Citation commentée J.S. Mill

« Mieux vaut un homme mécontent qu’un porc satisfait » John-Stuart Mill (1806-1873) 

 Cette citation peut être exploitée dans un devoir sur le bonheur, sur la conscience, sur la condition humaine, sur le désir.  Il y a ici une comparaison entre un animal et un homme, avec  implicitement l’idée que la conscience humaine  induit  la souffrance et l’insatisfaction. Ce qui nous sépare des autres bêtes est donc  la source de notre dignité, mais aussi  la raison de notre incapacité à jouir innocemment  de tous les plaisirs de l’existence.

 

 Pour une liste de citations voyez ici :

Quiz : https://lewebpedagogique.com/quizz/2009/04/21/bac-quiz-de-philosophie-5-special-citations/

 Le quiz vous dira la bonne réponse.

Eloge de la philosophie

 

Le philosophe regarde les naufrages de la société, mais sans y participer. Tel est l’avantage non négligeable de la philosophie!

« Il est doux, quand la vaste mer est soulevée par les vents, d’assister du rivage à la détresse d’autrui ; non qu’on trouve si grand plaisir à regarder souffrir ; mais on se plaît à voir quels maux vous épargnent. Il est doux aussi d’assister aux grandes luttes de la guerre, de suivre les batailles rangées dans les plaines, sans prendre sa part du danger. Mais la plus grande douceur est d’occuper les hauts lieux fortifiés par la pensée des sages, ces régions , sereines d’où s’aperçoit au loin le reste des hommes, qui errent çà et là en cherchant au hasard le chemin de la vie, qui luttent de génie ou se disputent la gloire de la naissance, qui s’épuisent en efforts de jour et de nuit pour s’élever au faîte des richesses ou s’emparer du pouvoir.

O misérables esprits des hommes, ô coeurs aveugles ! Dans quelles ténèbres, parmi quels  dangers, se consume ce peu d’instants qu’est la vie ! Comment ne pas entendre le cri de la nature, qui ne réclame rien d’autre qu’un corps exempt de douleur, un esprit heureux, libre d’inquiétude et de crainte ?

Au corps, nous voyons qu’il est peu de besoins. Tout ce qui lui épargne la douleur est aussi capable de lui procurer maintes délices. La nature n’en demande pas davantage : s’il n’y a point dans nos demeures des statues d’or, éphèbes tenant dans leur main droite des flambeaux allumés pour l’orgie nocturne ; si notre maison ne brille pas d’argent et n’éclate pas d’or; si les cithares ne résonnent pas entre les lambris dorés des grandes salles, du moins nous suffit-il, amis étendus sur un tendre gazon, au bord d’une eau courante, à l’ombre d’un grand arbre, de pouvoir à peu de frais réjouir notre corps surtout quand le temps sourit et que la saison émaille de fleurs l’herbe verte des prairies. Et puis, la brûlure des fièvres ne délivre pas plus vite notre corps, que nous nous agitions sur des tapis brodés, sur la pourpre écarlate, ou qu’il nous faille coucher sur un lit plébéien.

Puisque les trésors ne sont pour notre corps d’aucun secours, et non plus la noblesse ni la gloire royale, comment seraient-ils plus utiles à l’esprit ?

(…] Si la hantise des soucis ne cède ni au bruit des armes, ni aux cruels javelots, s’ils tourmentent avec audace rois et puissants du monde, s’ils ne respectent ni l’éclat de l’or, ni la glorieuse splendeur de la pourpre comment douter que la raison ait seule le pouvoir de les chasser, d’autant plus surtout que notre vie se débat dans les ténèbres ? »

LUCRÈCE (98-55 av. J.-C.), De la Nature, Livre II, v. 1-52, trad. H. Clouard, Garnier-Flammarion.

