Citation commentée Aristote

 

Le 29 Mai 2008

  Citation commentée. Aristote

L’amitié est une vertu

 

 « L’amitié est d’abord, amour de soi, puis s’étend aux autres hommes […] . D’où il faut conclure que l’homme vertueux doit nécessairement s’aimer lui-même : des nobles conduites, il ne peut manquer de tirer les plus grands avantages personnels, et tous les autres en tirent profit ». p 53

 Dans le Livre IX de l’Ethique à Nicomaque, Aristote se demande quel est le vrai ressort de l’amitié. Est-il raisonnable d’aimer un autre plus que soi-même, au point de se sacrifier, parfois, pour lui ? N’est-il pas absurde de préférer la vie d’un autre à la sienne ? Et si nous nous effaçons au profit d’un autre,  n’est-ce pas, au fond, parce que l’ami  nous apporte ce qui nous fait défaut ?

 Chacun ne poursuit-il pas finalement son propre intérêt même dans l’abnégation (oubli de soi) caractéristique de certaines formes idéales d’amitié ?

Aristote rejoint ici le sens commun lorsqu’il affirme qu’effectivement l’homme vertueux s’aime d’abord lui-même, puis étend cet amour à ses amis. Ce en quoi il fait bien. Car il donne la priorité au vrai bien  (l’amitié, la générosité, sagesse). Quant aux faux biens (richesse, honneurs etc..) il les cède volontiers à ses amis, qui en tireront, s’ils le peuvent,  profit. Le sage, finalement, se « taille la part du lion » . Il est donc , si l’on veut, un égoïste, mais pas au sens ordinaire du terme.

 

 

 

 

Théorie et expérience (texte d’Aristote)

 

Les sensations ne suffisent pas à constituer la science, car elles ne disent le pourquoi de rien :

 

            « Nous pensons d’ordinaire que le savoir et la faculté de comprendre appartiennent plutôt à l’art qu’à l’expérience, et nous considérons les hommes d’art comme supérieurs aux hommes d’expérience, la sagesse, chez tous les hommes, accompagnant plutôt le savoir; c’est parce que les uns connaissent la cause et que les autres ne la connaissent pas. En effet, les hommes d’expérience connaissent qu’une chose est, mais ils ignorent le pourquoi; les hommes d’art savent à la fois le pourquoi et la cause. C’est pourquoi aussi nous pensons que les chefs, dans toute entreprise, méritent une plus grande considération que les manoeuvres; ils sont plus savants et plus sages parce qu’ils connaissent les causes de ce qui se fait, tandis que les manoeuvres sont semblables à des choses inanimées qui agissent, mais sans savoir ce qu’elles font, à la façon dont le feu brûle; seulement, les êtres inanimés accomplissent chacune de leurs fonctions en vertu de leur nature propre, et les manoeuvres, par l’habitude. Ainsi,  ce n’est pas l’habileté pratique qui rend, à nos yeux, les chefs plus sages, mais c’est qu’ils possèdent la théorie et qu’ils connaissent les causes. En général, le signe du savoir c’est de pouvoir enseigner, et c’est pourquoi nous pensons que l’art est plus science que l’expérience, car les hommes d’art, et non les autres, peuvent enseigner.

            En outre, on ne regarde d’ordinaire aucune des sensations comme constituant la science. Sans doute elles sont le fondement de la connaissance du particulier, mais elles ne nous disent le pourquoi de rien : par exemple, pourquoi le feu est chaud; elles nous disent seulement qu’il est chaud. – C’est donc à bon droit que celui qui, le premier, inventa un  art quelconque, dégagé des sensations communes, excita l’admiration des hommes; ce ne fut pas seulement à raison de l’utilité de ses découvertes, mais pour sa sagesse et pour sa supériorité sur les autres. Puis les arts se multiplièrent, ayant pour objet, les uns, les nécessités, les autres, l’agrément; toujours les inventeurs de ces derniers furent considérés comme plus sages que ceux des autres, parce que leurs sciences n’étaient pas dirigées vers l’utile. – Aussi tous les différents arts étaient déjà constitués, quand on découvrit ces sciences qui ne s’appliquent ni aux plaisirs, ni aux nécessités, et elles prirent naissance dans les pays où régnait le loisir. C’est ainsi que l’Égypte fut le berceau des Mathématiques, car on y laissait de grands loisirs à la caste sacerdotale ».

