L’esprit, matière subtile (texte de Lucrèce)

 

L’esprit, matière très subtile

 

            Doit-on admettre que le corps et l’esprit sont de nature différente ? Les épicuriens affirment un matérialisme intégral . Selon Lucrèce affirme ici que  l’esprit est composé des mêmes éléments que n’importe quel corps matériel.

 

            Au reste, l’esprit souffre avec le corps et en partage les  sensations, tu le sais. La pointe d’un trait pénètre-t-elle en nous sans détruire tout à fait la vie, mais en déchirant les os et les nerfs ? Une défaillance se produit, nous nous affaissons doucement à terre ; là un trouble s’empare de l’esprit

; nous avons par instants une vague velléité de nous relever. Donc, que de substance corporelle soit formé notre esprit, il le faut, puisque les atteintes corporelles d’un trait le font souffrir.

            Mais cet esprit, quels en sont les éléments ? comment est-il constitué ? C’est ce que je vais maintenant t’exposer. Je dis tout d’abord qu’il est d’une extrême subtilité et composé de corps très déliés. Si tu veux t’en convaincre, réfléchis à ceci : que rien évidemment ne s’accomplit aussi rapidement qu’un dessein

 de l’esprit et un début d’action. L’esprit est donc plus prompt à se mouvoir qu’aucun des corps placés sous nos yeux et accessibles à nos sens. Or, une si grande mobilité nécessite des atomes à la fois très ronds et très menus, qui puissent rendre les corps sensibles à l’impulsion du moindre choc. Car l’eau ne s’agite et s’écoule sous le plus léger choc que parce que ses atomes sont petits et roulent facilement. Le miel au contraire est de nature plus épaisse, c’est une liqueur plus paresseuse, d’écoulement plus lent, du fait que la cohésion est plus grande dans la masse d’une matière formée d’atomes moins lisses, moins déliés et moins ronds. La graine du pavot, un souffle léger qui passe suffit pour la dissiper et la répandre en quantité : au lieu que sur un tas de pierres ou un faisceau d’épis, il ne peut rien. C’est donc que les corps les plus petits et les plus lisses sont ceux aussi qui sont doués de la plus grande mobilité. Au contraire, les plus lourds, les plus rugueux, demeurent les plus stables.

            Ainsi donc, puisque l’esprit se révèle d’une singulière mobilité, il faut qu’il se compose d’atomes tout petits, lisses et ronds : vérité dont tu trouveras en bien des cas[…] le possession utile et opportune.

            Autre preuve encore, qui fait voir de quel tissu léger est cette substance : le peu d’espace qu’elle occuperait si l’on pouvait la condenser ; quand le sommeil de la mort s’est emparé de l’homme et lui a apporté le repos, quand l’esprit et l’âme se sont retirés de lui, aucune perte ne se constate dans tout son corps, ni dans sa forme extérieure ni dans son poids : la mort laisse tout en place, sauf la sensibilité et la chaleur vitale. Cela prouve que des éléments minuscules composent l’âme entière, partout répandue en nous, étroitement liée à nos veines, à notre chair, à nos nerfs ; sinon l’on ne verrait point, après que l’âme a fait sa retraite complète, le corps garder les contours de ses membres et ne pas perdre un grain de son poids. C’est ainsi que se comportent un

vin dont le bouquet s’est évaporé, un parfum dont la douce haleine s’est dissipée dans les airs, un mets dont la saveur s’est perdue ; à nos yeux, l’objet n’est privé de rien dans sa forme, de rien dans son poids, et précisément parce que saveur et odeur naissent d’un grand nombre de germes minuscules épars dans toute la substance du corps. C’est pourquoi, je le répète, l’esprit et l’âme ne peuvent être composés que d’atomes aussi petits que possible, puisque leur fuite n’enlève rien au poids du corps humain.

 

            Lucrèce, De la Nature ( publié après la mort de Lucrèce en 55 av. J.-C.), Livre III, trad. H. Clouard, G.F., 1964, pp.91-92.

 

L »union de l’âme et du corps (texte de Descartes)

Si l’on affirme que l’âme et le corps sont étrangers l’un à l’autre au même titre que la pensée et la matière, comment concevoir leur union dans l’homme ? Descartes aborde cette union en deux temps:

 

Art. 30. Que l’âme est unie à toutes les parties du corps conjointement.

