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La démonstration (texte de Pascal)

 

Pascal explique ici quelles sont les limites du  modèle géométrique . Ce sont aussi  les limites de la démonstration :

 

« Cette véritable méthode, qui formerait les démonstrations dans la plus haute excellence, s’il était possible d’y arriver, consisterait en deux choses principales l’une, de n’employer aucun terme dont on n’eût auparavant expliqué nettement le sens; l’autre, de n’avancer jamais aucune proposition qu’on ne démontrât par des vérités déjà connues; c’est-à-dire, en un mot, à définir tous les termes et à prouver toutes les propositions. […]

Certainement cette méthode serait belle, mais elle est absolument impossible: car il est évident que les premiers termes qu’on voudrait définir, en supposeraient de précédents pour servir à leur explication, et que de même les premières propositions qu’on voudrait prouver en supposeraient d’autres qui les précédassent; et ainsi il est clair qu’on n’arriverait jamais aux premières. Aussi, en poussant les recherches de plus en plus, on arrive nécessairement à des mots primitifs qu’on ne peut plus définir, et à des principes si clairs qu’on n’en trouve plus qui le soient davantage pour servir à leur preuve. D’où il paraît que les hommes sont dans une impuissance naturelle et immuable de traiter quelque science que ce soit, dans un ordre absolument accompli. Mais il ne s’ensuit pas de là qu’on doive abandonner toute sorte d’ordre. Car il y en a un, et c’est celui de la géométrie, qui est à la vérité inférieur en ce qu’il est moins convaincant, mais non pas en ce qu’il est moins certain. Il ne définit pas tout et ne prouve pas tout, et c’est en cela qu’il lui cède; mais il ne suppose que des choses claires et constantes par la lumière naturelle, et c’est pourquoi il est parfaitement véritable, la nature le soutenant au défaut du discours. Cet ordre, le plus parfait entre les hommes, consiste non pas à tout définir ou à tout démontrer, ni aussi à ne rien définir ou à ne rien démontrer, mais à se tenir dans ce milieu de ne point définir les choses claires et entendues de tous les hommes, et de définir toutes les autres ; et de ne point prouver toutes les choses connues des hommes, et de prouver toutes les autres. »

Pascal, De l’esprit géométrique (1658).

La démonstration (texte de Descartes)

 Voici pourquoi Descartes souhaiterait pouvoir appliquer le modèle géométrique en philosophie:

 

 

« Ces longues chaînes de raisons, toutes simples et faciles, dont les géomètres ont coutume de se servir pour parvenir à leurs plus difficiles démonstrations, m’avaient donné occasion de m’imaginer que toutes les choses qui peuvent tomber sous la connaissance des hommes s’entresuivent en même façon, et que, pourvu seulement qu’on s’abstienne d’en recevoir aucune pour vraie qui ne le soit, et qu’on garde toujours l’ordre qu’il faut pour les déduire les unes des autres, il n’y en peut avoir de si éloignées auxquelles enfin on ne parvienne, ni de s cachées qu’on ne découvre. Et je ne fus pas beaucoup en peine de chercher par lesquelles il était besoin de commencer: car je savais déjà que c’était par les plus simples et les plus aisées à connaître; et, considérant qu’entre tous ceux qui ont ci-devant recherché la vérité dans les sciences, il n’y a eu que les seuls mathématiciens qui ont pu trouver quelques démonstrations, c’est-à-dire quelques raisons certaines et évidentes, je ne doutais point que ce ne fût par les mêmes qu’ils ont examinées; bien que je n’en espérasse aucune autre utilité, sinon qu’elles accoutumeraient mon esprit à se repaître de vérités, et ne se contenter point de fausses raisons.

Descartes, Discours de la méthode (1637), II.

 

 

Misère de l’homme sans Dieu (texte de Pascal)

 

 Pour Pascal, il n’y a pas de salut en dehors de la foi :

 

 

« Les grandeurs et les misères de l’homme sont tellement visibles, qu’il faut nécessairement que la véritable religion nous enseigne et qu’il y a quelque grand principe de grandeur en l’homme, et qu’il y a un grand principe de misère. Il faut donc qu’elle nous rende raison de ces étonnantes contrariétés. Il faut que, pour rendre l’homme heureux, elle lui montre qu’il y a un Dieu; qu’on est obligé de l’aimer; que notre unique félicité est d’être en lui, et notre unique mal d’être séparé de lui; qu’elle reconnaisse que nous sommes pleins de ténèbres qui nous empêchent de le connaître et de l’aimer; et qu’ainsi nos devoirs nous obligeant d’aimer Dieu, et nos concupiscences nous en détournant, nous sommes pleins d’injustice. Il faut qu’elle nous rende raison de ces oppositions que nous avons à Dieu et à notre propre bien. Il faut qu’elle nous enseigne les remèdes à ces impuissances, et les moyens d’obtenir ces remèdes. Qu’on examine sur cela toutes les religions du monde, et qu’on voie s’il y en a une autre que la chrétienne qui y satisfasse ».

