Eternité de la pensée (Texte de Spinoza)


L éternité de l’esprit

Selon Spinoza, tout ce qui existe est un attribut ou un mode de  Dieu,  substance unique qui est éternelle et ne peut donc se concevoir  ni dans la durée, ni dans le temps. Lorsque nous pensons, y compris lorsque nous pensons notre propre existence corporelle, nous nous comprenons comme une partie de Dieu et faisons nous-même ainsi une espèce d’expérience de notre éternité.

PROPOSITION XXIII
L’Âme humaine ne peut être entièrement détruite avec le Corps, mais il reste d’elle quelque chose qui est éternel.
Démonstration
Un concept, ou une idée, est nécessairement donné en Dieu, qui exprime l’essence du Corps humain (prop. préc.), et ce concept est, par suite, quelque chose qui appartient nécessairement à l’essence de l’Âme humaine (Prop. 13, p. II). Mais nous n’attribuons à l’Âme humaine aucune durée pouvant se définir par le temps, sinon en tant qu’elle exprime l’existence actuelle du Corps, laquelle s’explique par la durée et peut se définir par le temps; autrement dit (Coroll. Prop. 8, p. II), nous n’attribuons la durée à l’Âme elle-même que pendant la durée du corps. Comme cependant ce qui est conçu avec une éternelle nécessité en vertu de l’essence même de Dieu est (prop. préc.) néanmoins quelque chose, ce sera nécessairement quelque chose d’éternel qui appartient à l’essence de l’Âme ;
C.Q.F.D.
SCOLIE
Comme nous l’avons dit, cette idée, qui exprime l’essence du Corps avec une sorte d’éternité, est un certain mode du penser qui appartient à l’essence de l’Âme et qui est éternel. Il est impossible cependant qu’il nous souvienne d’avoir existé avant le Corps, puisqu’il ne peut y avoir dans le
Corps aucun vestige de cette existence et que l’éternité ne peut se définir  par le   temps ni avoir aucune relation au temps. Nous sentons néanmoins et nous savons par expérience que nous sommes éternels. Car l’Âme ne sent pas moins ces choses qu’elle conçoit par un acte de l’entendement que celles qu’elle a dans la mémoire. Les yeux de l’Âme par lesquels elle voit et observe les choses, sont les démonstrations elles-mêmes. Bien que donc il ne nous souvienne pas d’avoir existé avant le Corps, nous sentons cependant que notre Âme, en tant qu’elle enveloppe l’essence du Corps avec une sorte
 d’éternité, est éternelle, et que cette existence de l’Âme ne peut se définir par le temps ou s’expliquer par la durée. L’Âme donc ne peut être dite durer, et son existence ne peut se définir par un temps déterminé qu’en tant qu’elle enveloppe l’existence actuelle du Corps et, dans cette mesure seulement, elle a la puissance de déterminer temporellement l’existence des choses et de les concevoir dans la durée ».
Baruch Spinoza, Éthique (1677, édition posthume), Ve partie, proposition XXIII et scolie, trac. Ch. Appuhn, Flammarion, coll. «GF», 1965, p. 324-325.

Laisser un commentaire