments qui font partie du concept du bonheur sont dans leur ensemble empiriques, c’est-à-dire qu’ils doivent être empruntés à l’expérience, et que cependant pour l’idée du bonheur un tout absolu, un maximum de bien-être  dans mon état présent et dans toute ma condition future, est nécessaire. Or il est impossible qu’un être fini, si  perspicace et en même temps si puissant qu’on le suppose, se fasse un concept déterminé de ce qu’il veut ici véritablement. Veut-il la richesse ? Que de soucis, que d’envie, que de pièges ne peut-il pas par là attirer sur sa tête ! Veut-il beaucoup de connaissance et de lumières ? Peut-être cela ne fera-t-il que lui donner un regard plus pénétrant pour lui représenter d’une manière d’autant plus terrible les maux qui jusqu’à présent se dérobent encore  à sa vue et qui sont pourtant inévitables, ou bien que charger de plus de besoins encore ses désirs qu’il a déjà bien assez de peine à satisfaire. Veut-il une longue vie ? Qui lui répond que ce ne serait pas une longue souffrance ?  Veut-il du moins la santé ? Que de fois l’indisposition du corps a détourné d’excès où aurait fait tomber une santé parfaite, etc… Bref,  il est incapable de déterminer avec une entière certitude d’après quelque principe ce qui le rendrait véritablement heureux : pour cela il lui faudrait l’omniscience. On ne peut donc pas agir, pour être heureux, d’après des principes déterminés, mais seulement d’après des conseils empiriques, qui recommandent, par exemple, un régime sévère, l’économie, la politesse, la réserve,  etc…,  toutes choses qui, selon les enseignements de l’expérience, contribuent en thèse [1] générale pour la plus grande part au bien être. Il suit de là que les impératifs de la prudence, à parler exactement, ne peuvent commander en rien, c’est-à-dire représenter des actions de manière objective comme pratiquement nécessaires, qu’il faut les tenir plutôt pour des  conseils (consilia) que pour des commandements (praecepta) de la raison : le problème qui consiste à déterminer d’une façon sûre et générale quelle action peut favoriser le bonheur d’un être raisonnable est un problème tout à fait insoluble ». 

Kant

1) En règle générale

Fondements de la métaphysique de mœurs (1785) II e section, Traduction V. Delbos, Ed Delagrave, 1997, pp 131 132

   

Le bonheur

Boubat
 
 Bonheur : (etym latin bonum augurium, « bonne chance », « bonne fortune »)       1) Sens ordinaire : Etat de satisfaction stable et complète, par opposition un plaisir, irrégulier et inconstant. 2) Philosophie : a) Chez les anciens en général : état de bien être et de plénitude qui constitue la fin, ou l’une des fins,  de l’action morale. La doctrine « eudémoniste » associe la vertu et le « Souverain Bien », c’est-à-dire le bonheur obtenu par la voie de la sagesse b) Chez Aristote : le bonheur est lié à la réussite de l’activité, et l’activité la plus humaine étant l’intelligence, c’est elle qui est à même de nous procurer le bonheur suprême c) Chez Epicure : le bonheur du sage, qui est à réaliser en ce monde, consiste en un savant dosage des plaisirs, parmi lesquels ceux de l’esprit sont toujours à privilégier d) Chez les stoïciens et Descartes : le bonheur est l’accord entre nos désirs et l’ordre du monde. Etant donné que l’ordre du monde ne dépend pas de notre volonté, il faut essayer,  autant que possible, d’y adapter  conformer nos désirs e) Chez Kant : l’existence des hommes n’est pas orientée vers le bonheur comme vers un but suprême, même si tous les hommes aspirent naturellement au bonheur. En tant que satisfaction complète et permanente de toutes nos inclinations, le bonheur reste un « idéal de l’imagination » c’est-à-dire un objectif non seulement irréalisable mais même insensé (il est  inconcevable de satisfaire toutes nos inclinations à la fois et en même temps !).  Tout homme peut donc saisir  le bonheur comme une chance, un hasard inattendu, mais c’est une erreur de croire que le bonheur pourrait  constituer  un objectif moral : mon bonheur propre ne peut devenir une loi que si j’y inclus celui des autres, or  il ne peut y avoir à cet égard que des règles générales, mais aucune loi universelle.  Tout ceci ne signifie pas, que pour Kant, chacun doive renoncer aux exigences du bonheur, mais seulement que « la morale est la doctrine qui nous enseigne non comment nous devons nous rendre heureux, mais comment nous devons nous rendre digne du bonheur » f) A la suite de Kant, les modernes sont souvent très réservés à l’égard du bonheur (en tant qu’idéal moral), qui leur paraît soit suspect soit hors de portée. Vladimir Jankélévitch lui oppose la « joie » qui est sentiment pur et intense mais, pour cette raison même, éphémère.   Freud pour sa part, aime citer ces vers de Goethe : « Tout dans le monde se laisse supporter/ Sauf une série de beaux jours ». 