                                    La Métaphysique, A, 1, trad.J. Tricot, Vrin, 1945, tome I, pp.4-5

 

 

Histoire et poésie (texte d’Aristote)

 Tandis que l’histoire relate ce qui est effectivement arrivé, la poésie invente ses intrigues et ses personnages. Aristote juge celle-ci plus philosophique que l’histoire.

 

 

 » La poésie est plus philosophique que l’histoire. – Or il est clair aussi, d’après ce que nous avons dit, que ce n’est pas  de raconter  les choses réellement arrivées qui est l’œuvre  propre du poète mais bien de raconter ce qui pourrait arriver. Les événements sont possibles suivant la vraisemblance ou la nécessité. En effet, l’historien et le poète ne diffèrent pas par le fait qu’ils font leurs récits l’un en vers l’autre en prose (on aurait pu mettre l’œuvre d’Hérodote en vers et elle ne serait pas moins de l’histoire en vers qu’en prose), ils se distinguent au contraire en ce que l’un raconte les événements qui sont arrivés, l’autre les événements qui pourraient arriver. Aussi la poésie est-elle plus philosophique et d’un caractère plus élevé que l’histoire ; car la poésie raconte plutôt le général, l’histoire le particulier. Le général, c’est-à-dire que telle ou telle sorte d’homme dira ou fera telles ou telles choses vraisemblablement ou nécessairement ;  c’est à cette représentation que vise la poésie, bien qu’elle attribue des noms aux personnages ; le  » particulier « , c’est ce qu’a fait Alcibiade ou ce qui lui est arrivé ».

 

Aristote

(384-322 av JC)

Poétique(335-323 ?), 1451a-1451b  pp 41-42.

 Traduction J. Hardy, Les Belles Lettres, 1990,1451a-1451b  pp 41-42.

L’animal politique (Aristote)

aristote
Aristote  définit ici  l’homme en tant qu’ « animal politique ». Aristote associe  cette spécificité   au langage, en tant qu’il est à la source des communautés humaines.
 

« Il est évident que l’homme est un animal politique plus que n’importe quelle abeille et que n’importe quel animal grégaire. Car, comme nous le disons, la nature ne fait rien en vain ; or seul parmi les animaux l’homme a un langage. Certes la voix est le signe du douloureux et de l’agréable, aussi la rencontre-t-on chez les animaux ; leur nature, en effet, est parvenue jusqu’au point d’éprouver la sensation du douloureux et de l’agréable et de se les signifier mutuellement. Mais le langage existe en vue de manifester l’avantageux et le nuisible, et par suite aussi le juste et l’injuste. Il n’y a en effet qu’une chose qui soit propre aux hommes par rapport aux autres animaux : le fait que seuls ils aient la perception du bien, du mal, du juste, de l’injuste et des autres notions de ce genre. Or avoir de telles notions en commun c’est ce qui fait une famille et une cité. »

 

Aristote, Les Politiques [environ 325-323 av. J.C.], Livre I, chapitre 2, 1253 a 8 – 1253 a 19, trad. par P. Pellegrin, GF, 1990, p. 91 – 92

 

L’homme et la technique (Aristote)

©homo sapiens

 Aristote définit ici l’art (technê) c’est-à-dire l’activité créatrice , englobant art et technique:
« Pour ce qui est des choses susceptibles d’être autrement, il en est qui relèvent de la création, d’autres de l’action, création et action étant distinctes (1. […]

Aussi la disposition, accompagnée de raison et tournée vers l’action, est-elle différente de la disposition, également accompagnée de raison, tournée vers la création ; aucune de ces notions ne contient l’autre ; l’action ne se confond pas avec la création, ni la création avec l’action. Puisque l’architecture est un art ; que cet art se définit par une disposition, accompagnée de raison, tournée vers la création; puisque tout art est une disposition accompagnée de raison et tournée vers la création, et que toute disposition de cette sorte est un art ; l’art et la disposition accompagnée de la raison conforme à la vérité se confondent. D’autre part, tout art a pour caractère de faire naître une oeuvre et recherche les moyens techniques et théoriques de créer une chose appartenant à la catégorie des possibles et dont le principe réside dans la personne qui exécute et non dans l’oeuvre exécutée. Car l’art ne concerne pas ce qui est ou se produit nécessairement, non plus que ce qui existe par un effet de la seule nature – toutes choses ayant en elles-mêmes leur principe. Du moment que création et action sont distinctes, force est de constater que  l’art se rapporte à la création, non à l’action proprement dite. Et, en une certaine mesure, art et hasard s’exercent dans le même domaine, selon le mot d’Agathôn  (2
L’art aime le hasard, comme le hasard aime l’art.
Donc, ainsi que nous l’avons dit, l’art est une disposition, susceptible de création, accompagnée de raison vraie, par contre le défaut d’art est cette disposition servie par un raisonnement erroné dans le domaine du possible ».
Aristote, Éthique à Nicomaque ( IV  s. av. J.-C.), traduction de J. Voilquin,
Éd. Garnier-Flammarion, 1965, L. VI, chap. 4, pp. 156-157.
1. La création poursuit un but extérieur (la réussite) tandis que l’action a son but en elle-même, selon Aristote (ibid., p. 155).
2. Poète tragique athénien du VE siècle.