 

            Il est besoin de savoir que l’âme est véritablement jointe à tout le corps, et qu’on ne peut pas proprement dire qu’elle soit en quelqu’une de ses parties à l’exclusion des autres, à cause qu’il est un et en quelque façon indivisible, à raison de la disposition de ses organes qui se rapportent tellement tous l’un à l’autre que, lorsque quelqu’un d’eux est ôté, cela rend tout le corp

s défectueux ; et à cause qu’elle est d’une nature qui n’a aucun rapport à l’étendue ni aux dimensions ou autres propriétés de la matière dont le corps est composé, mais seulement à tout l’assemblage de ses organes, comme il paraît de ce qu’on ne saurait aucunement concevoir la moitié ou le tiers d’une âme ni quelle étendue elle occupe, et qu’elle ne devient point plus petite de ce qu’on retranche quelque partie du corps, mais qu’elle s’en sépare entièrement lorsqu’on dissout l’assemblage de ses organes.

 

Art. 31. Qu’il y a une petite glande dans le cerveau en laquelle l’âme exerce ses fonctions plus particulièrement que dans les autres parties.

                       

            Il est besoin aussi de savoir que, bien que l’âme soit jointe à tout le corps, il y a néanmoins en lui quelque partie en laquelle elle exerce ses fonctions plus particulièrement qu’en toutes les autres ; et on croit communément que cette partie est le cerveau, à cause que c’est à lui que se rapportent les organes des sens ; et le coeur, à cause que c’est comme en lui qu’on sent les passions. Mais, en examinant la chose avec soin, il me semble avoir évidemment reconnu que la partie du corps en laquelle l’âme exerce immédiatement ses fonctions n’est nullement le coeur, ni aussi tout le cerveau, mais seulement la plus intérieure de ses parties, qui est une certaine glande fort petite, située dans le milieu de sa substance, et tellement suspendue au-dessus du conduit par lequel les esprits(1) de ses cavités antérieures ont communication avec ceux de la postérieure, que

les moindres mouvements qui sont en elle peuvent beaucoup pour changer le cours de ces esprits, et réciproquement que les moindres changements qui arrivent au cours des esprits peuvent beaucoup pour changer les mouvements de cette glande.

 

L’homme-machine (texte de La Mettrie)

 

 

            La Mettrie prolonge la conception cartésienne des animaux-machines par l’affirmation d’un homme-machine. La pensée ne serait alors qu’un produit, de l’organisation complexe de cette machine .

 

            » Mais puisque toutes les facultés de l’âme dépendent tellement de la propre organisation du cerveau et de tout le corps qu’elles

 ne sont visiblement que cette organisation même, voilà une machine bien éclairée ! car enfin, quand l’homme seul aurait reçu en partage la Loi naturelle, en serait-il moins une machine ? Des roues, quelques ressorts de plus que dans les animaux les plus parfaits, le cerveau proportionnellement plus proche du cœur, et recevant aussi plus de sang, la même raison donnée ; que sais-je enfin ? des causes inconnues produiraient toujours cette conscience délicate, si facile à blesser, ces remords qui ne sont pas plus étrangers à la matière que la pensée, et en un mot toute la différence qu’on suppose ici. L’organisation suffirait-elle donc à tout ? oui, encore une fois ; puisque la pensée se développe visiblement avec les organes, pourquoi la matière dont ils sont faits ne serait-elle pas aussi susceptible de remords, quand une fois elle a acquis avec le temps la faculté de sentir ?

            L’âme n’est donc qu’un vain terme dont on n’a point d’idée, et dont un bon esprit ne doit se servir que pour nommer la partie qui pense en nous. Posé le moindre principe de mouvement, les corps animés auront tout ce qu’il leur faut pour se mouvoir, sentir, penser, se repentir, et se conduire, en un mot, dans le physique et dans le moral qui en dépend. […]

            En effet, si ce qui pense en mon cerveau n’est pas une partie de ce viscère, et conséquemment de tout le corps, pourquoi lorsque tranquille dans mon lit je forme le plan d’un ouvrage, ou que je poursuis un raisonnement abstrait, pourquoi mon sang s’échauffe-t-il ? pourquoi la fièvre de mon esprit passe-t-elle dans mes veines ? Demandez-le aux hommes d’imagination, aux grands poètes, à ceux qu’un sentiment bien rendu ravit, qu’un goût exquis, que les charmes de la Nature, de la vérité, ou de la vertu transportent ! Par leur enthousiasme, par ce qu’ils vous diront avoir éprouvé, vous jugerez de la cause par les effets : par cette Harmonie que Borelli (1), qu’un seul anatomiste a mieux connue que tous les Leibniziens, vous connaîtrez l’unité matérielle de l’homme ».

