La pensée n’est pas dissociable des mots (texte de Hegel)

©enluminure La pensée fait vivre le mot,  et celui-ci lui confère en retour une objectitivité laquelle elle  n’attedndrait pas sans le mot. Il ne saurait y avoir de pensée véritable sans les mots.

 

« Le mot en tant que sonore disparaît dans le temps ; celui-ci se montre donc, en celui-là, comme négativité abstraite, c’est-à-dire seulement anéantissante. Mais la négativité vraie, concrète, du signe linguistique est l’intelligence, parce que, moyennant celle-ci, celui-là est, de quelque chose d’extérieur, changé en quelque chose d’intérieur, et conservé dans cette forme modifiée. Ainsi, les mots deviennent un être-là vivifié par la pensée. Cet être-là est absolument nécessaire à nos pensées. Nous n’avons savoir de nos pensées – nous n’avons des pensées déterminées, effectives – que quand nous leur donnons le forme de l’ob-jectivité, de l’être-différencié d’avec notre intériorité, donc la figure de l’extériorité, et, à la vérité, d’une extériorité telle qu’elle porte, en même temps, l’empreinte de la suprême intériorité. Un l’extériorité extérieur ainsi intérieur, seul l’est le son articulé, le mot. C’est pourquoi vouloir penser sans mots – comme Mesmer1 l’a tenté une fois – apparaît comme une déraison, qui avait conduit cet homme, d’après ce qu’il assura, presque à la manie délirante. Mais il est également risible de regarder le fait, pour la pensée, d’être liée au mot, comme un défaut de la première et comme une infortune ; car, bien que l’on soit d’avis ordinairement que l’inexprimable est précisément ce qui est le plus excellent, cet avis cultivé par la vanité n’a pourtant pas le moindre fondement, puisque l’inexprimable est, en vérité, seulement quelque chose de trouble, en fermentation, qui n’acquiert de la clarté que lorsqu’il peut accéder à la parole. Le mot donne, par suite, aux pensées, leur être-là le plus digne et le plus vrai. Assurément, on peut aussi – sans se saisir de la Chose – se battre avec les mots. Cependant, ce n’est pas là la faute du mot, mais celle d’une pensée défectueuse, indéterminée, sans teneur. De même que la pensée vraie est la Chose, de même le mot l’est aussi, lorsqu’il est employé par la pensée vraie. C’est pourquoi, en se remplissant du mot, l’intelligence accueille en elle la nature de la Chose. »

 

Note 1 : 1734-1815. Célèbre médecin et magnétiseur allemand.

 

Hegel, Encyclopédie des sciences philosophiques, tome III : Philosophie de l’Esprit [1827], Addition au § 462, trad. par B. Bourgeois, Librairie philosophique J. Vrin, 1988, p. 560-561

 

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