L’art s’achève dans l’ironie (texte de Hegel)

jan fabre
 Jan Fabre Auto-portrait en plus grand ver du monde
 

 Hegel anticipe ici en imaginant qu’un jour l’art se tournera lui-même en dérision, représentant sa propre auto-destruction:

 

« Erigée en forme d’art, l’ironie ne se contenta pas d’imprimer un caractère artistique à la vie et à l’individualité du sujet ironique, mais l’artiste devait également, en plus de ces oeuvres d’art qu’étaient ses propres actions, etc., créer des oeuvres d’art extérieures, par un effort d’imagination. Le principe de ces productions, dont on trouve les principaux exemples dans la poésie, est encore la représentation du divin comme ironique. Mais l’ironique, qui est le propre de l’individualité géniale, consiste dans l’autodestruction de tout ce qui est noble, grand et parfait, de sorte que, même dans ses productions objectives, l’art ironique se trouve réduit à la représentation de la subjectivité absolue, puisque tout ce qui a pour l’homme valeur et dignité se révèle inexistant par la suite de son autodestruction. C’est la raison pour laquelle on ne prend pas au sérieux non seulement la justice, la morale, la vérité, mais aussi le sublime et le meilleur, puisqu’en se manifestant chez les individus, dans leurs caractères et leurs actions, ils se démentent et se détruisent eux-mêmes, autrement dit ne sont qu’une ironie d’eux-mêmes ».

Hegel, Esthétique 1(1829), traduction de S. Jankélévitch, collection Champs, Éd. Flammarion, 1979, p. 101.

Utilité de la philosophie

russell

La philosophie nous ouvre l’accès à l’universel . Elle nous rend libres: 
« L’esprit qui s’est accoutumé à la liberté et à l’impartialité de la contemplation
philosophique, conservera quelque chose de cette liberté et de cette impartia-
lité dans le monde de l’action et de l’émotion; il verra dans ses désirs et dans
ses buts les parties d’un tout, et il les regardera avec détachement comme les
fragments infinitésimaux d’un monde qui ne peut être affecté par les préoccu-
pations d’un seul être humain. L’impartialité qui, dans la contemplation, naît
d’un désir désintéressé de la vérité, procède de cette même qualité de l’esprit
qui, à l’action, joint la justice, et qui, dans la vie affective, apporte un amour
universel destiné à tous et non pas seulement à ceux qui sont jugés utiles ou
dignes d’admiration. Ainsi, la contemplation philosophique exalte les objets de
notre pensée, et elle ennoblit les objets de nos actes et de notre affection ; elle
fait de nous des citoyens de l’univers et non pas seulement des citoyens d’une
ville forteresse en guerre avec le reste du monde. C’est dans cette citoyenneté
de l’univers que résident la véritable et constante liberté humaine et la libé-
ration d’une servitude faite d’espérances mesquines et de pauvres craintes.
 Résumons brièvement notre discussion sur la valeur de la philosophie : la
philosophie mérite d’être étudiée, non pour y trouver des réponses précises
aux questions qu’elle pose, puisque des réponses précises ne peuvent, en géné-
ral, être connues comme conformes à la vérité, mais plutôt pour la valeur des
questions elles-mêmes ; en effet, ces questions élargissent notre conception du
possible, enrichissent notre imagination intellectuelle et diminuent l’assurance
dogmatique qui ferme l’esprit à toute spéculation; mais avant tout, grâce à la
grandeur du monde que contemple la philosophie, notre esprit est lui aussi
revêtu de grandeur et devient capable de réaliser cette union avec l’univers qui
constitue le bien suprême ».
                 B, Russell, Problèmes de philosophie (1912),
                      Éd. Pavot, 1975, pp. 185-186.