 

(1) Giovanni-Alfonso Borelli : médecin et physicien italien (1608-1679), qui a enté d’expliquer les mouvements des membres du corps humain par les lois de la mécanique.

 

                        Julien Offray de La Mettrie, L’Homme machine (1747), Éditions Bossard, 1921, pp. 112-113 et 120.

Le Bien et le Mal (au cinéma)

Vous devez trouver une petite demi-heure pour écouter cette émission sur France culture,  (Questions éthiques de M. Canto-Sperber avec Carole Desbarats)

 

 

 

 

 

Pourquoi sommes-nous fascinés par ces personnages qui sont l’incarnation du mal? Pourquoi les cinéastes rendent-ils toujours sympathiques et attrayants ces tueurs et ces monstres qui dans la vie n’ont rien de plaisant? Un tel traitement du mal au cinéma est-il acceptable? Est-il moralement condamnable? Vous pouvez aussi lire mon article sur ce sujet (quelle est la responsabilité des images dans une vision cynique du monde qui tend à être la nôtre aujourd’hui ? ici)

Texte de Bergson sur l’instinct, l’intelligence et la religion

Bergson montre ici que la religion représente les intérêts de l’instinct contre le  pouvoir dissolvant de l’intelligence:

 

 

« Imaginons alors une humanité primitive et des sociétés rudimentaires. Pour assurer à ces groupements la cohésion voulue, la nature disposerait d’un moyen bien simple : elle n’aurait qu’à doter l’homme d’instincts appropriés. Ainsi fit-elle pour la ruche et pour la fourmilière. Son succès fut d’ailleurs complet : les individus ne vivent ici que pour la communauté. Et son travail fut facile, puisqu’elle n’eut qu’à suivre sa méthode habituelle : l’instinct est en effet coextensif à la vie, et l’instinct social, tel qu’on le trouve chez l’insecte, n’est  que l’esprit de subordination et de coordination qui anime les cellules, tissus et organes de tout corps vivant. Mais c’est à un épanouissement de l’intelligence, et non plus à un développement  de l’instinct, que tend la poussée vitale dans la série des vertébrés. Quand le terme du mouvement est atteint chez l’homme, l’instinct n’est pas supprimé, mais il est éclipsé ; il ne reste de lui qu’une lueur vague autour du noyau, pleinement éclairé ou plutôt lumineux, qu’est l’intelligence. Désormais la réflexion permettra à l’individu d’inventer, à la société de progresser. Mais, pour que la société progresse, encore faut-il qu’elle subsiste. Invention signifie initiative, et un appel à l’initiative individuelle risque déjà de compromettre la discipline sociale. Que sera-ce, si l’individu détourne sa réflexion de l’objet pour lequel elle est faite, je veux dire de la tâche à accomplir, à perfectionner, à rénover, pour la diriger sur lui-même, sur la gêne que la vie sociale lui impose, sur le sacrifice qu’il a fait à la communauté ? Livré à l’instinct, comme la fourmi ou l’abeille, il fût resté tendu sur la fin extérieure à atteindre ; il eût travaillé pour l’espèce, automatiquement, somnambuliquement. Doté d’intelligence, éveillé à la réflexion, il se tournera vers lui-même et ne pensera qu’à vivre agréablement. Sans doute un raisonnement en forme lui démontrerait qu’il est de son intérêt de promouvoir le bonheur d’autrui ; mais il faut des siècles de culture pour produire un utilitaire comme Stuart Mill, et Stuart Mill n’a pas convaincu tous les philosophes, encore moins le commun des hommes. La vérité est que l’intelligence conseillera d’abord l’égoïsme. C’est de ce côté que l’être intelligent se précipitera si rien ne l’arrête. Mais la nature veille. [ …] Un dieu protecteur de la cité […] défendra, menacera, réprimera. L’intelligence se règle en effet sur des perceptions présentes ou sur ces résidus plus ou moins imagés de perceptions qu’on appelle les souvenirs. Puisque l’instinct n’existe plus qu’à l’état de trace ou de virtualité, puisqu’il n’est pas assez fort pour provoquer des actes ou pour les empêcher, il devra susciter une perception illusoire ou tout au moins une contrefaçon de souvenir assez précise, assez frappante, pour que l’intelligence se détermine par elle. Envisagée de ce premier point de vue, la religion est donc une réaction défensive de la nature contre le pouvoir dissolvant de l’intelligence »