Art et imitation (texte de Aristote)

©Chardin

 L’imitation (mimesis) est positive : elle est le propre de l’homme, et  elle est un moyen d’apprentissage. Dès lors l’imitation artistique peut nous fournir un plaisir double : elle correspond à une de nos tendances naturelles, et , grâce à ses représentations, elle rend supportable ce qui, dans le réel, ne l’est pas.

 » À l’origine de l’art poétique dans son ensemble, il semble bien y avoir deux causes, toutes deux naturelles.
 Imiter est en effet, dès leur enfance, une tendance naturelle aux hommes – et ils se différencient des autres animaux en ce qu’ils sont des êtres fort enclins à imiter et qu’ils commencent à apprendre à travers l’imitation – comme la tendance commune à tous, de prendre plaisir aux représentations; la preuve en est ce qui se passe dans les faits : nous prenons plaisir à contempler les images les plus exactes de choses dont la vue nous est pénible dans la réalité, comme les formes d’animaux les plus méprisés et des cadavres. Une autre raison est qu’apprendre est un grand plaisir non seulement pour les philosophes, mais pareillement aussi pour les autres hommes – quoique les points communs entre eux soient peu nombreux à ce sujet. On se plaît en effet à regarder les images car leur contemplation apporte un enseignement et permet de se rendre compte de ce qu’est chaque chose, par exemple que ce portrait-là, c’est un tel; car si l’on se trouve ne pas l’avoir vu auparavant, ce n’est pas en tant que représentation que ce portrait procurera le plaisir, mais en raison du fini dans l’exécution, de la couleur ou d’une autre cause de ce genre.
 L’imitation, la mélodie et le rythme ( car il est évident que les mètres sont une partie des rythmes ) nous étant naturels, ceux qui à l’origine avaient les meilleures dispositions naturelles en ce domaine, firent peu à peu des progrès, et à partir de leurs improvisations, engendrèrent la poésie. Mais la poésie se divisa suivant le caractère propre à chacun; ceux qui avaient une âme noble imitaient les belles actions et celles de leurs pareils, ceux qui étaient plus vulgaires imitaient les actions des hommes bas, en composant d’abord des blâmes, tout comme les autres composaient des hymnes et des éloges ».
  Poétique, IV, 1448 b, trad. M. Magnien, Le Livre de poche classique, 2002, pp. 88-89.
 

L’homme, animal politique et doué de langage (Texte d’Aristote)

©femme grecqueL’homme est un « animal politique ». Aristote relève cette spécificité en l’associant étroitement au langage, en tant qu’il est à la source des communautés humaines.


« Il est évident que l’homme est un animal politique plus que n’importe quelle abeille et que n’importe quel animal grégaire. Car, comme nous le disons, la nature ne fait rien en vain ; or seul parmi les animaux l’homme a un langage. Certes la voix est le signe du douloureux et de l’agréable, aussi la rencontre-t-on chez les animaux ; leur nature, en effet, est parvenue jusqu’au point d’éprouver la sensation du douloureux et de l’agréable et de se les signifier mutuellement. Mais le langage existe en vue de manifester l’avantageux et le nuisible, et par suite aussi le juste et l’injuste. Il n’y a en effet qu’une chose qui soit propre aux hommes par rapport aux autres animaux : le fait que seuls ils aient la perception du bien, du mal, du juste, de l’injuste et des autres notions de ce genre. Or avoir de telles notions en commun c’est ce qui fait une famille et une cité. »

 

Aristote, Les Politiques [environ 325-323 av. J.C.], Livre I, chapitre 2, 1253 a 8 – 1253 a 19, trad. par P. Pellegrin, GF, 1990, p. 91 – 92