Pascal, Pensées ( 1670), 430.

Du bon usage de ce blog

Chers visiteurs, 

 La raison d’être de ce blog n’est pas  de vous dispenser de tout effort, notamment de toute lecture. Je vous soumets des textes et des fiches qui peuvent tout au plus compléter vos cours et vous servir d’appui pour élaborer votre propre réflexion.

Aux élèves de terminale :

 Je sais bien que vous n’avez pas les livres indispensables à votre disposition. Je sais aussi que vous êtes parfois désemparés par vos sujets qui ne sont pas forcément des questions de cours. Mon blog vous fournit des ressources. Je réponds aussi à vos questions lorsqu’elles sont d’ordre philosophique, pas lorsque vous me dites: « Envoyez moi un plan, et  en vitesse,  svp » ( c’est le post de base que je reçois!).
 Tel est, je le crois, à peu près le sens des quelques milliers de blogs de le webpédagogique.
 En revanche, je ne fais pas vos dissertations, et je vous demande de ne pas  recopier mes fiches ou conseils!…

 Vous en inspirer seulement! Je vous propose -éventuellement – des pistes, c’est tout!

PS : Vous avez peut- être remarqué que certains  vos professeurs lisent ce blog. Ne les prenez pas pour des idiots! Ne recopiez pas mes réponses à vos questions, ce qui vous vaudra des commentaires cinglants bien mérités!

Texte de Sartre sur l’amour (bonne copie)

 

 

Texte de Sartre

 

 

« Ainsi l’amant ne désire-t-il pas posséder l’aimé comme on possède une chose. Il réclame un type spécial d’appropriation. Il veut posséder une liberté comme liberté.

Mais, d’autre part, il ne saurait se satisfaire de cette forme éminente de la liberté qu’est l’engagement libre et volontaire. Qui se contenterait d’un amour qui se donnerait comme pure fidélité à la foi jurée ? Qui donc accepterait de s’entendre dire : « je vous aime parce que je me suis engagé à vous aimer et que je ne veux pas me dédire ; je vous aime par fidélité à moi-même » ? Ainsi l’amant demande le serment et s’irrite du serment. Il veut être aimé par une liberté et réclame que cette liberté comme liberté ne soit plus libre. Il veut à la fois que la liberté de l’autre se détermine elle-même à devenir amour – et cela non point seulement au commencement de l’aventure mais à chaque instant- et à la fois que cette liberté soit captivée par elle-même, qu’elle se retourne sur elle-même, comme dans la folie, comme dans le rêve, pour vouloir sa captivité. Et cette captivité doit être démission libre et enchaînée à la fois entre nos mains ».

Sartre, L’être et le néant (1943), éd. Gallimard, coll. « Tel », 1976 p.407.

 

 

Commentaire par Marie Bonin

 

 

                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                              

         Au cinéma, dans la littérature, l’amour nous est très souvent dépeint comme le plus noble et le plus beau des sentiments, sans lequel on ne peut atteindre au bonheur, et le mariage est fréquemment considéré dans notre société comme le point culminant du sentiment amoureux. Dans ce texte, Sartre, beaucoup plus pessimiste, s’intéresse au paradoxe de l’amant, qui veut posséder l’être aimé absolument, sans pour autant lui ôter sa liberté. Il montre ainsi que la nature même du désir de l’amant le rend vain, chimérique. On peut cependant se demander si tout sentiment amoureux est un désir de possession tel que le décrit Sartre, et de ce fait voué à l’échec, et si l’engagement est une manifestation de la liberté de l’homme, ou au contraire un emprisonnement.

 

 

         Dans le premier paragraphe de son texte (« Ainsi l’amant….liberté »),  Sartre définit l’amour, et l’assimile à un désir de possession de l’être aimé. Le mot de possession renvoyant immédiatement à l’idée de possession matérielle, Sartre précise que l’amant ne désire pas « posséder l’être aimé comme on  possède une chose », la liberté de l’être aimé rendant impensable ce type d’appropriation : il veut donc « posséder une liberté comme liberté ». C’est là la thèse de Sartre, la difficulté insurmontable qui se dresse en travers des désirs de l’amant et rend l’amour impossible. La liberté de l’être aimé  est en conséquence à la fois obstacle au désir de possession, et condition nécessaire à cette possession : en effet, la liberté d’un être est pour Sartre ce qui fait sa valeur, son humanité, « l’homme est liberté » dit Sartre dans L’existentialisme est un humanisme, et priver l’être aimé de cette liberté, c’est le priver de ce qui le rend digne de notre désir de possession.