Le goût doit-il être éduqué? (texte de Rousseau)

dior défilé
Tout en étant naturel, le goût doit être éduqué selon Rousseau. Ce qui ne signifie pas que tous les hommes cultivés ont du goût. Car trop souvent, la mode (ou le snobisme, ou le conformisme) étouffe le goût:

 

 

« Le goût est naturel à tous les hommes, mais ils ne l’ont pas tous en même mesure, il ne se développe pas dans tous au même degré, et, dans tous, il est sujet à s’altérer par diverses causes. La mesure du goût qu’on peut avoir dépend de la sensibilité qu’on a reçue ; sa culture et sa forme dépendent des sociétés où l’on a vécu. Premièrement, il faut vivre dans des sociétés nombreuses pour faire beaucoup de comparaisons. Secondement il faut des sociétés d’amusement et  d’ oisiveté ; car, dans celle des affaires, on a pour règle, non le plaisir, mais l’intérêt. En troisième lieu il faut des sociétés où l’inégalité ne soit pas trop grande, où la tyrannie de l’opinion soit modérée, et où règne la volupté plus que la vanité ; car, dans le cas contraire, la mode étouffe le goût : et l’on ne cherche plus ce qui plaît, mais ce qui distingue » . Emile, ( 5 ième partie)

A chacun son goût? (texte de Voltaire)


crapaud
(Le texte qui suit doit être lu avec une certaine distance critique. Le relativisme de Voltaire repose sur l’hypothèse selon laquelle nous ne pouvons pas nous entendre sur le beau. Or ce n’est pas exact)

BEAU

 » Demandez à un crapaud ce que c’est que la beauté, le grand beau, le to kalon. Il vous répondra que c’est sa crapaude avec deux gros yeux ronds sortant de sa petite tête, une  gueule large et plate, un ventre jaune, un dos brun. Interrogez un nègre de Guinée; le beau est pour lui une peau noire, huileuse, des yeux enfoncés, un nez épaté.
Interrogez le diable; il vous dira que le beau est une paire de cornes, quatre griffes, et une queue. Consultez enfin les philosophes, ils vous répondront par du galimatias; il leur faut quelque chose de conforme à l’archétype du beau en essence, au to kalon.

J’assistais un jour à une tragédie auprès d’un philosophé. « Que cela est beau! disait-il. . – Que trouvez-vous là de beau? lui dis-je. – C’est, dit-il, que l’auteur a atteint son but. » Le lendemain il prit une médecine qui lui fit du bien. « Elle a atteint son but, lui dis-je; voilà une belle médecine! » Il comprit qu’on ne peut pas dire qu’une médecine est belle, et crue pour donner à quelque chose le nom, de beauté, il faut qu’elle vous cause de l’admiration et du plaisir. Il convint que cette tragédie lui avait inspiré ces deux sentiments, et que c’était là le to kalon, le beau.
Nous fimes un voyage en Angleterre: on y joua la même pièce, parfaitement traduite; elle fit bâiller tous les spectateurs. « Oh, oh! dit-il, le to kalon n’est pas le même pour les Anglais et pour les Français. Il conclut, après bien des réflexions, que le beau est souvent très relatif, comme ce qui est décent au Japon est indécent à Rome, et ce qui est de mode à Paris ne l’est pas à Pékin; et il  s’épargna la peine de composer un long traité sur le beau.
Il y a des actions que le monde entier trouve belles. Deux officiers de César, ennemis mortels l’un de l’autre, se portent un défi, non à qui répandra le sang l’un de l’autre derrière un buisson en tierce et en quarte comme chez nous, mais à qui défendra le mieux le camp des Romains, que les Barbares vont attaquer. L’un des deux, après avoir repoussé les ennemis, est près de succomber; l’autre vole à son secours, lui sauve la vie, et achève la victoire.
Un ami se dévoue à la mort pour son ami, un fils pour son père: l’Algonquin, le Français, le Chinois, diront tous que cela est fort beau, que ces actions leur font plaisir, qu’ils les admirent ».

