L’esprit, matière subtile (texte de Lucrèce)

 

L’esprit, matière très subtile

 

            Doit-on admettre que le corps et l’esprit sont de nature différente ? Les épicuriens affirment un matérialisme intégral . Selon Lucrèce affirme ici que  l’esprit est composé des mêmes éléments que n’importe quel corps matériel.

 

            Au reste, l’esprit souffre avec le corps et en partage les  sensations, tu le sais. La pointe d’un trait pénètre-t-elle en nous sans détruire tout à fait la vie, mais en déchirant les os et les nerfs ? Une défaillance se produit, nous nous affaissons doucement à terre ; là un trouble s’empare de l’esprit

; nous avons par instants une vague velléité de nous relever. Donc, que de substance corporelle soit formé notre esprit, il le faut, puisque les atteintes corporelles d’un trait le font souffrir.

            Mais cet esprit, quels en sont les éléments ? comment est-il constitué ? C’est ce que je vais maintenant t’exposer. Je dis tout d’abord qu’il est d’une extrême subtilité et composé de corps très déliés. Si tu veux t’en convaincre, réfléchis à ceci : que rien évidemment ne s’accomplit aussi rapidement qu’un dessein

 de l’esprit et un début d’action. L’esprit est donc plus prompt à se mouvoir qu’aucun des corps placés sous nos yeux et accessibles à nos sens. Or, une si grande mobilité nécessite des atomes à la fois très ronds et très menus, qui puissent rendre les corps sensibles à l’impulsion du moindre choc. Car l’eau ne s’agite et s’écoule sous le plus léger choc que parce que ses atomes sont petits et roulent facilement. Le miel au contraire est de nature plus épaisse, c’est une liqueur plus paresseuse, d’écoulement plus lent, du fait que la cohésion est plus grande dans la masse d’une matière formée d’atomes moins lisses, moins déliés et moins ronds. La graine du pavot, un souffle léger qui passe suffit pour la dissiper et la répandre en quantité : au lieu que sur un tas de pierres ou un faisceau d’épis, il ne peut rien. C’est donc que les corps les plus petits et les plus lisses sont ceux aussi qui sont doués de la plus grande mobilité. Au contraire, les plus lourds, les plus rugueux, demeurent les plus stables.

            Ainsi donc, puisque l’esprit se révèle d’une singulière mobilité, il faut qu’il se compose d’atomes tout petits, lisses et ronds : vérité dont tu trouveras en bien des cas[…] le possession utile et opportune.

            Autre preuve encore, qui fait voir de quel tissu léger est cette substance : le peu d’espace qu’elle occuperait si l’on pouvait la condenser ; quand le sommeil de la mort s’est emparé de l’homme et lui a apporté le repos, quand l’esprit et l’âme se sont retirés de lui, aucune perte ne se constate dans tout son corps, ni dans sa forme extérieure ni dans son poids : la mort laisse tout en place, sauf la sensibilité et la chaleur vitale. Cela prouve que des éléments minuscules composent l’âme entière, partout répandue en nous, étroitement liée à nos veines, à notre chair, à nos nerfs ; sinon l’on ne verrait point, après que l’âme a fait sa retraite complète, le corps garder les contours de ses membres et ne pas perdre un grain de son poids. C’est ainsi que se comportent un

vin dont le bouquet s’est évaporé, un parfum dont la douce haleine s’est dissipée dans les airs, un mets dont la saveur s’est perdue ; à nos yeux, l’objet n’est privé de rien dans sa forme, de rien dans son poids, et précisément parce que saveur et odeur naissent d’un grand nombre de germes minuscules épars dans toute la substance du corps. C’est pourquoi, je le répète, l’esprit et l’âme ne peuvent être composés que d’atomes aussi petits que possible, puisque leur fuite n’enlève rien au poids du corps humain.

 

            Lucrèce, De la Nature ( publié après la mort de Lucrèce en 55 av. J.-C.), Livre III, trad. H. Clouard, G.F., 1964, pp.91-92.

 

9 réflexions au sujet de « L’esprit, matière subtile (texte de Lucrèce) »

  1. Le , Charlotte a dit :

    plan de ce texte?

  2. Le , Margaux Empinet, élève de terminale au lycée Pierre Mendes France. (85) a dit :

    Bonjour, je me permets de vous écrire car je suis depuis deux jours en train d’étudier cet extrait de l’oeuvre de Lucrèce afin d’en rédiger le commentaire. Il s’agit de ma première étude de texte car auparavant je n’avais pris que des sujets de dissertation dans les sujets proposés par notre professeur de philosophie (Alain Avello, vous connaissez peut être..). La méthode qui nous a été exposée en cours se présente en quatre parties. Il s’agit tout d’abord de rédiger une introduction (avec nationnalité, siecle de l’auteur, courant, nom de l’oeuvre, seulement si ces informations sont connues, puis thème du texte, problème posé, thèse soutenue par l’auteur et antithèse que nous soutiendrons ensuite); ensuite, il s’agit dans un second moment de rédiger une « partie explicative » dans laquelle nous rendons explicite le texte à étudier, ceci suivi d’une transition, elle même suivie du second momment, appellé « partie réflective » dans laquelle nous discutons ou réfutons la thèse de l’auteur. Enfin, vient la conclusion.