         Puis, Sartre rejette une résolution possible de ce paradoxe : « l’engagement libre et volontaire », le choix, qui semblait être une « forme éminente de la liberté » de l’être aimé, tout en satisfaisant le désir de possession de l’amant. Cependant Sartre montre que le serment est une autre forme d’aliénation, bien que volontaire, par une série de questions rhétoriques (« Qui se contenterait…foi jurée ? » ; « Qui donc accepterait…moi même ? »). Le serment, quoique formulé librement, devient contrainte sitôt prononcé, et la personne liée par son serment est réifiée, puisqu’elle s’engage à rester semblable à celle qu’elle était au moment du serment. Cette forme de possession reste donc insatisfaisante. Les déductions de Sartre remettent en cause l’institution du mariage, qui repose sur un serment sacré et irrévocable, et qui nie de ce fait la liberté des époux. Par ailleurs, Sartre souligne que le serment n’est même pas acceptable comme gage de fidélité envers l’amant, puisqu’il n’est respecté que par « fidélité à [soi]-même » : ce qui apparaissait comme une solution potentielle au problème posé au début du texte, le serment, est source d’un nouveau paradoxe, tout aussi insurmontable.

         Dans la dernière partie du texte (« Il veut …entre nos mains »), Sartre définit le type de possession exigé par l’amant, et éclaircit la formule « Ainsi l’amant demande le serment et s’irrite du serment. ». Il progresse une fois de plus par paradoxes : « Il veut être aimé par une liberté et réclame que cette liberté comme liberté ne soit plus libre ». En effet, l’être aimé est une liberté, et c’est en tant qu’il est liberté que l’amant le désire. Cependant cette liberté, qui peut pousser l’être aimé à se détourner de l’amant, est également inacceptable pour l’amant dont le désir de possession est absolu : on revient ici au dilemme initial.  Il affirme ensuite (« il veut à la fois…amour ») la nécessité du serment, « non point seulement » d’un serment initial, ponctuel (forme de contrainte), mais un serment de « chaque instant », qui assurerait à l’être aimé la liberté de choisir d’aimer, ou non : son amour n’est plus une certitude garantie, mais une possibilité que l’être aimé doit transformer à chaque instant en réalité. Ce type d’engagement semble inaccessible, et Sartre y ajoute encore une condition irréalisable : « qu’elle [la liberté] se retourne sur elle même, comme dans la folie, comme dans le rêve, pour vouloir sa captivité ». La liberté ainsi « captivée » vit en autarcie, sans contact avec la réalité, sans autres désirs que ceux de l’amant, et par conséquent aimant sa servitude, ce qui nous paraît être une forme extrême de l’esclavage : Sartre souligne ici l’aspect destructeur de l’amour. Il rejoint sur ce point Hegel, qui dans la dialectique du maître et de l’esclave, soutient que « toute conscience poursuit la mort de l’autre », nous cherchons tous à détruire l’autonomie d’autrui, comme le fait l’amant selon Sartre. Les deux comparaisons qu’il utilise détachent le sentiment amoureux du réel, de la rationalité, et excluent tout espoir de réciprocité : on ne peut partager ni un rêve, ni une folie. Le problème soulevé  dans le premier paragraphe ne trouve pas de solution et se complexifie au contraire par la dernière phrase (« Et cette captivité doit être démission libre et enchaînée à la fois entre nos mains ») qui achève le texte par une impasse, où le liberté et l’esclavage se trouvent une nouvelles fois conditions nécessaire à la possession de l’amant, et impossibles à réunir.

Sartre démontre donc que l’amour est par essence, de par la définition qu’il en donne dans le premier paragraphe, impossible : le projet de l’amant de posséder de façon absolue un être sans lui ôter sa liberté semble en effet irréalisable.

 

On est étonnés de trouver sous la plume de Sartre, qui dans sa vie personnelle s’est engagé à de multiples reprises (pour la résistance, dans le communisme), une critique de l’engagement. Dans ce texte, s’engager apparaît comme synonyme de perdre sa liberté, sa valeur absolue, alors que dans L’existentialisme est un humanisme, Sartre montre le choix comme la manifestation, à chaque instant, de notre liberté. Il faut néanmoins préciser que l’engagement qu’il rejette est l’engagement amoureux ad vitam aeternam, plus particulièrement celui du mariage. En critiquant les dangers de l’engagement solennel et définitif, Sartre rejoint Descartes qui dans le Discours de la méthode, range parmi les excès « toutes les promesses par lesquelles on retranche quelque chose à sa liberté ».