 

Henri Bergson, Les deux sources de la morale et de la religion  

 

Théorie et expérience (texte de Locke)

Locke conteste   l’existence des idées innées chères aux cartésiens. Il entend montrer que tout ce que nous avons dans l’esprit ne peut être élaboré qu’à partir de l’expérience et de la réflexion – cette dernière n’étant à son tour que la conséquence des opérations mentales menées sur les idées d’origine empirique.

 

            Supposons donc qu’au commencement l’âme est ce qu’on appelle une table rase, vide de tous caractères (1), sans aucune idée, quelle qu’elle soit. Comment vient-elle à recevoir des idées ? Par quel moyen en acquiert-elle cette prodigieuse quantité que l’imagination de l’homme, toujours agissante et sans bornes, lui présente avec une variété presque infinie ? D’où puise-t-elle tous ces matériaux qui sont comme le fond de tous ses raisonnements et de toutes ses connaissances ? À cela je réponds en un mot, de l’expérience : c’est là le fondement de toutes nos connaissances, et c’est de là qu’elles tirent leur première origine. Les observations que nous faisons sur les objets extérieurs et sensibles, ou sur les opérations intérieures de notre âme, que nous apercevons et sur lesquelles nous réfléchissons nous-mêmes, fournissent à notre esprit les matériaux de toutes ses pensées. Ce sont là les deux sources d’où découlent toutes les idées que nous avons, ou que nous pouvons avoir naturellement.

            Et premièrement nos sens étant frappés par certains objets extérieurs font entrer dans notre âme plusieurs perceptions distinctes des choses, selon les diverses manières dont ces objets agissent sur nos sens. C’est ainsi que nous acquérons les idées du blanc, du jaune, du chaud, du froid, du dur, du mou, du doux, de l’amer et de tout ce que nous appelons qualités sensibles. Nos sens, dis-je, font entrer toutes ces idées dans notre âme, par où j’entends qu’ils font passer des objets extérieurs dans l’âme, ce qui y produit ces sortes de perceptions.(…)

            L’autre source d’où l’entendement vient à recevoir des idées, c’est la perception des opérations de notre âme sur les idées qu’elle a reçues par les sens : opérations qui devenant l’objet des réflexions de l’âme produisent dans l’entendement une autre espèce d’idées, que les objets extérieurs n’auraient pu lui fournir : telles sont les idées de ce qu’on appelle apercevoir, penser, douter, croire, raisonner, connaître, vouloir et toutes les différentes actions de notre âme desquelles étant pleinement convaincus, parce que nous les trouvons en nous-mêmes, nous recevons par leur moyen des idées aussi distinctes, que celles que les corps produisent en nous lorsqu’ils viennent à frapper nos sens[…]

Comme j’appelle l’autre source de nos idées sensation, je nommerai celle-ci RÉFLEXION, parce que l’âme ne reçoit par son moyen que les idées qu’elle acquiert en réfléchissant sur ses propres opérations.

 

                        Essai philosophique concernant l’entendement humain ( 1690), trad. Costes, Vrin, 1972, Livre II, chap. 1

( on peut couper le passage barré, s’il le faut)

                       

 

(1) La “table rase” ( en latin : tabula rasa ) désigne originellement une tablette de cire vierge de toute écriture.