BEAU – Dictionnaire philosophique de Voltaire  (1751-1752)

La loi est la condition de la liberté (Montesquieu et Rousseau)

montesquieu
 Les hommes confondent en général la liberté et  l’absence de contraintes.  Pourtant,  comme l’ffirme ici Montesquieu, la liberté n’est en aucun cas le  pouvoir, pour chacun, de faire tout ce qu’il veut.

 Chapitre II Diverses significations données au mot de liberté
  Il n’y a point de mot qui ait reçu plus de différentes significations,  et qui ait frappé les esprits de tant de manières, que celui de liberté. Les uns l’ont pris pour la facilité de déposer celui à qui ils avaient donné un pouvoir tyrannique ; les autres, pour la faculté d’élire celui à qui ils devaient obéir ; d’autres, pour le droit d’être armés, et de pouvoir exercer la violence ; ceux-ci pour le privilège de n’être gouvernés que par un homme de leur nation, ou par leurs propres lois. Certain peuple a longtemps pris la liberté pour l’usage de porter une longue barbe. Ceux-ci ont attaché ce nom à une forme de gouvernement, et en ont exclu les autres. Ceux qui avaient goûté du gouvernement républicain l’ont mise dans ce gouvernement ; ceux qui avaient joui du gouvernement monarchique l’ont placée dans la monarchie. Enfin chacun a appelé liberté le gouvernement qui était conforme à ses coutumes ou à ses inclinations ; et comme dans une république on n’a pas toujours devant les yeux, et d’une manière si présente, les instruments des maux dont on se plaint ; et que même les lois paraissent y parler plus, et les exécuteurs de la loi y parler moins ; on la place ordinairement dans les républiques, et on l’a exclue des monarchies. Enfin, comme dans les démocraties le peuple paraît à peu près faire ce qu’il veut, on a mis la liberté dans ces sortes de gouvernements ; et on a confondu le pouvoir du peuple avec la liberté du peuple.

 Chapitre III Ce que c’est que la liberté
Il est vrai que dans les démocraties le peuple paraît faire ce qu’il veut ; mais la liberté politique ne consiste point à faire ce que l’on veut. Dans un Etat, c’est-à-dire dans une société où il y a des lois, la liberté ne peut consister qu’à vouloir faire ce que l’on doit vouloir, et à n’être pas contraint de faire ce que l’on ne doit pas vouloir.
Il faut se mettre dans l’esprit ce que c’est que l’indépendance, et ce que c’est que la liberté. La liberté est le droit de faire tout ce que les lois permettent ; et si un citoyen pouvait faire ce qu’elles défendent, il n’aurait plus de liberté, parce que les autres auraient tout de même ce pouvoir. »
Montesquieu
L’Esprit des Lois (1748) Livre X1, chapitres  2 et 3 
Pp 394-395Bibliothèque de la Pléiade 1970
(Ou  Tome 1, pp 291-292 en GF )
Je réserve le choix de la référence en fonction des autres textes à venir, que choisiront les collaborateurs.