Par ailleurs, Sartre fait montre dans ce texte d’un pessimisme extrême,  pessimisme qui lui fut déjà reproché à cause de sa doctrine existentialiste. Il établit ici que l’amour est une illusion, un idéal à jamais hors d’atteinte. En effet, pour Sartre, « aimer est dans son essence le projet de se faire aimer, où chacun attend de l’autre un amour qui ne se résume pas au projet d’être aimé ». La possession spécifique exigée par l’amant semble d’autant plus hors d’atteinte que l’être aimé la réclame avec autant de force. L’amour est un désir égocentrique et irraisonné : chacun des amants voulant être pour l’autre une valeur absolue, il est impossible qu’aucun des deux obtienne satisfaction. Cependant, si Sartre nous délivre ici d’une illusion, même agréable, (et l’amour tel qu’il le conçoit semble effectivement être une illusion), on peut qualifier ce texte de réaliste plutôt que de pessimiste. Il faut en effet toujours préférer la vérité qui dérange à l’illusion qui réconforte.  Régler notre vie en fonction de notre foi en l’existence d’un tel amour ne peut que nous détacher de la réalité, et nous amener à avoir des exigences telles qu’elles ne pourront jamais être atteintes. Ce texte en apparence désespérant l’est donc peut être moins que l’illusion qu’il dénonce. Cependant, on peut se demander s’il est possible de modéliser à ce point l’amour, et d’en donner une théorie aussi précise et péremptoire : la forme d’amour qu’il décrit est certainement utopique, mais peut-être n’est elle pas la seule envisageable.

 

Ainsi, on peut dire que Sartre dénonce l’illusion de l’amour idéal célébré dans de nombreux romans et films, et démythifie la nature même de l’amour, qu’il définit comme un désir de possession absolue de l’autre, non seulement impossible, car l’amant ne peut aimer qu’un être libre, mais encore destructeur.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La philosophie est-elle inutile?

Voici la copie d’une bonne élève de HK:

 

Le sujet précis était celui-ci:

 

 

  Peut-on parler de l’inutilité de la philosophie et peut-on s’autoriser de cette inutilité pour la récuser ?

 

Je m’interroge en effet sur l’utilité de réfléchir à cette question, sur l’utilité de bûcher pendant quatre heures sur ce thème, et, dans une perspective plus large, sur l’utilité de suivre des  cours de philosophie et par conséquent de quelquefois, je l’espère, philosopher. A première vue, et surtout au vu des élèves se triturant l’esprit, la philosophie ne répond pas à des critères d’utilité. A quoi me servirait-il de savoir si oui ou non on peut parler de l’inutilité de la philosophie ? Pourtant la philosophie est enseignée à l’école et les cours sont même obligatoires au lycée ; ainsi il ne semble pas suffisant d’évoquer une probable inutilité de la philosophie pour la récuser. Il s’agit donc de se demander s’il est vraiment pertinent d’interroger la philosophie sous l’angle de son utilité et si le propre de la philosophie réside dans une quelconque utilité.

Nous verrons en quoi nous pouvons parler de l’inutilité de la philosophie, puis en quoi cela ne suffit pas à la récuser, et enfin en quoi la question de la philosophie ne se pose pas en termes d’utilité.

 

 (première partie)

 La philosophie peut, il est vrai, se définir par son inutilité, en tant qu’elle n’a pas vraiment d’impact immédiat et conséquent sur le réel, et qu’elle se caractérise par la propension au doute, à l’indétermination. On peut opposer la philosophie à la science, et aussi la philosophie à la morale, car la philosophie, contrairement à elles, ne peut influencer de façon positive le quotidien de chacun, la vie de tous. La science peut ainsi prétendre à une utilité par les technologies qu’elle crée, qui facilitent la communication, comme Internet par exemple, qui augmentent la production, le rendement, comme les machines agricoles ou les engrais et pesticides, ou qui sauvent des vies, grâce aux différents vaccins par exemple, et notamment celui de Pasteur contre la rage au 19 ième siècle. Ainsi les « progrès » de la science sont palpables, visibles dans nos sociétés, et ressentis par ceux qui y ont accès. Ils se révèlent utiles par différents critères comme nous l’avons vu, à savoir des critères de vitesse, d’efficacité, d’innovation.

La philosophie n’a nullement ce pouvoir d’améliorer le réel, ou tout du moins de le transformer. Elle se distingue également de la politique, en tant qu’elle n’appartient pas comme celle-ci au domaine de l’action. La politique propose et réalise des modifications de la société. Elle possède cette caractéristique de pouvoir influencer très concrètement la réalité d’un Etat, comme du monde. Elle est utile dans le sens où non seulement elle propose, mais aussi elle applique des lois qui tendent à améliorer le réel. Les améliorations, cette utilité donc, est visible et même quantifiable. Ainsi nous indique-t-on que suite à telle loi, le taux de chômage est en baisse, ou que par exemple grâce à  la politique du président brésilien Lula, l’écart entre les riches et les pauvres s’est réduit. Une politique est efficace au non, par opposition à la philosophie, qui, elle, ne pourra jamais prétendre voir ses effets nommés et jugés. Et pour cause : la philosophie n’est pas de l’ordre de l’action. Enfin, alors que la morale prescrit de façon précise des obligations concrètes, c’est-à-dire à appliquer de manière stricte dans la vie quotidienne, qu’elle conduit à certaines valeurs, donc, et que, de plus, elle délimite clairement les frontières entre le Bien et le Mal, la philosophie ne s’inscrit pas ainsi dans le réel et n’est donc de ce point de vue pas « utile ». Elle ne tend pas à améliorer directement la vie des gens, ni le fonctionnement de la société.