 

Misère de l’homme sans Dieu (texte de Pascal)

 

 Pour Pascal, il n’y a pas de salut en dehors de la foi :

 

 

« Les grandeurs et les misères de l’homme sont tellement visibles, qu’il faut nécessairement que la véritable religion nous enseigne et qu’il y a quelque grand principe de grandeur en l’homme, et qu’il y a un grand principe de misère. Il faut donc qu’elle nous rende raison de ces étonnantes contrariétés. Il faut que, pour rendre l’homme heureux, elle lui montre qu’il y a un Dieu; qu’on est obligé de l’aimer; que notre unique félicité est d’être en lui, et notre unique mal d’être séparé de lui; qu’elle reconnaisse que nous sommes pleins de ténèbres qui nous empêchent de le connaître et de l’aimer; et qu’ainsi nos devoirs nous obligeant d’aimer Dieu, et nos concupiscences nous en détournant, nous sommes pleins d’injustice. Il faut qu’elle nous rende raison de ces oppositions que nous avons à Dieu et à notre propre bien. Il faut qu’elle nous enseigne les remèdes à ces impuissances, et les moyens d’obtenir ces remèdes. Qu’on examine sur cela toutes les religions du monde, et qu’on voie s’il y en a une autre que la chrétienne qui y satisfasse ».

Pascal, Pensées ( 1670), 430.

Le bonheur (texte de Descartes)

 

 Si le bonheur est l’accord entre nos désirs et l’ordre du monde, alors mieux vaut modifier nos désirs:

 

« Ma troisième maxime était de tâcher toujours plutôt à me vaincre que la fortune, et à changer mes désirs que l’ordre du monde; et plus généralement, de m’accoutumer à croire qu’il n’y a rien qui soit entièrement en notre pouvoir, que nos pensées, en sorte qu’après que nous avons fait notre mieux, touchant les choses qui nous sont extérieures, tout ce qui manque de nous réussir’ est, au regard de nous, absolument impossible. Et ceci seul me semblait être suffisant pour m’empêcher de rien désirer à l’avenir que je n’acquisse, et ainsi pour me rendre content. Car notre volonté ne se portant naturellement à désirer que les choses que notre entendement lui représente en quelque façon comme possibles, il est certain que, si nous considérons tous les biens qui sont hors de nous comme également éloignés de notre pouvoir, nous n’aurons pas plus de regret de manquer de ceux qui semblent être dus à notre naissance, lorsque nous en serons privés sans notre faute, que nous avons de ne posséder pas les royaumes de la Chine ou du Mexique; et que faisant, comme on dit, de nécessité vertu, nous ne désirerons pas davantage d’être sains, étant malades, ou d’être libres, étant en prison, que nous faisons maintenant d’avoir des corps d’une matière aussi peu corruptible que les diamants, ou des ailes pour voler comme les oiseaux. Mais j’avoue qu’il est besoin d’un long exercice, et d’une méditation souvent réitérée, pour s’accoutumer à regarder de ce biais toutes les choses; et je crois que c’est principalement en ceci que consistait le secret de ces philosophes, qui ont pu autrefois se soustraire à l’empire de la fortune, et, malgré les douleurs et la pauvreté , disputer de la félicité avec leurs dieux »

 

Descartes troisième maxime  Discours de la méthode, troisième partie.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le cinéma, septième art

 Clément Rosset s’interroge ici sur le statut de la « réalité cinématographique ».

Il se  demande notamment à quoi tient le plaisir que procure le cinéma. Et si ce plaisir est de l’ordre du  divertissement, le cinéma peut-il être tenu pour un art?

