La religion est une illusion (Feuerbach, Marx, Freud)

shiele
L’homme séparé de lui-même.

Pour Feuerbach, comme pour Hegel, le Dieu du christianisme est le miroir de l’homme. Mais cette projection de l’essence humaine hors d’elle-même  est, pour Feuerbach, contrairement à Hegel, une aliénation.

« L’objet de l’homme n’est rien d’autre que son essence objective elle-même. Telle est la pensée de l’homme, tels ses sentiments, tel son Dieu : autant de valeur possède l’homme, autant et pas plus, son Dieu. La conscience de Dieu est la conscience de soi de l’homme, la connaissance de Dieu est la connaissance de soi de l’homme. A partir de son Dieu tu connais l’homme, et inversement à partir de l’homme son Dieu : les deux ne font qu’un. Ce que Dieu est pour l’homme, c’est son esprit, son âme, et ce qui est le propre de l’esprit humain, son âme, son c?ur, c’est cela son Dieu : Dieu est l’intériorité manifeste, le soi exprimé de l’homme ; la religion est le solennel dévoilement des trésors cachés de l’homme, l’aveu de ses pensées les plus intimes, la confession publique de ses secrets d’amour.

Mais si la religion, consciente de Dieu, est désignée comme étant la conscience de soi de l’homme, cela ne peut signifier que l’homme religieux a directement conscience du fait que sa conscience de Dieu est la conscience de soi de son essence, puisque c’est la carence de cette conscience qui précisément fonde l’essence particulière de la religion. Pour écarter ce malentendu, il vaut mieux dire : la religion est la première conscience de soi de l’homme, mais indirecte. Partout, par suite, la religion précède la philosophie, aussi bien dans l’histoire de l’humanité que dans l’histoire de l’individu. L’homme déplace d’abord à l’extérieur de soi sa propre essence avant de la trouver en lui. La religion est l’essence infantile de l’humanité ».

Ludwig Feuerbach, L’essence du christianisme(1841), traduction Jean-Pierre Osier, Maspero 1968, pp 129-130

 

Marx

  •  Dans la mesure où la religion, selon Marx, rend l’oppression supportable, elle peut être comparée à une drogue dure. Cependant, la religion n’est que le symptôme d’une aliénation plus générale et plus profonde.

« La religion est le soupir de la créature opprimée, la chaleur d’un monde sans c?ur, comme elle est l’esprit de conditions sociales d’où l’esprit est exclu. Elle est l’opium du peuple.

Abolir la religion en tant que bonheur illusoire du peuple, c’est exiger son bonheur réel. Exiger qu’il renonce aux illusions sur sa situation c’est exiger qu’il renonce à une situation qui a besoin d’illusion. La critique de la religion est donc en germe la critique de cette vallée de larmes dont la religion est l’auréole.

La critique a dépouillé les chaînes des fleurs imaginaires qui les recouvraient, non pour que l’homme porte des chaînes sans fantaisie, désespérantes, mais pour qu’il rejette les chaînes et cueille la fleur vivante. La critique de la religion détruit les illusions de l’homme pour qu’il pense, agisse, façonne sa réalité comme un homme désillusionné parvenu à l’âge de la raison, pour qu’il gravite autour de lui-même, c’est-à-dire de son soleil réel. La religion n’est que le soleil illusoire qui gravite autour de l’homme en tant que l’homme ne gravite pas autour de lui-même.

C’est donc la tâche de l’histoire, après la disparition de l’Au-delà de la vérité, d’établir la vérité de ce monde-ci. C’est en premier lieu la tâche de la philosophie, qui est au service de l’histoire, une fois démasquée la forme sacrée de l’auto-aliénation de l’homme, de démasquer l’auto-aliénation dans ses formes non sacrées. La critique du ciel se transforme par là en critique de la terre, la critique de la religion en critique du droit, la critique de la théologie en critique de la politique ».

Karl Marx, Contribution à la critique de la philosophie du droit de Hegel (1844), traduction A. Baraquin, dans Critique du droit politique hégélien, Editions Sociales, 1975, p197,

Photocopie en attente

 

 

Freud

La religion comme illusion

Pour Freud la religion est une illusion, et non pas une erreur.  Freud fournit cependant une explication de l’illusion religieuse tout à fait différente de celle de Marx.