Au contraire du travail et de la technique qui se définissent en tant que moyens pour satisfaire des besoins, moyens en vue d’une fin déterminée, moyens qui répondent à une  utilité, la philosophie ne se présente pas comme un moyen en vue d’une fin et la finalité même de la philosophie reste indéterminée. La philosophie n’a pas de but en soi, même si elle comporte certains objectifs qui varient d’ailleurs selon les philosophes, et elle ne vise aucunement l’utilité. Elle peut même, au contraire, apparaître comme un obstacle à la visée de l’utile. Elle se caractérise en effet par son absence de réponses certaines et immuables, par sa culture du doute. Certes, les philosophes ont parfois cherché à atteindre la vérité, à établir des certitudes, tel Descartes qui recherche un point fixe, une vérité première à laquelle accrocher toutes les autres,  mais la philosophie en elle-même n’apporte en fait aucune certitude démontrable et indubitable. Les réponses, les pensées des philosophes, demeurent des réponses personnelles, des appréhensions tout à fait subjectives du réel. Il s’agit bien de traiter de la « métaphysique » c’est-à-dire de ce qui ne relève pas du sensible mais de l’abstrait, de la pensée pure. La philosophie ne peut établir son jugement sur des faits mais seulement sur son jugement, sa capacité à raisonner, sur un « cogito ».  Ainsi Socrate affirmait-il : « je ne sais qu’une chose, c’est que je ne sais rien » : cette propension au doute ne peut permettre d’agir et peut même freiner l’action… Les sceptiques, puisqu’ils pensaient qu’il est impossible de connaître la vérité, prônaient le fait de suspendre son jugement. Mais jusqu’à quel point peut-on se passer de prendre des décisions dans la vie de tous les jours ?  C’est proprement cela qui conduit Descartes à proposer une morale pour l’action, en parallèle à ses « Méditations ». En attendant de trouver des réponses, il faut bien  se fixer des règles de vie. La philosophie rencontre donc l’obstacle de la réalité immédiate, dont elle ne se préoccupe pas à proprement parler directement. Enfin la philosophie se définit par son aspect atemporel. En effet, elle ne subit pas les contraintes du temps, elle nécessite au contraire de «  prendre son temps ».  De ce point de vue encore, elle s’oppose à l’action, qui, elle, s’inscrit à la fois dans l’espace et dans le temps.

La philosophie n’est pas utile parce qu’elle n’a pas un pouvoir d’action concrète sur le réel. Elle est inutile dans le sens où elle ne se préoccupe que de données abstraites, qu’elle ne donne lieu à aucune certitude, que ses objectifs restent indéterminés, et qu’elle se situe hors du temps. Loin de proposer une amélioration de la vie des hommes, elle peut au contraire la compliquer et même la paralyser. Cependant, la philosophie est une donnée inhérente à notre monde. Elle s’inscrit dans l’histoire de l’humanité, elle est présente à travers un très grand nombre de civilisations. On peut alors s’interroger sur l’intérêt qu’elle présente et sur le fait que son inutilité ne soit pas suffisante pour la récuser.

 

(deuxième partie)

 Ainsi nous (la société, chaque être humain) ne  pouvons nous autoriser à récuser la philosophie en raison de son inutilité, parce qu’elle présente des intérêts certains, certes inquantifiables, comme nous l’avons vu, mais bel et bien existants. Nous pourrions aussi évoquer l’utilité de la « production » de certaines idées philosophiques. La philosophie peut se révéler utile  en tant qu’elle oriente l’action et qu’elle apporte une compréhension du réel.

Rappelons tout d’abord que, étymologiquement, philosopher signifie « aimer la sagesse ». la philosophie se propose donc de tendre vers un idéal de sagesse, de bonheur. Elle guide les hommes en fonction de cette aspiration et en fonction de divers moyens pour y accéder. Ainsi les stoïciens développent le concept d’un mode de vie tourné vers l’ataraxie, c’est-à-dire l’absence de troubles. Il faut pour cela, disent-ils, distinguer ce qui dépend de nous et ce qui n’en dépend pas, et nous satisfaire de ne modifier que les choses que nous avons la capacité de changer ; Descartes, reprenant ces idées, disait : « mieux vaut changer ses désirs plutôt que l’ordre du monde ». Pour atteindre un possible bonheur, il faut davantage penser à soi qu’au monde. Les épicuriens formulent de même des maximes qui visent à réaliser un état d’ataraxie et de bonheur chez l’homme. Ils recommandent ainsi de ne pas avoir peur ni de la mort ni des dieux et de trier nos désirs, c’est-à-dire de distinguer ceux qui sont réalisables de ceux qui ne le sont pas. Les philosophes prescrivent donc des orientations, des conseils quant aux modalités de la vie. Ils proposent également des fictions politiques, voire les réalisations de certains régimes. Rousseau dans son Contrat social, détermine ainsi les principes de l’Etat de droit, de volonté générale. Ces principes servent aujourd’hui de fondements au régime républicain démocratique. A travers sa pensée existentialiste, Sartre développe l’idée selon laquelle l’homme se constitue par ses actes, qu’il est absolument libre, c’est-à-dire responsable de ses actions. Une telle thèse pose l’homme comme un être d’action et ne peut donc que le pousser à agir, et à agir avec précaution, en tant justement qu’il est responsable de ce qu’il fait, à l’inverse d’une conception déterministe de l’homme.