« La similitude entre la perception quotidienne et le découpage cinématographique est si grande qu’on peut raisonnablement estimer qu’à forces égales le second finit inévitablement  – si l’on tient compte de l’impact sociologique du cinéma et du nombre d’heures passées en moyenne devant l’écran de cinéma ou de télévision – par influer sur la première : que le  choix des images réelles en vient à être conditionné par la sélection des images   cinématographiques, et qu’ainsi la vision du monde chez l’homme du XXe siècle se rapproche insensiblement de celle que lui suggère le cinéma. Le succès de la bande dessinée moderne, qui s’inspire abondamment du cinéma tant par le choix de ses cadrages que par sa conception générale de l’ordre spatio-temporel, est peut-être un signe avant-coureur de cette future osmose entre la perception du réel et la perception cinématographique.
Quoi qu’il en soit, la réalité cinématographique n’apparaît pas comme très différente de la
réalité tout court. L’une et l’autre se ressemblent de toute façon trop pour qu’on puisse chercher, dans une différence spécifique entre les deux réalités, la raison du prestige de l’une par rapport à l’autre. S’il arrive au cinéma de séduire davantage, ce n’est pas parce  qu’il présente une version améliorée et plus désirable de la réalité, mais plutôt parce qu’il présente cette réalité comme située provisoirement ailleurs, par  conséquent hors de portée du désir et de la crainte de tous les jours.
Le privilège de la réalité cinématographique n’est pas d’être autre que la réalité tout
court, mais de s’y confondre tout en bénéficiant d’une sorte d’ex-territorialité. Toujours  la même chose mais située ailleurs, en un site qu’on ne saurait atteindre ni d’où on ne  saurait être atteint soi-même : la même réalité, ou si l’on veut la réalité même,  miraculeusement tenue à distance. Cette mise à distance de la réalité est la source  principale du plaisir offert par le cinéma, lequel consiste ainsi essentiellement en une jouissance par procuration de ce qui apparaît sur l’écran, soit une participation sans aucun engagement personnel à ce qui s’y montre de plaisant ou d’horrible. Car bonheur et malheur sont ici également désirables, et pour la même raison, dès lors qu’on est assuré qu’ils ne sont pas présentement notre affaire : il est aussi plaisant de voir d’un peu loin le bonheur dont on est privé que de voir, toujours d’un peu loin, le malheur auquel on échappe. Et le  cinéma excelle à satisfaire ces deux appétits apparemment contradictoires, quoique, en fait,  complémentaires. Il nous offre, à volonté, tout ce dont la réalité nous prive alors qu’elle  l’accorde à d’autres et pourrait éventuellement l’accorder à nous-mêmes : buffet dressé par  le meilleur traiteur, maison à la décoration soignée et à la tenue impeccable, femme incomparablement belle et séduisante ».

Propos sur le cinéma PUF, 2001


L’éternel retour (texte de Nietzsche)

                               

 Admettons que nous soyons destinés à revivre éternellement ce que nous vivons aujourd’hui : que penserions-nous de cette perspective? De notre réponse dépendra  notre présent.

« Et si un jour ou une nuit, un démon se glissait furtivement dans ta plus solitaire solitude et te disait: «Cette vie, telle que tu la vis et l’a vécue, il te faudra la vivre encore une fois et encore d’innombrables fois; et elle ne comportera rien de nouveau, au contraire, chaque douleur et chaque  plaisir et chaque pensée et soupir et tout ce qu’il y a dans ta vie d’indiciblement petit et grand doit pour toi revenir, et tout suivant la même succession et le même enchaînement – et également cette araignée et ce clair de lune entre les arbres, et également cet instant et moi-même. Un éternel sablier de l’existence est sans cesse renversé, et toi avec lui, poussière des  poussières! » – Ne te jetterais-tu pas par terre en grinçant des dents et en maudissant le démon qui parla ainsi ? Ou bien as-tu vécu une fois un instant formidable où tu lui répondrais: « Tu es un dieu et jamais je n’entendis rien de plus divin!» Si cette pensée s’emparait de toi, elle te métamorphoserait, toi, tel que tu es, et, peut-être, t’écraserait; la question, posée à  propos de tout et de chaque chose, «veux-tu ceci encore une fois et encore d’innombrables fois?» ferait peser sur ton agir le poids le plus lourd! Ou combien te faudrait-il aimer et toi-même et la vie pour ne plus aspirer à rien d’autre qu’à donner cette approbation et apposer ce sceau ultime et éternel ? »
Friedrich Nietzsche, Le Gai Savoir (1882-1887), § 341, trad. P. Wotling, Flammarion, coll. «GF»,

2e éd.2000, p. 279-280.

