La conscience, seul fondement de l’identité (texte de Locke)

En quoi l’identité personnelle consiste-t-elle ? S’il est vrai que le Moi se définit par la conscience de soi, alors je ne suis que ce que j’ai la conscience d’être ou d’avoir été ; ma personne ne s’étend pas au-delà de mes souvenirs et je ne suis pas plus ce nourrisson, que j’ai été mais dont je n’ai gardé aucun souvenir, que tel autre personnage qui n’aurait rien d’autre avec moi de commun que le nom. Mais alors l’identité personnelle, réduite à la seule conscience de soi, ne se réfère plus à aucune réalité objective, que ce soit le corps ou l’âme, qui en serait le support. C’est la notion même de sujet ou de substance (littéralement ce qui se tient dessous, ce qui soutient par exemples des propriétés ou des états de conscience), qui se trouve ici contestée. 

 

La conscience seule constitue le soi

 

« Il n’y a que la conscience qui puisse unir en une même personne des existences éloignées, et non l’identité de substance. Car quelle que soit la substance, quelle que soit sa structure, il n’y a pas de personne sans conscience : (ou alors) un cadavre pourrait être une personne, aussi bien que n’importe quelle substance sans conscience.

Pourrions-nous supposer deux consciences distinctes et incommunicables faisant agir le même corps, l’une de jour et l’autre de nuit, et en sens inverse la même conscience qui ferait agir par intervalle des corps distincts ? Je me demande si, dans le premier cas, celui qui travaille de jour et celui qui travaille de nuit ne seraient pas deux personnes aussi distinctes que Socrate et Platon ; et si, dans le second cas, il n’y aurait pas une personne en deux corps différents, tout comme un homme reste le même dans des vêtements différents.

Il ne sert absolument à rien de dire que dans les cas précédents les consciences sont les mêmes ou diffèrent en fonction de substances immatérielles identiques ou différentes, qui introduiraient en même temps la conscience dans ces corps : que cela soit vrai ou faux, cela ne change rien, puisqu’il est évident que l’identité personnelle serait déterminée dans les deux cas par la conscience, qu’elle soit attachée à une substance immatérielle ou non. Si l’on accorde en effet que la substance pensante de l’homme doit être nécessairement supposée immatérielle, il n’en demeure pas moins évident que la chose pensante immatérielle peut se défaire parfois de sa conscience passée, puis la retrouver ; comme en témoigne souvent chez l’homme l’oubli des choses passées, et le fait que plusieurs fois il retrouve trace de conscience passée complètement perdue depuis vingt ans. Supposez que ces intervalles de mémoire et d’oubli alternent régulièrement jour et nuit, et vous aurez deux personnes qui auront le même Esprit immatériel, tout comme dans l’exemple précédent vous aviez deux personnes avec le même corps. Ainsi le soi n’est pas déterminé par l’identité ou la différence de substance –ce dont il ne peut être sûr- mais seulement par l’identité de conscience ».

 

 

Locke, Essai sur l’entendement humain Livre II, chapitre 27, Trad.J.-M.Vienne Vrin, pp.536-537

 

 

 

 

 

2 réflexions au sujet de « La conscience, seul fondement de l’identité (texte de Locke) »

  1. Le , louison a dit :

    Bonjour, je crois avoir compris ce texte mais qu’est ce qui peut me permettre de « prouver » l’inverse c’est à dire par exemple l’existence d’un « moi » corporel agissant sur le monde, si je ne suis que pure conscience ? Ma conscience de mon corps me fait elle exister au même titre que les autres choses de la nature auquel cas que dire d’autre de moi? je ne sais pas si je suis claire mais j’attends avec impatience une piste de réflexion ou un texte qui soutiens le contraire… merci

  2. Ce que dit Locke, c’est que je ne suis que ce que j’ai conscience d’être. Si plusieurs consciences co-existent tout en s’ignorant, alors cela signifie qu’il y a plusieurs « moi » dans un seul corps.
    La question que vous posez n’est pas claire; voulez-vous dire que mon corps aussi c’est moi, même lorsque je n’ai pas conscience d’être lié à ce corps?
    Locke ne dit pas que je suis pure conscience. Il suggère que mon moi, ma personne, n’est pas une substance pensante permanente et sous-jacente à la conscience.
    C’est la même position que Pascal dans son fameux texte sur le moi.
    Kant , je crois, dépasse ce débat en introduisant la notion de personne , qui n’est pas une substance mais un principe plus dynamique…

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