ROUSSEAU

Dans l’état de nature, selon Rousseau, les hommes étaient libres. Ils ne dépendaient de personne,  mais ils étaient soumis à la loi de la nature .  On aurait  donc tort d’en conclure pour autant  que la liberté  peut se passer de règles.

« On a beau vouloir confondre l’indépendance et la liberté, ces deux choses sont si différentes que même elles s’excluent mutuellement…Quand chacun fait ce qu’il lui plaît, on fait souvent ce qui déplaît à d’autres, et cela ne s’appelle pas un état libre. La liberté consiste moins à faire sa volonté qu’à n’être pas soumis à celle d’autrui ; elle consiste encore à ne pas soumettre la volonté d’autrui à la nôtre. Quiconque est maître ne peut être libre, et régner, c’est obéir[…]
 Il n’y a donc point de liberté sans Lois, ni où quelqu’un est au dessus des Lois : dans l’état même de nature, l’homme n’est libre qu’à la faveur de la loi naturelle qui commande à tous.
   Un peuple libre obéit, mais il ne sert pas ; il a des chefs et non pas des maîtres ; il obéit aux Lois, mais il n’obéit qu’aux Lois, et c’est pas la force des lois qu’il n’obéit pas aux hommes. Toutes les barrières qu’on donne dans les Républiques au pouvoir des Magistrats ne sont établies que pour garantir de leurs atteintes l’enceinte sacrée des Lois : ils en sont les Ministres, non les arbitres ; ils doivent les garder, non les enfreindre. Un peuple est libre, quelque forme qu’ait son Gouvernement, quand dans celui qui le gouverne il ne voit point l’homme, mais l’organe de la Loi. En un mot, la liberté suit toujours le sort des Lois, elle règne ou périt avec elles ; je ne sache rien de plus certain.»
Rousseau
Lettres écrites sur la montagne (1764) Huitième Lettre, in Œuvres complètes, vol III, Bibliothèque de la Pléiade. Gallimard 1964
 

Le devoir et le droit (fiche)

ghilnadarjo
Devoir
 : (etym :  latin debere, de de et habere, « tenir quelque chose de quelqu’un, lui en être redevable ») 1) Sens général : obligation sociale ou morale, propre à une fonction déterminée (le devoir de réserve) ou bien d’ordre plus général (le devoir de solidarité) 2) Chez Kant : commandement qui s’impose à la volonté soit de façon conditionnelle (obligation relative à un objectif particulier) soit de façon inconditionnelle. Le devoir proprement dit est le devoir moral inconditionnel  qui s’impose à tout homme et qui vaut pour tout homme. Le devoir  (au sens moral) implique une idée de l’homme tel qu’il soit capable de concevoir une loi qui  puisse  être reconnue et adoptée pour toutes les volontés raisonnables, c’est-à-dire par tous les êtres doués de raison.
 Droit :  (etym latin directus, « droit », ni courbe ni  tordu ; ce qui est conforme à la règle) 1) Sens courant : pouvoir moral d’exiger quelque chose en vertu d’une règle ou d’un principe reconnu. Les droits  procèdent toujours de contrats tacites qui fixent  des obligations correspondant à ces  droits : il n’y a pas de droits sans devoirs réciproques. 2) Sens juridique : ensemble des règles et des normes qui encadrent la vie sociale et qui s’expriment par des lois. Le droit « positif » est le droit en vigueur dans telle ou telle société.  Le « droit public » est celui qui concerne les rapports des citoyens avec le pouvoir. Le « droit international » régit les rapports des nations les unes avec les autres ainsi que les relations entre les sujets de ces nations. 3) Philosophie : le droit « naturel » ou encore « rationnel »  est celui qui est censé résulter de la nature de l’homme  en tant qu’elle préexiste à toute disposition conventionnelle.  Le droit naturel est posé comme supérieur à toute législation positive ; il constitue la référence indispensable pour tout homme qui refuse de se soumettre au droit positif pour des raisons morales (droit de désobéir, incarné par exemple par Antigone ou Socrate).