Autrui : quelles certitudes ? (texte de Malebranche)

Lunch Cartier

Nous ne connaissons pas les autres, en tout cas pas directement, mais par simple conjecture (hypothèse hasardeuse, discutable) selon Malebranche:
« De tous les objets de notre connaissance, il ne nous reste (1 plus à examiner que les âmes des autres hommes, et que les pures intelligences : et il est manifeste que nous ne les connaissons que par conjecture. Nous ne les connaissons présentement ni en elles-mêmes, ni par leurs idées, et comme elles sont différentes de nous, il n’est pas possible que nous les connaissions par conscience. Nous conjecturons que les âmes des autres hommes sont de même espèce que la nôtre. Ce que nous sentons en nousmêmes, nous prétendons qu’ils le sentent. […]
Je sais que deux fois deux font quatre, qu’il vaut mieux être juste que d’être riche, et je ne me trompe point de croire que les autres connaissent ces vérités aussi bien que moi. J’aime le bien et le plaisir, je hais le mal et la douleur, je veux être heureux, et je ne me trompe point de croire, que les hommes […] ont ces inclinations. […]
Mais, lorsque le corps a quelque part à ce qui se passe en moi, je me trompe presque toujours, si je juge des autres par moi-même. J!? sens de la chaleur ; je vois une telle grandeur, une telle couleur, je goûte une telle ou telle saveur à l’approche de certains corps : je me trompe si-je juge des autres par moi-même. Je suis sujet à certaines passions, j’ai de l’amitié ou de l’aversion pour telles ou telles choses ; et je juge que les autres me ressemblent : ma conjecture est souvent fausse. Ainsi la connaissance que nous avons des autres hommes est fort sujette à l’erreur si nous n’en jugeons que par les sentiments que nous avons de nous-mêmes ».
Malebranche, De la Recherche de la Vérité (1674), Éd. Vrin, 1965, T. 1, p. 259.

1. Malebranche vient d’examiner de quelle manière nous connaissons les différentes réalités (Dieu, les corps étendus, notre propre âme).

Image : David Lynch

Laisser un commentaire