    Personnellement, j’éprouve quelques difficultés à identifier clairement le ou les points discutables pour rédiger la « partie réflective ». L’extrait qui nous est donné commence à « Mais cet esprit, quels en sont les éléments? Comment est-il constitué ? » et s’achève à « […] sinon l’on ne verrait point, après que l’âme a fait sa retraite complète, le corps garder les contours de ses membres et ne pas perdre un grain de son poids. »
    Mettons-nous bien d’accord, je ne vous demande pas de faire le travail à ma place. Je vous propose en revanche de vous expliquer les embryons d’idées qui me viennent à l’esprit pour que vous puissiez m’aider à trouver la direction adéquate pour en faire des nourissons! 😉

    Bien. J’ai repéré trois points qui me semblent discutables.
    Tout d’abord, Lucrèce affirme en début d’extrait que l’âme est constituée « de corps très déliés. », or à la fin de cet extrait, il prétend que ces « éléments minuscules composent l’âme entière, partout répandue en nous, étroitement liée à nos veines, à notre chair, à nos nerfs ». Comment l’esprit donc, « plus prompt à se mouvoir qu’aucun des corps placés sous nos yeux » et donc doté d’une « si grande mobilité » peut-il être mobile s’il est lié aux veines, nerfs, et autres composés organiques? Ceci constitue une contradiction!

    Le deuxième point s’appuie sur la fin du texte. Lucrèce affirme que « la mort laisse tout en place, sauf la sensibilité et la chaleur vitale », il se sert de ceci pour argumenter « qu’aucune perte ne se constate dans tout son corps ». Pourtant, la perte de sensibilité de et chaleur vitale est quand même une perte non négligeable (pour ne pas dire considérable!).

    Enfin, le troisième point que j’ai repèré se situe juste après le second point. En effet, lorsque Lucrèce dit que « la mort laisse tout en place, sauf la sensibilité et la chaleur vitale », il s’en sert juste après pour dire que « cela prouve que des éléments minuscules composent l’âme entière, partout répandue en nous ». Mais, affirmer que la mort, donc la perte d’âme, laisse tout en place ne suffit pas à démontrer que l’âme est constituée d’éléments minuscules, en effet, ceci pourrait également argumenter en faveur d’un non-matérialisme de l’âme, en d’autres termes, dire que la perte d’âme ne constitue aucune perte peut très bien signifier que l’âme n’est pas matière. (on pourrait alors pousser l’antithèse encore plus loin en affirmant que si l’âme n’est pas matière, elle n’existe pas, en effet on peut dire d’une chose qu’elle existe si et seulement si on peut en faire l’expérience sensible).

    Alors, qu’en pensez-vous?

  3. Je pense que vous avez fait un bon travail , et vos éléments critiques 1 et 3 me semblent très défendables;
    En ce qui concerne le poids, Lucrèce veut dire que le corps ne pèse pas moins après la mort qu’avant. Il ne sagit pas de perte en un sens moral. Cela dit cette remarque conduit à penser que la mort n’est rien de matériel, si tout ce qui est matériel a un poids.
    Mais tout ce qui est matériel a-t-il un poids? Un gaz a-t-il un poids? Oui, sans doute, mais il faut des instruments très fins pour le mesurer.
    L’âme pèse-t-elle 25 grammes comme l’affirme un film récent?
    Disons que la question du poids de l’ âme n’est pas décisive pour savoir si le matérialisme est juste.
    Sur le premier point: l’âme peut être mobile mais repartie dans des canaux immobiles, non?

    On retrouve ce problème chez Descartes: « mon âme circule-t-elle dans mon corps comme un pilote en son navire » (Méditations)?

  4. A Charlotte,
    Charlotte je ne suis pas une machine.
    Je suis un être humain, pensant, doué de conscience et de raison.
    Vous ne pouvez me donner des ordres comme si j’étais un ordinateur (ou votre esclave?)

  5. Le , Margaux Empinet, élève de terminale au lycée Pierre Mendes France. (85) a dit :

    Merci pour votre aide, reste une petite question;
    est-il attendu une mise en exergue des procédés d’écriture? Je pensais par exemple dire que la démonstration était faite par le biais d’un dialogue, mais je ne suis pas sûre que cela soit attendu. (peut être ce genre de remarque n’est-elle applicable que pour les exercices de français?)

  6. Bien sûr vous pouvez le signaler! Ce n’est pas exigé, mais c’est un plus!
    Vous n’oublierez pas de me dite quelle note vous avez obtenue…

  7. Le , Margaux Empinet, élève de terminale au lycée Pierre Mendes France. (85) a dit :

    Bonjour,
    Il faut croire que votre aide a porté ses fruits car la note obtenue à cette étude texte est de 15, ce qui n’est pas si mal pour une première etude de texte.
    Merci encore, et peut être aurons-nous l’occasion de reparler philosophie un jour. 🙂

  8. Le , chromatic a dit :

    Autre chose.
    L’âme pourrait être encore encore encore quelque chose d’autre qu’on ne connaît pas. Et même quelque chose d’inconnaissable.

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