Boutique : dix corrigés de dissertation

Vous  trouverez dans la rubrique « Boutique » dix sujets de dissertation corrigés

1) Les hommes existent-ils comme existent les choses ?

2) Peut-on se donner comme règle morale de suivre la nature ?

3) La science parvient-elle à la vérité ?

4) L’homme est-il le seul être à avoir une histoire ?

5) En quel sens l’homme est-il un être de parole ?

6) Pourquoi les hommes ont-ils inventé l’Etat ?

7) Faut-il respecter en l’autre le semblable ou l’être différent de nous ?

8) L’œuvre d’art nous éloigne-t-elle ou nous rapproche-t-elle du réel ?

9) A quelles conditions peut-on dire d’une activité qu’elle est un travail ?

10) La contrainte est-elle toujours le contraire de la liberté ?

Boutique: textes expliqués

Vous trouverez dans la rubrique « Boutique » dix textes expliqués. Les voici:

LISTE

1)      Texte de Pascal  Qu’est-ce que le moi ?

2)      Texte de Pascal  Le refus du présent

3)      Texte de Rousseau Malheur à qui n’a plus rein à désirer

4)      Texte de Rousseau  Point de liberté sans loi

5)      Texte de Kant L’agréable et le beau

6)      Texte  de Kant Lorsque l’enfant dit « Je »

7)      Texte de Hegel La conscience et les ronds dans l’eau

8)      Texte de Tocqueville Un nouveau despotisme

9)      Texte de Freud Une justification indirecte

10)  Texte de Bachelard La science et l’opinion

Contradictions du désir (texte de Sartre)

 

 

 

Comment  l’être aimé  pourrait-il renoncer librement à sa liberté ? C’est sans doute cette contradiction qui explique  l’impossibilité et la malédiction de la passion amoureuse.

 

… »celui qui veut être aimé ne désire pas l’asservissement de l’être aimé. Il ne tient pas à devenir l’objet d’une passion débordante et mécanique. Il ne veut pas posséder un automatisme et si on veut l’humilier, il suffit de lui représenter la passion de l’aimé comme le résultat d’un déterminisme psychologique : l’amant se sentira dévalorisé dans son amour et dans son être. Si Tristan et Iseut sont affolés par un philtre, ils intéressent moins ; et il arrive qu’un asservissement total de l’être aimé tue l’amour de l’amant. Le but est dépassé : l’amant se retrouve seul si l’aimé s’est transformé en automate. Ainsi l’amant ne désire-t-il pas posséder l’aimé comme on possède une chose. Il réclame un type spécial d’appropriation. Il veut posséder une liberté comme liberté.

Mais, d’autre part, il ne saurait se satisfaire de cette forme éminente de la liberté qu’est l’engagement libre et volontaire. Qui se contenterait d’un amour qui se donnerait comme pure fidélité à la foi jurée ? Qui donc accepterait de s’entendre dire : « je vous aime parce que je me suis engagé à vous aimer et que je ne veux pas me dédire ; je vous aime par fidélité à moi-même » ? Ainsi l’amant demande le serment et s’irrite du serment. Il veut être aimé par une liberté et réclame que cette liberté comme liberté ne soit plus libre.Il veut à la fois que la liberté de l’autre se détermine elle-même à devenir amour – et cela non point seulement au commencement de l’aventure mais à chaque instant- et à la fois que cette liberté soit captivée par elle-même, qu’elle se retourne sur elle-même, comme dans la folie, comme dans le rêve, pour vouloir sa captivité. Et cette captivité doit être démission libre et enchaînée à la fois entre nos mains ».

Sartre, L’être et le néant (1943), éd. Gallimard, coll. « Tel »,1976 p.407.

 

 

 

 

Désir et tourment (texte de Schopenhauer)

 

 

 

 Le désir est insatiable…Il est difficile  de connaître une  satisfaction durable et  nous sommes condamnés à vivre éternellement dans les souffrances de la privation.

