L’inconscient (texte de Freud, le complexe d’Oedipe)

Le complexe d’Œdipe
« Vous êtes sans doute impatients d’apprendre en quoi consiste ce terrible complexe d’Œdipe. Son nom seul vous permet déjà de le deviner. Vous connaissez tous la légende grecque du roi Œdipe qui a été voué par le destin à tuer son père et à épouser sa mère, qui fait tout ce qu’il peut pour échapper à la prédiction de l’oracle et qui, n’y ayant pas réussi, se punit en se crevant les yeux, dès qu’il a appris qu’il a, sans le savoir,
commis les deux crimes qui lui ont été prédits. Je suppose que beaucoup d’entre vous ont été secoués par une violente émotion à la lecture de la tragédie dans laquelle Sophocle a traité ce sujet. […] L’ouvrage du poète attique nous expose comment le crime commis par Oedipe a été peu à peu dévoilé, à la suite d’une enquête artificiellement retardée et sans cesse ranimée à la faveur de nouveaux indices. Sous ce rapport, son exposé présente une certaine ressemblance avec les démarches d’une psychanalyse. Il arrive au cours du dialogue que Jocaste, la mère-épouse aveuglée par l’amour, s’oppose à la poursuite de l’enquête.

Cette tragédie est au fond une pièce immorale, parce qu’elle supprime la responsabilité de l’homme, attribue aux puissances divines l’initiative du crime et révèle l’impuissance des tendances morales de l’homme à résister aux penchants criminels. Entre les mains d’un poète comme Euripide’, qui était brouillé avec les dieux, la tragédie d’Œdipe serait devenue facilement un prétexte à récriminations contre les dieux et contre le destin. Mais, chez le croyant Sophocle, il ne pouvait être question de récriminations; il se tire de la difficulté par une pieuse subtilité, en proclamant que la suprême moralité exige l’obéissance à la volonté des dieux, alors même qu’ils ordonnent le crime. Je ne trouve pas que cette morale constitue une des forces de la tragédie, mais elle n’influe en rien sur l’effet de celle-ci. Ce n’est pas à cette morale que l’auditeur réagit, mais au sens et au contenu mystérieux de la légende. Il réagit comme s’il retrouvait en lui-même, par l’auto-analyse, le complexe d’Œdipe; comme s’il apercevait, dans la volonté des dieux et dans l’oracle, des travestissements idéalisés de son propre inconscient; comme s’il se souvenait avec horreur d’avoir éprouvé lui-même le désir d’écarter son père et d’épouser sa mère. La voix du poète semble lui dire : « Tu te raidis en vain contre ta responsabilité, et c’est en vain que tu invoques tout ce que tu as fait pour réprimer ces intentions criminelles. Ta faute n’en persiste pas moins puisque, ces intentions, tu n’as pas su les supprimer : elles restent intactes dans ton inconscient. Et il y a là une vérité psychologique. Alors même qu’ayant refoulé ses mauvaises tendances dans l’inconscient, l’homme croit pouvoir dire qu’il n’en est pas responsable, il n’en éprouve pas moins cette responsabilité comme un sentiment de péché dont il ignore les motifs ».
Sigmund Freud, Introduction à la psychanalyse (1915), trad. S. Jankélévitch, Éd. Payot, coll. Petite Bibliothèque, 1998, pp. 310-311.
1. Euripide, poète tragique grec (480-406 av. J.-C.). Auteur notamment d’Électre, Andromaque, Iphigénie en Tauride, Oreste. Il fut accusé par ses contemporains d’irrespect envers les dieux.
2. Sophocle, poète tragique grec (496-406 av. J.-C.). Auteur notamment d’Antigone, Œdipe roi, Electre. Il fut attentif aux mobiles psychologiques de ses héros, reléguant la fatalité et la volonté des dieux au second plan.

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