 Les philosophes cherchent également à comprendre le réel, à l’expliquer. Comme l’indique

la citation du temple de Delphes, « connais-toi toi-même » : il s’agit avant tout de savoir qui nous sommes. Il est indéniable que la philosophie tend aussi à nous  rapprocher de la vérité. Nous n’oublions pas que la philosophie n’est pas une science et qu’elle n’apporte donc aucune connaissance ; mais elle stimule les sciences, leur indique des orientations de recherche, et fournit des interprétations du réel. Nous pensons par exemple à Locke et à Hobbes qui ont fourni des explications quant au passage de la société à l’Etat, et qui, par la même occasion, définissent ce qu’ils entendent par Etat. Nous pensons également à Merleau-POnty qui propose une nouvelle interprétation de la perception. La philosophie, de ce point de vue, permet une compréhension du réel. Cette compréhension est évidemment nécessaire à l’évolution de l’homme, à son impact sur le monde. C’est en s’interrogeant sur ce monde, qu’il arrivera à s’approprier ce monde, comme lui-même, et donc à vivre mieux.

 C’est ainsi en s’interrogeant, en doutant, que l’homme devient également tolérant, convient de son humanité et de la complexité de celle-ci. Par la pensée philosophique, l’homme s’affranchit ainsi d’une certaine « barbarie », c’est-à-dire qu’il prend de la distance avec soi-même et qu’il apprend à être maître de lui. Sans pour autant dire que la philosophie est le remède miracle, la solution contre le chaos et pour la paix,  on peut noter qu’elle participe à un mouvement d’émancipation, qu’elle favorise le dialogue. Nous ne négligeons bien sûr pas des théories philosophiques violentes comme celles de Nietzsche mais il nous semble tout de même nécessaire de remarquer que la  philosophie, en tant qu’un chemin vers la sagesse, ne peut qu’être un moyen de devenir sage, donc le plus humain possible.

 La philosophie oriente ainsi les pensées et donc les actions des hommes. Elle est nécessaire pour les sociétés en tant qu’elle conduit à un idéal de sagesse, qu’elle marche vers le Beau, le Bien, le Vrai, selon l’expression de Platon. A cet égard, elle peut apparaître comme utile. Cet adjectif est pourtant à employer avec précaution. Il semble que la philosophie soit plus « essentielle »  à l’homme qu’ « utile » , comme nous la verrons dans notre dernière partie.

 

 

 (troisième partie)

  Il n’est pas ainsi approprié de parler d’utilité, ou même d’inutilité, à propos de la philosophie. En tant que réflexion, que passion, qu’essence même de l’homme, la philosophie se préoccupe peu de son utilité.

 Il ne s’agit pas de « produire » de la pensée, encore moins de la pensée utile, mais bien plutôt de réfléchir. Comme Montaigne le  disait à propos de l’éducation des enfants  dans son chapitre « De l’instruction » des Essais, il faut avoir « une tête bien faite plutôt qu’une tête bien pleine ».  La philosophie apprend à réfléchir, à problématiser, plutôt qu’elle ne cherche à établir des certitudes, des connaissances. On pourrait aussi l’opposer à l’histoire, aux sciences de l’homme, qui comme la philosophie, cherchent à comprendre le monde, l’être humain et la société, mais qui se basent sur les faits et qui établissent des certitudes et même des lois. Descartes disait : je ne suis pas plus intelligent qu’un autre, mais j’ai une méthode, soulignant ainsi le désir de structurer sa pensée, de lui fixer des règles, formulant en quelque sorte le propre de la philosophie. Rappelons à ce propos que la philosophie s’attache à la raison, qu’elle se veut donc essentiellement  logique.
 La philosophie « aime ». C’est un plaisir, une passion, et en cela, elle ne peut se définir par son utilité. On peut s’interroger d’ailleurs sur un possible parallèle entre ce qui est plaisant mais pas utile, comme l’amour, l’art, la philosophie, et ce qui est désagréable mais utile, comme le travail, dont l’étymologie est « tripalium », c’est-à-dire instrument de torture. Bien sûr il s’agit de ne pas faire d’amalgame, ce qui est utile peut être plaisant. Mais la philosophie est un plaisir avant tout et de plus une donnée qui semble inhérente à l’homme. La vie, en effet, ne peut se réduire à des considérations matérielles. L’homme est également un esprit, un esprit pensant. Pour Descartes, il est même avant tout un « cogito ». L’homme a besoin de s’épanouir de façon intellectuelle et psychologique en réfléchissant, en se posant des questions, en appréhendant l’abstrait.  Et soulignons que même s’il s’agit d’un besoin pour l’homme de philosopher, la philosophie ne représente pas quelque chose d’utile pour l’homme, mais plutôt quelque chose de nécessaire, d’essentiel. Ainsi, pour Socrate, la philosophie est une maïeutique. Chaque homme est philosophe, il faut le faire accoucher de sa faculté philosophique. La philosophie ne s’enseigne pas puisqu’elle est à l’intérieur de chacun d’entre nous.