 

« Tout vouloir procède d’un besoin, c’est-à-dire d’une privation, c’est-à-dire d’une souffrance. La satisfaction y met fin ; mais pour un désir qui est satisfait, dix au moins sont contrariés ; de plus le désir est long et ses exigences tendent à l’infini ; la satisfaction est courte et elle est parcimonieusement mesurée. Mais ce contentement suprême n’est lui-même qu’apparent ; le désir satisfait fait place aussitôt à un nouveau désir ; le premier est une déception reconnue, le second est une déception non encore reconnue. La satisfaction d’aucun souhait ne peut procurer de contentement durable et inaltérable. C’est comme l’aumône qu’on jette à un mendiant : elle lui sauve aujourd’hui la vie pour prolonger sa misère jusqu’à demain. – Tant que notre conscience est remplie par notre volonté, tant que nous sommes asservis à la pulsion du désir, aux espérances et aux craintes continuelles qu’il fait naître, tant que nous sommes sujets du vouloir, il n’y a pour nous ni bonheur durable, ni repos. Pouruivre ou fuir, craindre le malheur ou chercher la jouissance, c’est en réalité tout un ; l’inquiétude d’une volonté toujours exigeante, sous quelque forme qu’elle se manifeste, emplit et trouble sans cesse la conscience ; or sans repos le véritable bonheur est impossible. Ainsi le sujet du vouloir ressemble à Ixion attaché sur une roue qui ne cesse de tourner, aux Danaïdes qui puisent toujours pour emplir leur tonneau, à Tantale éternellement altéré ».

A.Schopenhauer, Le monde comme volonté et comme représentation(1818), trad.A.Burdeau, éd. PUF,1966, pp.252-253.

 

 

 

La fille qui louche , texte de Descartes

Dans ce texte, Descartes invente sans le savoir la psychanalyse :


« Lorsque j’étais enfant, j’aimais une fille de mon âge, qui était un peu louche (1; au moyen de quoi, l’impression qui se faisait par la vue en mon cerveau, quand je regardais ses yeux égarés, se joignait tellement à celle qui s’y faisait aussi pour émouvoir la passion de l’amour, que longtemps après, en voyant des personnes louches, je me sentais plus enclin à les aimer qu’à en aimer d’autres, pour cela seul qu’elles avaient ce défaut; et je ne savais pas néanmoins que ce fût pour cela. Au contraire, depuis que j’y ai fait réflexion (2, et que j’ai reconnu que c’était un défaut, je n’en ai plus été ému. Ainsi, lorsque nous sommes portés à aimer quelqu’un, sans que nous en sachions la cause, nous pouvons croire que cela vient de ce qu’il y a quelque chose en lui de semblable à ce qui a été dans un autre objet que nous avons aimé auparavant, encore que nous ne sachions pas ce que c’est. Et bien que ce soit plus ordinairement une perfection qu’un défaut, qui nous attire ainsi à l’amour, toutefois, à cause que ce peut être quelquefois un défaut, comme en l’exemple que j’en ai apporté, un homme sage ne se doit pas laisser entièrement aller à cette passion, avant que d’avoir considéré le mérite de la personne pour laquelle nous nous sentons émus. Mais, à cause que nous ne pouvons pas aimer également tous ceux en qui nous remarquons des mérites égaux, je crois que nous sommes seulement obligés de les estimer également; et que, le principal bien de la vie étant d’avoir de l’amitié pour quelques-uns, nous avons raison de préférer ceux à qui nos inclinations secrètes nous joignent, pourvu que nous remarquions aussi en eux du mérite. Outre que, lorsque ces inclinations secrètes, ont leur cause en l’esprit, et non dans le corps, je crois qu’elles doivent toujours être suivies; et la marque principale qui les fait connaître, est que celles qui viennent de l’esprit sont réciproques, ce qui n’arrive pas souvent aux autres ».
René Descartes, lettre à Chanut (6 juin 1647), ouvres complètes, Éd. Gallimard, coll. Bibliothèque de la Pléiade, 1953, p. 1277.
1. C’est-à-dire qui louchait un peu.
2. Descartes nous invite à procéder à une analyse de nos sentiments. Il suggère le même type de traitement de nos phobies.

Le désir

                                                 

 

 Lorsque vous devez traiter un sujet ayant trait au « désir », il est capital que vous sachiez distinguer le désir et le besoin, le désir et la volonté, le désir et les passions. Le langage courant les confond souvent. Les philosophes les  distinguent  soigneusement :                                               

Désir :   (etym :  desiderium, de desiderare, « aspirer à », « désirer »)

Prise de conscience  d’une tendance  orientée vers un objet connu ou imaginé.  Cette inclination, ce penchant  qui est propre à l’homme,  enveloppe toujours l’imaginaire. C’est la raison pour laquelle le désir  est en général accompagné d’un sentiment de privation, de manque, de peine. Nous avons du mal à assouvir nos désirs, car nous ne savons pas très bien ce que nous désirons, et les objets convoités, lorsqu’ils sont accessibles, ont  plutôt tendance à nous décevoir.  Pour Spinoza le désir tend à se confondre avec la vie. Il nomme conatus (du latin, effort, tendance, poussée vers) cet « effort pour persévérer dans son être » qui définit l’essence de toute chose, et que s’appelle  le désir, lorsque, comme c’est le cas  chez l’homme, il est accompagné de conscience.