 

« Ces idées, qui professent d’être des dogmes, ne sont pas le résidu de l’expérience ou le résultat final de la réflexion : elles sont des illusions, la réalisation des désirs les plus anciens, les plus forts, les plus pressants de l’humanité ; le secret de leur force est la force de ces désirs. Nous le savons déjà : l’impression terrifiante de la détresse infantile avait éveillé le besoin d’être protégé –protégé en étant aimé – besoin auquel le père a satisfait ; la reconnaissance du fait que cette détresse dure toute la vie a fait que l’homme s’est cramponné à un père, à un père cette fois plus puissant. L’angoisse humaine en face des dangers de la vie s’apaise à la pensée du règne bienveillant de la Providence divine, l’institution d’un ordre moral de l’univers assure la réalisation des exigences de la justice, si souvent demeurées irréalisées dans les civilisations humaines, et la prolongation de l’existence terrestre par une vie future fournit les cadres de temps et de lieu où ces désirs se réaliseront. Des réponses aux questions que se pose la curiosité humaine touchant ces énigmes : la genèse de l’univers, le rapport entre le corporel et le spirituel, s’élaborent suivant les prémisses du système religieux. Et c’est un formidable allègement pour l’âme individuelle que de voir les conflits de l’enfance émanés du complexe paternel –conflits jamais entièrement résolus -, lui être pour ainsi dire enlevés et recevoir une solution acceptée de tous.

Quand je dis : tout cela ce sont des illusions, il me faut délimiter le sens de ce terme. Une illusion n’est pas la même chose qu’une erreur, une illusion n’est pas non plus nécessairement une erreur. L’opinion d’Aristote, d’après laquelle la vermine serait engendrée par l’ordure –opinion qui est encore celle du peuple ignorant -, était une erreur ; de même l’opinion qu’avait une génération antérieure de médecins, et d’après laquelle le tabès1, aurait été la conséquence d’excès sexuels. Il serait impropre d’appeler ces erreurs des illusions, alors que c’était une illusion de la part de Christophe Colomb, quand il croyait avoir trouvé une nouvelle route maritime des Indes. La part de désir que comportait cette erreur est manifeste ».

Sigmund Freud, L’avenir d’une illusion (1927), traduction Marie Bonaparte , Ed. PUF, Coll. Quadrige, 1993, pp 43-44 .

Note 1 : Nom ancien de la syphillis

 

 

 

 

21 réflexions au sujet de « La religion est une illusion (Feuerbach, Marx, Freud) »

  1. Le , pontelier a dit :

    Bonjours
    je voudrai avoir quelques explications sur la fin du texte de Karl Marx, Contribution à la critique de la philosophie du droit de Hegel à partie de c’est donc la tâche de
    Que veut dire Karl Marx par l’Au delà de la vérité? c’est la vérité acquise?
    Que veut dire Karl Marx par la critique de la terre? c’est les condtions sociales?

  2. Au delà de la vérité: c’est Dieu, la foi, l’illusion religieuse, l’illusion d’un au-delà.
    La terre: oui, c’est l’exploitation économique. Le réel, par opposition à l’illusoire.

  3. Le , pontelier a dit :

    Je voudrai savoir à propos du texte de Karl Marx pourquoi certaines phrases sont en italiques? Est-ce qu’il cite Hegel?
    Etant en S je n’ai pas étudié la notion « histoire ». J’ai donc du mal à comprendre « C’est donc la tâche de l’histoire, après la disparition de l’Au-delà de la vérité, d’établir la vérité de ce monde-ci. »
    L’Histoire est seulement la transmission de savoir?

  4. Pour ce qui concerne l’italique, ce ne sont pas des citations, c’est une façon de souligner selon un usage courant je crois en allemand.
    En ce qui concerne l’histoire qui a pour tâche d’ établir la vérité etc.. c’est au sens hégelien:
    « L’histoire est le Tribunal de l’histoire » dit Hegel.
    L’histoire qui fait le ménage, qui élimine ce qui entrave le progrès nécessaire…
    Ce n’est pas l’histoire comme science mais comme devenir…. même si Marx joue sur les deux sens du mot histoire…

  5. Le , pontelier a dit :

    merçi pour ces éclaisisements et la rapidité des réponses

  6. Le , zazou a dit :

    bonjour.
    je dois explique le texte de marx pour mes etudes et jai du mal a comprendre la fin pouvez vous m’en donne le sens?

