La vraie tâche de l’art (Nietzsche)

© » L’art doit avant tout embellir la vie, donc nous rendre nous-mêmes tolérables aux autres et agréables si  possible : ayant cette tâche en vue, il modère et nous tient en brides, crée des formes de civilité, lie ceux dont l’éducation n’est pas faite à des lois de convenance, de propreté, de politesse, leur apprend à parler et à se taire au bon moment.
De plus, l’art doit dissimuler ou réinterpréter tout ce qui est laid, ces choses pénibles, épouvantables et dégoûtantes qui, malgré tout les efforts, à cause des origines de la nature humaine, viendront toujours de nouveau à la surface : il doit agir ainsi surtout pour ce qui en est des passions, des douleurs de l’âme et des craintes, et faire transparaître, dans la laideur inévitable ou insurmontable, son côté significatif.
Après cette tâche de l’art, dont la grandeur va jusqu’à l’énormité, l’art que l’on appelle véritable, l’art des œuvres d’art, n’est qu’accessoire. L’homme qui sent en lui un excédent de ces forces qui embellissent, cachent, transforment, finira par chercher, à s’alléger de cet excédent par l’œuvre d’art ; dans certaines circonstances, c’est tout un peuple qui agira ainsi.
 Mais on a l’habitude, aujourd’hui, de commencer l’art par la fin ; on se suspend à sa queue, avec l’idée que l’art des oeuvres d’art est le principal et que c’est en partant de cet art que la vie doit être améliorée et transformée. Fous que nous sommes !  Si nous commençons le repas par le dessert, goûtant à un plat sucré après l’autre, quoi d’étonnant su nous nous gâtons l’estomac et même l’appétit pour le bon festin, fortifiant et nourrissant , à quoi l’art nous convie. « 

Nietzsche
Humain, trop humain
Mercure de France, p109
COMMENTAIRE (LHL) :

-Nietzsche parle de l’art, mais en un sens inhabituel, puisqu’il prend bien soin de distinguer l' » art  » ( au sens où il l’entend) et la création d’œuvres d’art (sens usuel, et restreint, du mot  » art « ). Il faudra insister sur ce point , et essayer de comprendre en quel sens Nietzsche entend exactement le mot  » art « .
– L’art doit  » embellir la vie  » : le texte dit quels effets doit produire l’art (dissimuler ce qui est laid etc..) . Mais il ne donc pas comment il parvient à ce résultat. Il faudra se poser la question, et suggérer au moins quelques pistes (l’art élabore un monde parallèle, il nous aide à sublimer nos désirs, il permet de regarder le monde sous un angle inattendu, de voir la beauté inaperçue de choses anodines, il transfigure le réel,  etc..).
PROCEDES D’ ARGUMENTATION

 Il s’agit de présenter une définition originale de l’art que Nietzsche caractérise par sa finalité (deux premiers paragraphes). Cette conception particulière de l’art constitue la thèse du texte, que vient compléter une remarque d’ordre polémique : l’art n’est pas ce que l’on tient habituellement pour tel (3ième §) . Cette précision est illustrée par une analogie (4ième §) : l’art, au sens étroit est, par rapport à l’art, au sens véritable, comme un dessert par rapport à l’ensemble du repas .

THESE
Ce qui est essentiel, dans  l’art , c’est la capacité d’embellir la vie. Ainsi compris,         l’  » art  » se réduit pas à la création d’œuvres d’art .

 PLAN DETAILLE
-1 ier § : La tâche principale de l’art est d’embellir la vie, de l’adoucir, de la pacifier.
-2ième § : Seconde tâche de l’art : il rend supportable, en dégageant des significations implicites mais inaperçues, tout ce qui est pénible, trivial, repoussant. Il s’approprie la laideur et la transfigure.
-3ième§ : Ce pouvoir d’esthétisation est à la portée de chacun d’entre nous. Il  ne concerne pas les seuls artistes, au sens usuel du terme (créateurs reconnus et admirés).
-4ième § : Si l’art est comme un repas, l’œuvre d’art est un complément délicieux , mais non pas substantiel (ce n’est pas le plat de résistance, ni la totalité du repas).

 ENJEUX PHILOSOSPHIQUES DU TEXTE :
-Une définition élargie de l’art. Pour Nietzsche, comme pour Proust ou Bergson  , l’esthétisation de la vie n’est pas le propre des créateurs attitrés. Tout le monde peut être poète , au  moins par moments , c’est-à-dire voir le monde sous un angle esthétique, l’appréhender dans toute sa richesse, être attentif aux ressources créatrices  de la vie.
– La vocation de l’art est de magnifier la vie, de découvrir en elle  fécondité et  grâce, de  l’assumer , et d’une certaine manière, de la diviniser .  Il n’y a pas besoin, pour cela,  de disposer d’un talent spécifique.
– Surmonter la souffrance, transfigurer la douleur : cette faculté   manifeste une puissance positive  que toute éducation devrait s’efforcer d’encourager. Pour Nietzsche, comme pour Schiller, la beauté est libératrice.

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