Utilité de la philosophie

russell

La philosophie nous ouvre l’accès à l’universel . Elle nous rend libres: 
« L’esprit qui s’est accoutumé à la liberté et à l’impartialité de la contemplation
philosophique, conservera quelque chose de cette liberté et de cette impartia-
lité dans le monde de l’action et de l’émotion; il verra dans ses désirs et dans
ses buts les parties d’un tout, et il les regardera avec détachement comme les
fragments infinitésimaux d’un monde qui ne peut être affecté par les préoccu-
pations d’un seul être humain. L’impartialité qui, dans la contemplation, naît
d’un désir désintéressé de la vérité, procède de cette même qualité de l’esprit
qui, à l’action, joint la justice, et qui, dans la vie affective, apporte un amour
universel destiné à tous et non pas seulement à ceux qui sont jugés utiles ou
dignes d’admiration. Ainsi, la contemplation philosophique exalte les objets de
notre pensée, et elle ennoblit les objets de nos actes et de notre affection ; elle
fait de nous des citoyens de l’univers et non pas seulement des citoyens d’une
ville forteresse en guerre avec le reste du monde. C’est dans cette citoyenneté
de l’univers que résident la véritable et constante liberté humaine et la libé-
ration d’une servitude faite d’espérances mesquines et de pauvres craintes.
 Résumons brièvement notre discussion sur la valeur de la philosophie : la
philosophie mérite d’être étudiée, non pour y trouver des réponses précises
aux questions qu’elle pose, puisque des réponses précises ne peuvent, en géné-
ral, être connues comme conformes à la vérité, mais plutôt pour la valeur des
questions elles-mêmes ; en effet, ces questions élargissent notre conception du
possible, enrichissent notre imagination intellectuelle et diminuent l’assurance
dogmatique qui ferme l’esprit à toute spéculation; mais avant tout, grâce à la
grandeur du monde que contemple la philosophie, notre esprit est lui aussi
revêtu de grandeur et devient capable de réaliser cette union avec l’univers qui
constitue le bien suprême ».
                 B, Russell, Problèmes de philosophie (1912),
                      Éd. Pavot, 1975, pp. 185-186.

Qu’est-ce que la philosophie? Texte de Kant

On ne peut pas apprendre la philosophie, pour Kant. On ne peut qu’apprendre à philosopher:

  « La philosophie n’est véritablement qu’une occupation pour l’adulte, il n’est pas étonnant que des difficultés se présentent lorsqu’on veut la conformer à   l’aptitude moins exercée de la jeunesse. L’étudiant qui sort de l’enseignement   scolaire était habitué à apprendre. Il pense maintenant qu’il va apprendre la   Philosophie, ce qui est pourtant impossible car il doit désormais apprendre à  philosopher. Je vais m’expliquer plus clairement : toutes les sciences qu’on peut   apprendre au sens propre peuvent être ramenées à deux genres : les sciences   historiques et mathématiques. Aux premières appartiennent, en dehors de   l’histoire proprement dite, la description de la nature, la philologie, le droit   positif, etc. Or dans tout ce qui est historique l’expérience personnelle ou le   témoignage étranger, – et dans ce qui est mathématique, l’évidence des   concepts et la nécessité de la démonstration, constituent quelque chose de   donné en fait et qui par conséquent est une possession et n’a pour ainsi dire   qu’à être assimilé: il est donc possible dans l’un et l’autre cas d’apprendre,   c’est-à-dire d’imprimer soit dans la mémoire, soit dans l’entendement, ce qui   peut nous être exposé comme une discipline déjà achevée. Ainsi pour pouvoir   apprendre aussi la Philosophie, il faudrait d’abord qu’il en existât réellement    une. On devrait pouvoir présenter un livre, et dire : « Voyez, voici de la science   et des connaissances assurées ; apprenez à le comprendre et à le retenir, bâtissez   ensuite là-dessus, et vous serez philosophes » : jusqu’à ce qu’on me montre un   tel livre de Philosophie, sur lequel je puisse m’appuyer à peu près comme sur   Polybe,(2 pour exposer un événement de l’histoire, ou sur Euclide pour expli  quer une proposition de Géométrie, qu’il me soit permis de dire qu’on abuse   de la confiance du public lorsque, au lieu d’étendre l’aptitude intellectuelle de   la jeunesse qui nous est confiée, et de la former en vue d’une connaissance per sonnelle future, dans sa maturité, on la dupe avec une Philosophie prétendu  ment déjà achevée, qui a été imaginée pour elle par d’autres, et dont découle   une illusion de science, qui ne vaut comme bon argent qu’en un certain lieu et   parmi certaines gens, mais est partout ailleurs démonétisée. La méthode spéci
  fique de l’enseignement en Philosophie est zététique, comme la nommaient   quelques Anciens (de dzétein, rechercher), c’est-à-dire qu’elle est une méthode
  de recherche, et ce ne peut être que dans une raison déjà exercée qu’elle devient
  en certains domaines dogmatique, c’est-à-dire dérisoire ».

     Kant, Annonce du programme des levons de M. E. Kant durant le semestre d’hiver

          (1765-1766), traduction de M. Fichant, Éd. Vrin, 1973, pp. 68-69.

1. Mot créé par Kant pour désigner le dilettantisme intellectuel qui se plaît à agiter les problème philosophiques sans désir d’atteindre des solutions scientifiques et universellement acceptées.
2. Historien grec (202-120 av. J.-C.).