 Il ne semble pas approprié de parler de l’utilité de la philosophie puisque la philosophie ne se définit absolument pas  par cette donnée, mais bien plutôt par la réflexion et le plaisir qu’elle suscite. En tant qu’inhérente à chaque être, il semble de plus qu’elle soit impossible à récuser. Le critère d’inutilité est totalement insuffisant pour récuser la philosophie. 

 

 

  Le propre de la philosophie ne réside pas dans son inutilité ou son utilité, et donc son aspect inutile indéniable  n’est pas en mesure de nous déranger. Nous ne demandons pas à la philosophie d’être utile.  Pourtant, à certains égards, elle peut l’être, ou plutôt elle présente des intérêts non négligeables. Celui par exemple de nous faire réfléchir sur le fait que tout ne se réduit  à l’utile, qu’il est possible de se dégager de cette notion parfois dangereuse comme lorsqu’elle nous fait tomber dans l’utilitarisme. Ainsi la philosophie nous apprend-elle qu’il vaut mieux parfois privilégier l’intérêt de l’autre par rapport au sien, ce qui ne présente rien d’utile. Mais ce qui ne nous paraît pas utile directement peut l’être à une échelle plus grande, comme celle de l’humanité. Ce qui n’est pas utile immédiatement, concrètement, peut l’être dans une dimension plus large. C’est le cas de la vertu et de la philosophie.  Ainsi la philosophie est non pas utile mais nécessaire.

 Sophie Noye

Condamnés à être libres (texte de Sartre)

 

La liberté est un fardeau , écrit Sartre dans l’Etre et le néant. Parce que je ne peux pas fuir mes responsabilités:

 

« La conséquence essentielle de nos remarques antérieures [1], c’est que l’homme, étant condamné à être libre, porte le poids du monde tout entier sur les épaules : il est responsable du monde et de lui-même en tant que manière d’être. Nous prenons le mot  de « responsabilité » en son sens banal de « conscience » (d’) être l’auteur incontestable d’un événement ou d’un objet ». En ce sens, la responsabilité du pour-soi est accablante, puisqu’il est celui par qui il se fait qu’il y ait un monde ; et, puisqu’il est aussi celui qui se fait être, quelle que soit donc la situation avec son coefficient d’adversité propre, fût-il insoutenable ; il doit l’assumer avec la conscience orgueilleuse d’en être l’auteur, car les pires inconvénients ou les pires menaces qui risquent d’atteindre ma personne n’ont de sens que par mon projet ; et c’est sur le fond d’engagement que je suis qu’ils paraissent. Il est donc insensé de songer à se plaindre, puisque rien d’étranger n’a décidé de ce que nous ressentons, de ce que nous vivons ou de ce que nous sommes. Cette responsabilité absolue n’est pas acceptation d’ailleurs : elle est simple revendication logique des conséquences de notre liberté. Ce qui m’arrive m’arrive par  moi et je ne saurais ni m’en affecter ni me révolter ni m’y résigner ».

Jean-Paul Sartre

L’étre et le néant(1943)

Collection TEL

Gallimard, 1976 , p 612

 

 

Note 1 : Ce texte constitue le début de la troisième sous-partie du dernier chapitre de l’Etre et le néant (« Avoir, faire et être ») qui porte sur la liberté.

 

 

La liberté (texte de Descartes)

 Liberté d’indifférence et liberté éclairée        

  Le libre arbitre  peut se manifester sous des  formes opposées. Elle est tantôt une forme d’indifférence, tantôt  elle est « éclairée ».

La liberté d’indifférence, qui n’est que le « plus bas degré de la liberté » selon Descartes, est cependant  en même temps le fondement de toutes les autres formes de liberté.