  7. Oui Zazou.. Cela veut dire simplement qu’au lieu d’voir d’obscurs et inutiles débats théologiques, il faut faire la révolution: changer la politique, changer le droit, pour surmonter l’aliénation économique, qui est la cause de l’illusion religieuse (consolution imaginaire).

  8. Le , Milly a dit :

    Bonjour,
    Pour le texte de Freud :
    – comment Freud explique-t-il la genèse du sentiment religieux?
    – comment peut-on expliquer l’idée de « détresse infantile »?

    Autre :
    – est-ce que l’image paternelle est présente dans toutes les religions?
    – quels sont des éléments de croyance religieuse qui s’expliqueraient mal par un besoin d’assistance et de protection?

    Merci d’avance pour toute votre aide =)

  9. Milly, Ce sont les questions que vous vous posez? Ou celles que le prof vous a posées? Réponcez moi honnêtement ! Je ne veux pas faire votre interro!!!!
    Pour les deux premières questions, Freud y répond!
    Pour les deux suivantes:
    1) Pour l’image paternelle , je dirai non, mais plutôt une idée de divinité tutélaire. Beaucoup de religions partent du culte des ancêtres, beaucoup aussi vénérent ou craignent des démons.
    2) Pour la seconde, je ne sais pas…
    peut-être le fait que la religion engendre de l’angoisse (crainte de l’enfer)? Les menaces et les interdits, dans un sens semblent relever d’une autre logique, mais au fond c’est toujours le père qui symbolise menaces et interdits.
    Il y a aussi une quête du sens qui ne recoupe pas exactement le besoin de réconfort. Mais tout cela Freud le dit dans L’avenir d’une illusion.

  10. Le , Lulu a dit :

    bonjour…
    j’aimerais vous poser une question a propos de ces textes.
    Voilà, je travaille en ce moment sur une dissertation, et je pense que je pourrais m’appuyer sur ces textes…
    Le sujet est « Le sentiment religieux conduit il l’humanité au delà d’elle même? », question que j’ai reformulée en : « Le sentiment religieux peut il conduire l’humanité au divin? » puisqu’il me semble que c’est bien le divin qui est implicite dans l’expression « au-delà »…
    bref, je voulais vous demander si il vous semble cohérent de citer Freud dans mon antithèse, et Marx dans ma synthèse, ou bien serait ce plus juste de les citer tous deux en antithèse, puisqu’ils envisagent tous deux la religion comme une illusion, bien que ce soit deux illusions de nature différentes…?

    Merci d’avance pour vos éclaircissements!

  11. Attention Lulu, vous n’avez pas à reformuler la question comme vous le faites!
    Vous détournez le sujet comme cela vous arrange!
    Il faut au contraire vous interroger sur les différentes interprétations possibles de ce « au delà de lui même ».
    Cela peut vouloir dire: le sentiment religieux conduit-il l’homme à se dépasser? (ou à se perdre? à s’aliéner?)
    Il y a bien d’autres interprétations possibles.
    Voyez Pascal ou Kant, qui ont ce sentiment religieux mais qui ne présentent pas Dieu ou le divin comme allant de soi. Vous trouverez sur ce blog un exposé sur Pascal et la religion.

    Je vous conseillerai en effet de citer Freud et Marx dans la même partie, à l’appui de la thèse: le sentiment religieux conduit l’homme dans une impasse, ou nulle part, car il relève d’un mensonge, d’une imposture.

  12. Le , Lulu a dit :

    Merci beaucoup pour vos réponses.
    Pour ma part je ne cherche pas à détourner le sujet… bien que vous ayez raison, cela nuance la question du sujet… cependant notre professeur de philosophie nous impose de reformuler la question en introduction et d’y associer le plan du devoir, c’est pourquoi j’ai cherché une signification à « au delà »…
    pensez vous qu’il vaut mieux interpréter cet « au delà d’elle même » comme le fait de repousser ses limites ? peut être vaut il mieux le comprendre comme un dépassement de soi par le sentiment religieux, et non une tentative d’approche du divin ?
    Peut être cet aspect du sentiment religieux (la tentative d’approche, de compréhension du divin, d’une certaine forme de spiritualité) pourrait il être l’objet de ma synthèse ?
    Qu’en pensez vous ?