 

 

 

 

 

La raison est commune à tous (Malebranche)

  Malebranche montre ici que tous les hommes possèdent une sorte de savoir qui ne provient pas de l’expérience:

 

«  Je vois que deux et deux font quatre et qu’il faut préférer son mai à son chien, et je suis certain qu’il n’y a point d’homme au monde qui ne le puisse voir  aussi bien que moi. Or je ne vois pas ces vérités dans l’esprit des autres : comme les autres ne le voient point dans le mien. Il est donc nécessaire qu’il y ait une Raison universelle qui m’éclaire, e tout ce qu’il y a d’intelligences. Car si la raison que je consulte n’était pas la même qui répond aux chinois, il est évident que je ne pourrais pas être aussi assuré que je le suis, que les chinois voient les mêmes vérités que je vois. Ainsi la Raison que nous consultons quand nous rentrons dans nous-mêmes, est une Raison universelle. Je dis : quand nous rentrons dans nous-mêmes, car je ne parle pas ici de la raison que suit un homme passionné. Lorsqu’un homme préfère la vie de son cheval à celle de son cocher, il a ses raisons, mais ce sont des raisons particulières dont tout homme raisonnable a horreur. Ce sont des raisons qui dans le fond ne sont pas raisonnables, parce qu’elles ne sont pas conformes à la souveraine  Raison, ou à la raison universelle que tous les hommes consutltent ». De la recherche de la vérité, X ième Eclaircissement 

Théorie et expérience (texte d’Aristote)

 

Les sensations ne suffisent pas à constituer la science, car elles ne disent le pourquoi de rien :

 

            « Nous pensons d’ordinaire que le savoir et la faculté de comprendre appartiennent plutôt à l’art qu’à l’expérience, et nous considérons les hommes d’art comme supérieurs aux hommes d’expérience, la sagesse, chez tous les hommes, accompagnant plutôt le savoir; c’est parce que les uns connaissent la cause et que les autres ne la connaissent pas. En effet, les hommes d’expérience connaissent qu’une chose est, mais ils ignorent le pourquoi; les hommes d’art savent à la fois le pourquoi et la cause. C’est pourquoi aussi nous pensons que les chefs, dans toute entreprise, méritent une plus grande considération que les manoeuvres; ils sont plus savants et plus sages parce qu’ils connaissent les causes de ce qui se fait, tandis que les manoeuvres sont semblables à des choses inanimées qui agissent, mais sans savoir ce qu’elles font, à la façon dont le feu brûle; seulement, les êtres inanimés accomplissent chacune de leurs fonctions en vertu de leur nature propre, et les manoeuvres, par l’habitude. Ainsi,  ce n’est pas l’habileté pratique qui rend, à nos yeux, les chefs plus sages, mais c’est qu’ils possèdent la théorie et qu’ils connaissent les causes. En général, le signe du savoir c’est de pouvoir enseigner, et c’est pourquoi nous pensons que l’art est plus science que l’expérience, car les hommes d’art, et non les autres, peuvent enseigner.

            En outre, on ne regarde d’ordinaire aucune des sensations comme constituant la science. Sans doute elles sont le fondement de la connaissance du particulier, mais elles ne nous disent le pourquoi de rien : par exemple, pourquoi le feu est chaud; elles nous disent seulement qu’il est chaud. – C’est donc à bon droit que celui qui, le premier, inventa un  art quelconque, dégagé des sensations communes, excita l’admiration des hommes; ce ne fut pas seulement à raison de l’utilité de ses découvertes, mais pour sa sagesse et pour sa supériorité sur les autres. Puis les arts se multiplièrent, ayant pour objet, les uns, les nécessités, les autres, l’agrément; toujours les inventeurs de ces derniers furent considérés comme plus sages que ceux des autres, parce que leurs sciences n’étaient pas dirigées vers l’utile. – Aussi tous les différents arts étaient déjà constitués, quand on découvrit ces sciences qui ne s’appliquent ni aux plaisirs, ni aux nécessités, et elles prirent naissance dans les pays où régnait le loisir. C’est ainsi que l’Égypte fut le berceau des Mathématiques, car on y laissait de grands loisirs à la caste sacerdotale ».

                                    La Métaphysique, A, 1, trad.J. Tricot, Vrin, 1945, tome I, pp.4-5

 

 

Théorie et expérience : la science (Bachelard)

 

Pour Bachelard,l’opinion peut constituer un obstacle pour la raison, en particulier dans le domaine scientifique. En science, rien n’est donné, tout est construit:

 

 

La science, dans son besoin d’achèvement comme dans son principe, s’oppose absolument à l’opinion. S’il lui arrive, sur un point particulier, de légitimer l’opinion, c’est pour d’autres raisons que celles qui fondent l’opinion; de sorte que l’opinion a, en droit, toujours tort’.

