La montagne d’or (texte de Hume)

 

Pour l’empiriste Hume, toutes nos idées sont dérivées d’impressions. Les matériaux de notre pensée sont tous empruntés à l’expérience. L’idée de Dieu peut donc n’être que le prolongement  d’autres idées :

 

 

« Ce qu’on n’a jamais vu, ce dont on n’a jamais entendu parler, on peut pourtant le concevoir; et il n’y a rien au-dessus du pouvoir de la pensée, sauf ce qui implique une absolue contradiction.

Mais, bien que notre pensée semble posséder cette liberté, nous trouverons, à l’examiner de plus près, qu’elle est réellement resserrée en de très étroites limites et que tout ce pouvoir créateur de l’esprit ne monte à rien de plus qu’à la faculté de composer, de transposer, d’accroître ou de diminuer les matériaux que nous apportent les sens et l’expérience. Quand nous pensons à une montagne d’or, nous joignons seulement deux idées compatibles, or et montagne, que nous connaissions auparavant. Nous pouvons concevoir un cheval vertueux; car le sentiment que nous avons de nous-mêmes nous permet de concevoir la vertu; et nous pouvons unir celle-ci à la figure et à la forme d’un cheval, animal qui nous est familier. Bref, tous les matériaux de la pensée sont tirés de nos sens, externes ou internes ; c’est seulement leur mélange et leur composition qui dépendent de l’esprit et de la volonté. Ou, pour m’exprimer en langage philosophique, toutes nos idées ou perceptions plus faibles sont des copies de nos impressions, ou perceptions plus vives. […]

Même les idées qui, à première vue, semblent les plus éloignées de cette origine, on voit, à les examiner de plus près, qu’elles en dérivent. L’idée de Dieu, en tant qu’elle signifie un être infiniment intelligent, sage et bon, naît de la réflexion sur les opérations de notre propre esprit quand nous augmentons sans limites ces qualités de bonté et de sagesse ».

David Hume, Enquête sur l’entendement humain (1748), section II, trad. A. Leroy, Éd. Aubier-Montaigne, 1969, pp. 54-56.

 

Sujets probables de dissertation sur l’art

Tout le monde est-il artiste ?

L’œuvre d’art est-elle nécessairement belle ?

Dans quelle mesure l’adjectif « artificiel » a-t-il un sens critique ?

L’art nous affranchit-il de l’ordre du temps ?

Un artiste doit-il être original ?

L’œuvre d’art nous éloigne-t-elle ou nous rapproche-t-elle du réel ?

Les oeuvres d’art sont-elles des réalités comme les autres ?
Seul le beau est-il aimable ?
Le beau peut-il ne pas plaire ?

Pour apprécier le beau, faut-il être cultivé ?

Peut-on aimer une œuvre d’art sans la comprendre ?
Peut-on être indifférent à la beauté ?

L’art est-il un langage ?

Que peint le peintre ?

L’art peut-il être immoral ?

L’art brut selon Jean Dubuffet

 (Photo classe collège Evariste Gallois)

           

Dubuffet pose des questions dérangeantes. La culture  officielle est elle seule admirable?  Ne risque-t-elle pas d’occulter   une création  moins exposée?

 La création authentique ou  pure ne serait-elle pas à chercher chez ceux qui échappent à une telle culture, c’est-à-dire chez ceux que Dubuffet qualifie d’artistes «bruts» ?

 

                » La culture a proprement déconsidéré la création d’art. Le public la regarde comme activité ridicule, passe-temps d’incapables, inutile et oiseux et, par là-dessus, coloré d’imposture. Celui qui s’y adonne est l’objet de mépris. Cela vient justement des formes qu’elle emprunte, conservées du passé et réservées à une seule caste (1); elles sont étrangères à la vie courante. La création parle une langue rituelle, une langue d’église. Le regard que l’homme de la rue porte à l’artiste est à peu près le même qu’il porte au curé. L’un comme l’autre lui paraît officiant d’un cérémonial totalement dénué de portée pratique. Il n’y aura d’affection et d’intérêt du public pour les poètes et les artistes que lorsque ceux-ci parleront la langue vulgaire, au lieu de leur langue prétendue sacrée.

            Si au lieu de mettre en tête des gens du commun que les mises en forme culturelles usuelles sont les seules admissibles pour la création d’art, on leur suggérait d’inventer eux-mêmes des mises en forme inédites et convenant à ce qu’ils désirent faire, des moules qui se prêtent à la nature propre de leur pâte, on verrait, je crois, grand nombre de gens s’adonner à la création. Ce sont les moules offerts qui les rebutent, moules dans lesquels d’ailleurs on ne peut couler qu’une certaine sorte de pâte, qui n’est pas du tout la leur. Ainsi renoncent-ils. La culture excelle à empêcher les oeufs d’éclore.

            La culture a porté les choses à ce point que le public a le sentiment qu’il faut se contrefaire pour faire acte de production d’art ».

 

(1) que Dubuffet qualifie de «possédante», et qui ne voit «dans la création d’art que matière à prestige et signe de puissance».