Il ne faut pas confondre le désir avec le besoin. Le besoin  est vital, aisé à combler, tandis que le désir  ne porte pas toujours sur des objets accessibles. La volonté est considérée en général comme une prise en charge par le « moi », réfléchie et délibérée, de nos désirs les plus profonds. La volonté est une puissance d’affirmation tandis que le désir se dissipe et s’épuise souvent dans la rêverie ou le simple fantasme.

Passion :  (etym : patior, pati, « souffrir », « pâtir ») Sens ordinaire a) Vive inclination pour une personne, un objet ou un idéal auquel on va consacrer toute son attention et toute son énergie, aux dépens de toute autre considération b) Etats affectifs d’une puissance telle qu’il envahit toute la vie mentale. Les passions se distribuent en sentiments positifs (affection, amour etc..) et négatifs : haine, ressentiment etc… 2) Philosophie : a) sens ancien : états affectifs qui sont « excités dans l’âme sans le secours de la volonté » (Descartes).  Pour les philosophes rationalistes, les passions sont dangereuses, à la manière d’une maladie de l’âme d’autant plus pernicieuse que le malade ne veut pas être guéri b) Spinoza  distingue les « passions joyeuses » et les « passions tristes ». Ces dernières, telles que la haine, la crainte, la honte, la pitié, qui sont par nature mauvaises, parce qu’elles  qui diminuent notre « puissance d’agir »  et tendent, en outre  à rendre les hommes ombrageux et inconséquents. Les passions joyeuses au contraire rapprochent les hommes. Elles ne sont dangereuses que dans leurs excès. Sens moderne : pour les romantiques, à partir de Rousseau, la passion est une structure durable de la conscience qui peut se sublimer en sentiment, en vertu. c) Chez Hegel, les passions ne sont pas les ennemies de la raison mais plutôt un matériau que l’Esprit utilise à des fins rationnelles : « ainsi nous devons dire, écrit-il, que rien de grand dans le monde ne s’est accompli sans passion » (La raison dans l’histoire)

 

 

 

 

 

La passion amoureuse (texte de Bataille)

Georges Bataille cherche à comprendre ce que la  passion amoureuse  exprime en profondeur: une révolte et une lutte contre tout ce qui isole et dissocie  les individualités.
« À la base, la passion des amants prolonge dans le domaine de la sympathie morale la fusion des corps entre eux. Elle la prolonge ou elle en est l’introduction. Mais pour celui qui l’éprouve, la passion peut avoir un sens plus violent que le désir des corps. Jamais nous ne devons oublier qu’en dépit des promesses de félicité qui l’accompagnent, elle introduit d’abord le trouble et le dérangement. La passion heureuse elle-même engage un désordre si violent que le bonheur dont il s’agit, avant d’être un bonheur dont il est possible de jouir, est si grand qu’il est comparable à son contraire, -à la souffrance. Son essence est la substitution d’une continuité merveilleuse entre deux êtres à leur discontinuité persistante. Mais cette continuité est surtout sensible dans l’angoisse, dans la mesure où elle est inaccessible, dans la mesure où elle est recherche dans l’impuissance et le tremblement. Un bonheur calme où l’emporte un sentiment de sécurité n’a de sens que l’apaisement de la longue souffrance qui l’a précédé. Car il y a, pour les amants, plus de chance de ne pouvoir longuement se rencontrer que de jouir d’une contemplation éperdue de la continuité intime qui les unit.
Les chances de souffrir sont d’autant plus grandes que seule la souffrance révèle l’entière signification de l’être aimé. La possession de l’être aimé ne signifie pas la mort, au contraire, mais la mort est engagée dans sa recherche. Si l’amant ne peut posséder l’être aimé, il pense parfois à le tuer : souvent il aimerait mieux le tuer que le perdre. Il désire en d’autres cas sa propre mort. Ce qui est en jeu dans cette furie est le sentiment d’une continuité possible aperçue dans l’être aimé. Il semble à l’amant que seul l’être aimé – cela tient à des correspondances difficiles à définir, ajoutant à la possibilité d’union sensuelle celle de l’union des coeurs, – il semble à l’amant que seul l’être aimé peut en ce monde réaliser ce qu’interdisent nos limites, la pleine confusion de deux êtres, la continuité de deux êtres discontinus. La passion nous engage ainsi dans la souffrance, puisqu’elle est, au fond, la recherche d’un impossible et, superficiellement, toujours celle d’un accord dépendant de conditions aléatoires. Cependant, elle promet à la souffrance fondamentale une issue. Nous souffrons de notre isolement dans l’individualité discontinue. La passion nous répète sans cesse : si tu possédais l’être aimé, ce coeur que la solitude étrangle formerait un seul coeur avec celui de l’être aimé. Du moins en partie, cette promesse est illusoire. Mais dans la passion, l’image de cette fusion prend corps, parfois de différente façon pour chacun des amants, avec une folle intensité. Au-delà de son image, de son projet, la fusion précaire réservant la survie de l’égoïsme individuel peut d’ailleurs entrer dans la réalité. Il n’importe : de cette fusion précaire en même temps profonde, le plus souvent la souffrance – la menace d’une séparation – doit maintenir la pleine conscience ».
Georges BATAILLE, L’érotisme (1957), 10-18, U.G.E., 1965, pp. 24-25.
« Ce coeur  que la solitude étrangle»
G. BATAILLE (1897-1962)