Temps et bonheur (texte de Marc-Aurèle)

 

La durée (courte) d’une vie n’est  pas un obstacle au bonheur. Celui-ci, selon le stoïcisme, tient à notre aptitude à accepter ce qui ne dépend pas de nous, même la mort, puisque nous n’ avons pas le pouvoir d’éviter. Sachons profiter du temps présent

« Dusses-tu vivre trois fois mille ans, et même autant de fois dix mille ans, souviens-toi toujours que personne ne perd d’autre existence que celle qu’il vit et qu’on ne vit que celle qu’on perd. Ainsi la plus longue et la plus courte reviennent au même. Le présent est égal pour tous et ce qu’on perd est donc égal (aussi), et ce qu’on perd apparaît de la sorte infinitésimal. On ne saurait perdre, en effet, le passé ni l’avenir, car ce que nous n’avons pas, comment pourrait-on nous le ravir? Souviens-toi donc toujours de ces deux choses; abord, que tout, de toute éternité, est d’aspect identique et repasse par les mêmes cycles, et qu’il n’importe pas qu’on assiste au même spectacle pendant cent ou deux cents ans ou toute l’éternité; ensuite que l’homme le plus chargé d’années et celui qui mourra le plus tôt font la même perte, car c’est du moment présent seul qu’on doit être privé, puisque c’est le seul qu’on possède, et qu’on ne peut perdre ce qu’on n’a pas ».
Marc Auréle (II, siècle av. J.-C.), Pensées, livre II, chap. 14, trad. A.-I. Trannoy,
Les Belles Lettres, 1975, p. 15.

Désir et tourment (texte de Schopenhauer)

 

 

 

 Le désir est insatiable…Il est difficile  de connaître une  satisfaction durable et  nous sommes condamnés à vivre éternellement dans les souffrances de la privation.

 

« Tout vouloir procède d’un besoin, c’est-à-dire d’une privation, c’est-à-dire d’une souffrance. La satisfaction y met fin ; mais pour un désir qui est satisfait, dix au moins sont contrariés ; de plus le désir est long et ses exigences tendent à l’infini ; la satisfaction est courte et elle est parcimonieusement mesurée. Mais ce contentement suprême n’est lui-même qu’apparent ; le désir satisfait fait place aussitôt à un nouveau désir ; le premier est une déception reconnue, le second est une déception non encore reconnue. La satisfaction d’aucun souhait ne peut procurer de contentement durable et inaltérable. C’est comme l’aumône qu’on jette à un mendiant : elle lui sauve aujourd’hui la vie pour prolonger sa misère jusqu’à demain. – Tant que notre conscience est remplie par notre volonté, tant que nous sommes asservis à la pulsion du désir, aux espérances et aux craintes continuelles qu’il fait naître, tant que nous sommes sujets du vouloir, il n’y a pour nous ni bonheur durable, ni repos. Pouruivre ou fuir, craindre le malheur ou chercher la jouissance, c’est en réalité tout un ; l’inquiétude d’une volonté toujours exigeante, sous quelque forme qu’elle se manifeste, emplit et trouble sans cesse la conscience ; or sans repos le véritable bonheur est impossible. Ainsi le sujet du vouloir ressemble à Ixion attaché sur une roue qui ne cesse de tourner, aux Danaïdes qui puisent toujours pour emplir leur tonneau, à Tantale éternellement altéré ».

A.Schopenhauer, Le monde comme volonté et comme représentation(1818), trad.A.Burdeau, éd. PUF,1966, pp.252-253.