    De plus, je voulais également vous demander votre avis quant au fait de s’appuyer sur la notion de « surhomme » décrite par Nietzsche en synthèse.

    Je vous remercie en tout cas pour vos premiers éclaircissements.

  13. Lulu,

    Il faut envisager différentes interprétations, et ne pas se polariser sur le « divin » …(dont on ne sait pas trop ce que c’est..)
    « Au delà d’elle-même »peut être interprété de totues sortes de manières , en bien (se surpasser) comme en mal (se perdre, s’égarer).
    Ou, le surhomme, ce serait en effet le sujet…Mais faites attention, on ne sait pas trop ce que Nietzsche entend par là. C’est une question très délicate.
    « Au delà », ce n’est pas forcément au-dessus…

  14. Le , Adéle a dit :

    Bonjour, j’ai une dissertation à faire sur le sujet de la religion:
    La religion n’est elle qu’une illusion?

    Je sais exactement les idées que je veux mettre mais je n’arrive pas à formuler un plan. Soit mon plan est bancale, soit je n’arrive pas à équilibrer les parties ( ce qui est très demandé par mon prof :S)

    Si vous pouviez juste me donner quelques idées de plan svp. Merci beaucoup!

  15. Adèle, Vous rendez-vous compte de l’absurdité de ce que vous demandez?????????
    Comment voulez-vous que je propose un plan sans savoir ce que vous voulez dire!!!
    Moi je dirais :
    1) La religion est une réalité historique
    2) Mais cette réalité peut être considérée comme illusoire
    3) Cependant cette illusion est peut-être idnépassable

    Vous trouverez ce sujet traité dans deux chapitres de mon « Cours particulier de philosophie » si par hasard vous voulez une bonne note (chapitre illusion et chapitre religion)

  16. Le , Juju a dit :

    bOnjour. je dois faire un commentaire sur le texte de MArx mais pas moyen d’y arriver. Pouvez vous me donner les trois parties dont se compose ce texte svp§ Mercii d’avance

  17. Juju, Revoyez la méthode. Vous confondez explication de texte et dissertation.
    Pour l’explication il faut expliquer le texte mot à mot (première partie).
    Dans une seconde partie pour élaborez une discussion critique.

  18. Le , somalev a dit :

    bonsoir g 1 commentiare sur le texte de marx et je ne comprends la notion « pour qu’il gravite autour de son soleil réel.La religion n’est que le soleil illusoire qui gravite autour de l’homme tant que l’homme ne gravite pas autour de lui-même » pourriez vous m’aidez merci d »avance

  19. Ce sont des métaphores, qui font allusion à la révolution copernicienne.
    Il faut trouver le bon soleil, le soleil réel, c’est-à-dire la réalité. Et non pas s’imaginer un monde fantaisiste, qui n’exite pas. Autrefois les gens pensaient que la terre était le centre du monde; C’était une illusion.
    De même les gens croient que Dieu (la religion) est le centre du monde, la référence absolue de la conscience.
    C’est une illusion. La seule vraie réalité (le « soleil réel ») c’est la matière, le monde économique. C’est sur cela que l’homme doit se concentrer

  20. Le , somalev a dit :

    merci de ta réponse mais le dernier paragraphe a partir de « c’est donc la tâche de l’histoire…la théologie en critique de la politique » je ne comprend pas bien je trouve ca très abstrait étant en terminale S je fai très peu de philo et seulement depuis 2 mois pourriez vous m’aidez? marx propose t’il ici un remède contre l’alienation de l’Homme par la religion? et surtout ce passage »La critique du ciel se transforme par là en critique de la terre, la critique de la religion en critique du droit,la critique de la théologie en critique de la politique » je trouve même si je me répéte ce passage très abstrait HELP!!!

  21. Marx nous dit qu’après avoir perdu du temps à discuter de théologie et de choses qui n’existent pas (Dieu et tout ce qui est « au delà » du réel, donc de la vérité) il faut passer à l’action c’est-à-dire s’attaquer à la politique, changer le droit, changer les conditions de vie réelles des hommes.
    Il dit ailleurs : « il faut remplacer l’arme de la critique par la critique des armes ».
    Autrement dit cessez de discuter philosophie avec des prêtres: c’est perdre son temps. Faites plutôt la révolution.
    C’est pourtant simple!

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