Amour-passion, amour égoïste (texte d’Alquié)

F. ALQUIÉ (1906-1985)
Ferdinand Alquié définit la passion comme un désir d’éternité  qui ne fait pas grand cas de l’autre, finalement:

« Orientée vers le passé, remplie par son image, la conscience du passionné devient incapable de percevoir le présent : elle ne peut le saisir qu’en le confondant avec le passé auquel elle retourne, elle n’en retient que ce qui lui permet de revenir à ce passé, ce qui le signifie, ce qui le symbolise : encore signes et symboles ne sontils pas ici perçus comme tels, mais confondus avec ce qu’ils désignent. L’erreur de la passion est semblable à celle où risque de nous mener toute connaissance par signes, où nous conduit souvent le langage : le signe est pris pour la chose elle-même : telle est la source des idolâtries, du culte des mots, de l’adoration des images, aveuglements semblables à ceux de nos plus communes passions. Aussi celui qui observe du dehors le passionné ne peut-il parvenir à comprendre ses jugements de valeur ou son comportement : il est toujours frappé par la disproportion qu’il remarque entre la puissance du sentiment et l’insignifiance de l’objet qui le semble inspirer, il essaie souvent, non sans naïveté, de redresser par des discours relatifs aux qualités réelles de l’objet présent les erreurs d’une logique amoureuse ou d’une crainte injustifiée. Mais on ne saurait guérir une phobie en répétant au malade que l’objet qu’il redoute ne présente nul danger, la crainte ressentie n’étant en réalité pas causée par cet objet, mais par celui qu’il symbolise, et qui fut effectivement redoutable, ou désiré avec culpabilité. De même, il est vain de vouloir détruire un amour en mettant en lumière la banalité de l’objet aimé, car la lumière dont le passionné éclaire cet objet est d’une autre qualité que celle qu’une impersonnelle raison projette sur lui : cette lumière émane de l’enfance du passionné lui-même, elle donne à tout ce qu’il voit la couleur de ses souvenirs. « Prenez mes yeux », nous dit l’amant. Et seuls ses yeux peuvent en effet apercevoir la beauté qu’ils contemplent, la source de cette beauté n’étant pas dans l’objet contemplé, mais dans la mémoire de leurs regards. L’erreur du passionné consiste donc moins dans la surestimation de l’objet actuel de sa passion que dans la confusion de cet objet et de l’objet passé qui lui confère son prestige. Ce dernier objet ne pouvant être aperçu par un autre que par lui-même, puisqu’il ne vit que dans son souvenir, le passionné a l’impression de n’être pas compris, sourit des discours qu’on lui tient, estime qu’à lui seul sont révélées des splendeurs que les autres ignorent. En quoi il ne se trompe pas tout à fait. Son erreur est seulement de croire que les beautés qui l’émeuvent et les dangers qu’il redoute sont dans l’être où il les croit apercevoir. En vérité, l’authentique objet de sa passion n’est pas au monde, il n’est pas là et ne peut pas être là, il est passé. Mais le passionné ne sait pas le penser comme tel : aussi ne peut-il se résoudre à ne le chercher plus ».
Ferdinand ALQUIÉ, Le désir d’éternité (1943), Coll. « Quadrige », PUF, 1983, pp. 59-60.
La passion,
un refus du temps
dolon