L’opinion pense mal; elle ne pense pas: elle traduit des besoins en connaissances. En désignant les objets par leur utilité, elle s’interdit de les connaître. On ne peut rien fonder sur l’opinion: il faut d’abord la détruire. Elle est le premier obstacle à surmonter. Il ne suffirait pas, par exemple, de la rectifier sur des points particuliers, en maintenant, comme une sorte de morale provisoire, une connaissance vulgaire provisoire L’esprit scientifique  nous interdit d’avoir une opinion sur des questions que nous ne comprenons pas, sur des questions que nous ne savons-pas formuler clairement. Avant tout, il faut savoir poser des problèmes. Et quoi qu’on dise, dans la » vie scientifique, les problèmes ne se posent pas d’eux-mêmes. C’est précisément ce sens du problème qui donne la marque du véritable esprit scientifique. Pour un esprit scientifique, toute connaissance est une réponse à une question. S’il n’y a pas eu de question, il ne peut y avoir connaissance scientifique Rien ne va de soi. Rien n’est donné. Tout est construit.

Gaston Bachelard, La Formation de l’esprit scientifique (1938), Vrin, coll. «Bibliothèque des textes philosophiques», 1993, p. 14.

Théorie et expérience

FICHE Théorie et expérience

 

Théorie : (etym : grec theôria, observation, contemplation) 1) Sens ordinaire : ensemble de représentations et de propositions  organisées méthodiquement ; construction intellectuelle portant sur un domaine particulier 2) Philosophie a) Epistémologie : ensemble de connaissances formant système sur un sujet ou dans un domaine donné. Dans les sciences de la nature : synthèse englobant et coiffant un ensemble de lois particulières de la nature (exemple : la théorie de  la relativité).  Dans le domaine scientifique, les théories, qui ne concernent jamais qu’un secteur limité de l’être, restent provisoires et toujours susceptibles d’être falsifiées (voir chapitre N’y a-t-il de vrai que le vérifiable ?) b) Philosophie générale : Ensemble de propositions et de thèses formant un système dans un domaine donné (exemple : la théorie des Idées de Platon). Une théorie, dans le sens strict de ce terme,  s’oppose à une doctrine ou à un catalogue d’opinions, car elle se forme et se transforme au contact du réel. Cependant certains systèmes d’idées qui sont « théoriques »  dans un sens large semblent peu concernés par les démentis de l’expérience. Ce sont les idéologies.

Expérience : (etym : latin experiantia, essai, épreuve de experiri, faire l’essai de, éprouver   1) Sens ordinaire : exercice de nos facultés au contact du réel ; pratique que l’on a eu de quelque chose en tant qu’elle constitue un enseignement 2) Philosophie : approche immédiate du réel soit par l’intuition sensible (expérience externe) soit par l’intuition psychologique. La question de l’expérience oppose les empiristes (Hume, Locke, Russell) qui estiment qui estiment que toutes nos connaissances proviennent de l’expérience et les rationalistes ( Descartes, Berkeley, Malebranche, Kant) qui estiment que toutes  nos connaissances ne dérivent pas de l’expérience. Pour Kant,  l’expérience fournit la matière de la connaissance, mais les formes en sont a priori (espace et temps, et catégories de l’entendement). 3) Epistémologie : l’expérience doit être préparée et élaborée conformément à une hypothèse ou une théorie préalable.   L’expérience scientifique  implique  un ensemble de  procédures et de dispositifs qui permettent soir de valider soit d’infirmer de manière  décisive et non équivoque une hypothèse (voir expérience cruciale p 00)

 

Jugement : Etym : latin judicare, « dire le droit », « porter un jugement ». 1) Sens ordinaire : a) Sens juridique : action de juger à l’occasion d’un action de justice, résultat de cet acte : sentence, verdict, arrêt etc.. b) Affirmation, prise de position, acte de décision intellectuel 2) Philosophie : faculté de percevoir des rapports entre les choses et les idées qui est au  fondement de la pensée. 3) Chez Kant : capacité d’identifier et de cataloguer les choses qui permet de « subsumer » (soumettre) le particulier sous le général. Il faut distinguer le jugement déterminant qui se détermine à partir d’une règle déjà connue (un concept, une loi) et le jugement réfléchissant qui ignore la loi au moment où il se prononce mais la découvre à l’occasion du cas particulier. Le jugement scientifique est déterminant, le jugement esthétique est réfléchissant.