 

 

 

 « L’indifférence me semble signifier proprement  l’état dans lequel est la volonté lorsqu’elle n’est pas poussée d’un côté plutôt que de l’autre par la perception du vrai et du bien ; et c’est en ce sens que je l’ai prise lorsque j’ai écrit que le plus bas degré de la liberté est celui où nous nous déterminons aux choses pour lesquelles nous sommes indifférents. Mais peut-être que d’autres entendent par indifférence une faculté positive de se déterminer pour l’un ou       l’autre de deux contraires, c’est-à-dire pour poursuivre ou  pou fuir, pour affirmer ou pour nier. Cette faculté positive, je n’ai pas nié qu’elle fût dans la volonté. Bien plus, j’estime qu’elle y est, non seulement dans ces actes où elle n’est pas poussée par des raisons évidentes d’un côté plutôt que de l’autre, mais aussi dans tous les autres ; à ce point que, lorsqu’une raison  très évidente nous porte d’un côté, bien que, moralement parlant, nous ne puissions guère aller à l’opposé, absolument parlant, néanmoins, nous le pourrions. En effet, il nous est toujours possible de nous retenir de poursuivre un bien clairement connu ou d’admettre une vérité évidente, pourvu que nous pensions que c’est un bien d’affirmer par là notre libre arbitre.

De plus, il faut remarquer que la liberté peut être considérée dans les actions de la volonté avant l’accomplissement ou pendant l’accomplissement.

[…] Une plus grande liberté consiste en effet ou bien dans une plus grande facilité de se déterminer, ou bien dans un plus grand usage de cette puissance positive que nous avons de suivre le pire, tout en voyant le meilleur. Si nous prenons le parti où nous voyons le plus de bien, nous nous déterminons plus facilement ; si nous suivons le parti contraire, nous usons davantage de cette puissance positive ; ainsi nous pouvons toujours agir plus librement dans les choses où nous voyons plus de bien que de mal, que  dans les choses appelées par nous indifférentes. En ce sens on peut même dire que les choses qui nous sont commandées par les autres et que sans cela nous ne ferions point de nous-mêmes, nous les faisons moins librement que celles qui ne nous sont pas commandées ; parce que le jugement qu’elles sont difficiles à faire est opposé au jugement qu’il est bon de faire ce qui est commandé, et ces deux jugements, plus ils nous meuvent également, plus ils mettent en nous d’indifférence prise au premier sens.

Considérée maintenant dans les actions de la volonté, pendant qu’elles s’accomplissent, la liberté n’implique aucune indifférence, qu’on la prenne au premier ou au deuxième sens ; parce  que ce qui est fait ne peut pas demeurer non fait, étant donné qu’on le fait. Mais elle consiste dans la seule facilité d’exécution, et alors, libre, spontané et volontaire ne sont qu’une même chose. C’est en ce sens que j’ai écrit que je suis porté d’autant plus librement vers quelque chose que je suis poussé par plus de raisons, car il est certain que notre volonté se meut alors avec plus de facilité et  plus d’élan. »

Lettre au Père Mesland du 9 Février 1645, dans Œuvres et lettres, Gallimard

Bibliothèque de la Pléiade p1177-1178   1970

 

L’autonomie (texte de Kant)

 Se donner à soi même la loi que l’on décide de suivre, telle est la définition de la liberté pour  Kant :

« L’autonomie de la volonté est le principe unique de toutes les lois morales et des devoirs qui y sont conformes ; au contraire toute hétéronomie [1]du libre choix, non seulement n’est la base d’aucune obligation, mais elle est plutôt opposée au principe de l’obligation et à la moralité de la volonté. Le principe unique de la moralité consiste dans l’indépendance, à l’égard de toute matière de la loi (c’est-à-dire à l’égard d’un objet désiré) et en même temps aussi dans la détermination du libre choix par la simple forme législative universelle, dont une maxime doit être capable. Mais cette  indépendance est la liberté au sens  négatif, cette législation propre de la raison pure et, comme telle, pratique, est la liberté au sens  positif. La loi morale n’exprime donc pas autre chose que l’autonomie de la raison pure  pratique, c’est-à-dire de la liberté, et cette autonomie est elle-même la condition formelle de toutes les maximes, la seule par laquelle elles puissent s’accorder avec la loi pratique suprême. Si donc la matière du vouloir, qui ne peut être que l’objet d’un désir lié avec la loi, intervient dans la loi pratique comme condition de la possibilité de cette loi, il en résulte une hétéronomie du libre choix, c’est-à-dire la dépendance à l’égard de la loi naturelle, de quelque impulsion ou de quelque penchant, et la volonté ne se donne plus elle-même la loi, mais seulement le précepte d’une obéissance raisonnable à une loi pathologique [2]. Mais la maxime qui, dans ce cas, ne peut jamais contenir en soi la forme universellement législative, non seulement ne fonde de cette manière aucune obligation, mais elle est elle-même opposée au principe  d’une raison pure pratique, et par conséquent aussi à l’intention morale, quand même l’action qui en résulte serait conforme à la loi.

 

 

Kant Critique de la raison pratique (1788)

Traduction François Picavet

Première partie,Théorème IV,P33

PUF 1965