Condamnés à être libres (texte de Sartre)

 

La liberté est un fardeau , écrit Sartre dans l’Etre et le néant. Parce que je ne peux pas fuir mes responsabilités:

 

« La conséquence essentielle de nos remarques antérieures [1], c’est que l’homme, étant condamné à être libre, porte le poids du monde tout entier sur les épaules : il est responsable du monde et de lui-même en tant que manière d’être. Nous prenons le mot  de « responsabilité » en son sens banal de « conscience » (d’) être l’auteur incontestable d’un événement ou d’un objet ». En ce sens, la responsabilité du pour-soi est accablante, puisqu’il est celui par qui il se fait qu’il y ait un monde ; et, puisqu’il est aussi celui qui se fait être, quelle que soit donc la situation avec son coefficient d’adversité propre, fût-il insoutenable ; il doit l’assumer avec la conscience orgueilleuse d’en être l’auteur, car les pires inconvénients ou les pires menaces qui risquent d’atteindre ma personne n’ont de sens que par mon projet ; et c’est sur le fond d’engagement que je suis qu’ils paraissent. Il est donc insensé de songer à se plaindre, puisque rien d’étranger n’a décidé de ce que nous ressentons, de ce que nous vivons ou de ce que nous sommes. Cette responsabilité absolue n’est pas acceptation d’ailleurs : elle est simple revendication logique des conséquences de notre liberté. Ce qui m’arrive m’arrive par  moi et je ne saurais ni m’en affecter ni me révolter ni m’y résigner ».

Jean-Paul Sartre

L’étre et le néant(1943)

Collection TEL

Gallimard, 1976 , p 612

 

 

Note 1 : Ce texte constitue le début de la troisième sous-partie du dernier chapitre de l’Etre et le néant (« Avoir, faire et être ») qui porte sur la liberté.

 

 

La liberté (texte de Descartes)

 Liberté d’indifférence et liberté éclairée        

  Le libre arbitre  peut se manifester sous des  formes opposées. Elle est tantôt une forme d’indifférence, tantôt  elle est « éclairée ».

La liberté d’indifférence, qui n’est que le « plus bas degré de la liberté » selon Descartes, est cependant  en même temps le fondement de toutes les autres formes de liberté.

 

 

 

 « L’indifférence me semble signifier proprement  l’état dans lequel est la volonté lorsqu’elle n’est pas poussée d’un côté plutôt que de l’autre par la perception du vrai et du bien ; et c’est en ce sens que je l’ai prise lorsque j’ai écrit que le plus bas degré de la liberté est celui où nous nous déterminons aux choses pour lesquelles nous sommes indifférents. Mais peut-être que d’autres entendent par indifférence une faculté positive de se déterminer pour l’un ou       l’autre de deux contraires, c’est-à-dire pour poursuivre ou  pou fuir, pour affirmer ou pour nier. Cette faculté positive, je n’ai pas nié qu’elle fût dans la volonté. Bien plus, j’estime qu’elle y est, non seulement dans ces actes où elle n’est pas poussée par des raisons évidentes d’un côté plutôt que de l’autre, mais aussi dans tous les autres ; à ce point que, lorsqu’une raison  très évidente nous porte d’un côté, bien que, moralement parlant, nous ne puissions guère aller à l’opposé, absolument parlant, néanmoins, nous le pourrions. En effet, il nous est toujours possible de nous retenir de poursuivre un bien clairement connu ou d’admettre une vérité évidente, pourvu que nous pensions que c’est un bien d’affirmer par là notre libre arbitre.

De plus, il faut remarquer que la liberté peut être considérée dans les actions de la volonté avant l’accomplissement ou pendant l’accomplissement.

[…] Une plus grande liberté consiste en effet ou bien dans une plus grande facilité de se déterminer, ou bien dans un plus grand usage de cette puissance positive que nous avons de suivre le pire, tout en voyant le meilleur. Si nous prenons le parti où nous voyons le plus de bien, nous nous déterminons plus facilement ; si nous suivons le parti contraire, nous usons davantage de cette puissance positive ; ainsi nous pouvons toujours agir plus librement dans les choses où nous voyons plus de bien que de mal, que  dans les choses appelées par nous indifférentes. En ce sens on peut même dire que les choses qui nous sont commandées par les autres et que sans cela nous ne ferions point de nous-mêmes, nous les faisons moins librement que celles qui ne nous sont pas commandées ; parce que le jugement qu’elles sont difficiles à faire est opposé au jugement qu’il est bon de faire ce qui est commandé, et ces deux jugements, plus ils nous meuvent également, plus ils mettent en nous d’indifférence prise au premier sens.

Considérée maintenant dans les actions de la volonté, pendant qu’elles s’accomplissent, la liberté n’implique aucune indifférence, qu’on la prenne au premier ou au deuxième sens ; parce  que ce qui est fait ne peut pas demeurer non fait, étant donné qu’on le fait. Mais elle consiste dans la seule facilité d’exécution, et alors, libre, spontané et volontaire ne sont qu’une même chose. C’est en ce sens que j’ai écrit que je suis porté d’autant plus librement vers quelque chose que je suis poussé par plus de raisons, car il est certain que notre volonté se meut alors avec plus de facilité et  plus d’élan. »

Lettre au Père Mesland du 9 Février 1645, dans Œuvres et lettres, Gallimard

Bibliothèque de la Pléiade p1177-1178   1970

 

L’autonomie (texte de Kant)

 Se donner à soi même la loi que l’on décide de suivre, telle est la définition de la liberté pour  Kant :

« L’autonomie de la volonté est le principe unique de toutes les lois morales et des devoirs qui y sont conformes ; au contraire toute hétéronomie [1]du libre choix, non seulement n’est la base d’aucune obligation, mais elle est plutôt opposée au principe de l’obligation et à la moralité de la volonté. Le principe unique de la moralité consiste dans l’indépendance, à l’égard de toute matière de la loi (c’est-à-dire à l’égard d’un objet désiré) et en même temps aussi dans la détermination du libre choix par la simple forme législative universelle, dont une maxime doit être capable. Mais cette  indépendance est la liberté au sens  négatif, cette législation propre de la raison pure et, comme telle, pratique, est la liberté au sens  positif. La loi morale n’exprime donc pas autre chose que l’autonomie de la raison pure  pratique, c’est-à-dire de la liberté, et cette autonomie est elle-même la condition formelle de toutes les maximes, la seule par laquelle elles puissent s’accorder avec la loi pratique suprême. Si donc la matière du vouloir, qui ne peut être que l’objet d’un désir lié avec la loi, intervient dans la loi pratique comme condition de la possibilité de cette loi, il en résulte une hétéronomie du libre choix, c’est-à-dire la dépendance à l’égard de la loi naturelle, de quelque impulsion ou de quelque penchant, et la volonté ne se donne plus elle-même la loi, mais seulement le précepte d’une obéissance raisonnable à une loi pathologique [2]. Mais la maxime qui, dans ce cas, ne peut jamais contenir en soi la forme universellement législative, non seulement ne fonde de cette manière aucune obligation, mais elle est elle-même opposée au principe  d’une raison pure pratique, et par conséquent aussi à l’intention morale, quand même l’action qui en résulte serait conforme à la loi.

 

 

Kant Critique de la raison pratique (1788)

Traduction François Picavet

Première partie,Théorème IV,P33

PUF 1965