 

                        Asphyxiante culture (1968, édition augmentée, 1986), Éditions de Minuit, pp.27-28.

 

 

L’homme et la technique (Aristote)

©homo sapiens

 Aristote définit ici l’art (technê) c’est-à-dire l’activité créatrice , englobant art et technique:
« Pour ce qui est des choses susceptibles d’être autrement, il en est qui relèvent de la création, d’autres de l’action, création et action étant distinctes (1. […]

Aussi la disposition, accompagnée de raison et tournée vers l’action, est-elle différente de la disposition, également accompagnée de raison, tournée vers la création ; aucune de ces notions ne contient l’autre ; l’action ne se confond pas avec la création, ni la création avec l’action. Puisque l’architecture est un art ; que cet art se définit par une disposition, accompagnée de raison, tournée vers la création; puisque tout art est une disposition accompagnée de raison et tournée vers la création, et que toute disposition de cette sorte est un art ; l’art et la disposition accompagnée de la raison conforme à la vérité se confondent. D’autre part, tout art a pour caractère de faire naître une oeuvre et recherche les moyens techniques et théoriques de créer une chose appartenant à la catégorie des possibles et dont le principe réside dans la personne qui exécute et non dans l’oeuvre exécutée. Car l’art ne concerne pas ce qui est ou se produit nécessairement, non plus que ce qui existe par un effet de la seule nature – toutes choses ayant en elles-mêmes leur principe. Du moment que création et action sont distinctes, force est de constater que  l’art se rapporte à la création, non à l’action proprement dite. Et, en une certaine mesure, art et hasard s’exercent dans le même domaine, selon le mot d’Agathôn  (2
L’art aime le hasard, comme le hasard aime l’art.
Donc, ainsi que nous l’avons dit, l’art est une disposition, susceptible de création, accompagnée de raison vraie, par contre le défaut d’art est cette disposition servie par un raisonnement erroné dans le domaine du possible ».
Aristote, Éthique à Nicomaque ( IV  s. av. J.-C.), traduction de J. Voilquin,
Éd. Garnier-Flammarion, 1965, L. VI, chap. 4, pp. 156-157.
1. La création poursuit un but extérieur (la réussite) tandis que l’action a son but en elle-même, selon Aristote (ibid., p. 155).
2. Poète tragique athénien du VE siècle.

La vraie tâche de l’art (Nietzsche)

© » L’art doit avant tout embellir la vie, donc nous rendre nous-mêmes tolérables aux autres et agréables si  possible : ayant cette tâche en vue, il modère et nous tient en brides, crée des formes de civilité, lie ceux dont l’éducation n’est pas faite à des lois de convenance, de propreté, de politesse, leur apprend à parler et à se taire au bon moment.
De plus, l’art doit dissimuler ou réinterpréter tout ce qui est laid, ces choses pénibles, épouvantables et dégoûtantes qui, malgré tout les efforts, à cause des origines de la nature humaine, viendront toujours de nouveau à la surface : il doit agir ainsi surtout pour ce qui en est des passions, des douleurs de l’âme et des craintes, et faire transparaître, dans la laideur inévitable ou insurmontable, son côté significatif.
Après cette tâche de l’art, dont la grandeur va jusqu’à l’énormité, l’art que l’on appelle véritable, l’art des œuvres d’art, n’est qu’accessoire. L’homme qui sent en lui un excédent de ces forces qui embellissent, cachent, transforment, finira par chercher, à s’alléger de cet excédent par l’œuvre d’art ; dans certaines circonstances, c’est tout un peuple qui agira ainsi.
 Mais on a l’habitude, aujourd’hui, de commencer l’art par la fin ; on se suspend à sa queue, avec l’idée que l’art des oeuvres d’art est le principal et que c’est en partant de cet art que la vie doit être améliorée et transformée. Fous que nous sommes !  Si nous commençons le repas par le dessert, goûtant à un plat sucré après l’autre, quoi d’étonnant su nous nous gâtons l’estomac et même l’appétit pour le bon festin, fortifiant et nourrissant , à quoi l’art nous convie. « 

Nietzsche
Humain, trop humain
Mercure de France, p109
COMMENTAIRE (LHL) :

-Nietzsche parle de l’art, mais en un sens inhabituel, puisqu’il prend bien soin de distinguer l' » art  » ( au sens où il l’entend) et la création d’œuvres d’art (sens usuel, et restreint, du mot  » art « ). Il faudra insister sur ce point , et essayer de comprendre en quel sens Nietzsche entend exactement le mot  » art « .
– L’art doit  » embellir la vie  » : le texte dit quels effets doit produire l’art (dissimuler ce qui est laid etc..) . Mais il ne donc pas comment il parvient à ce résultat. Il faudra se poser la question, et suggérer au moins quelques pistes (l’art élabore un monde parallèle, il nous aide à sublimer nos désirs, il permet de regarder le monde sous un angle inattendu, de voir la beauté inaperçue de choses anodines, il transfigure le réel,  etc..).
PROCEDES D’ ARGUMENTATION

 Il s’agit de présenter une définition originale de l’art que Nietzsche caractérise par sa finalité (deux premiers paragraphes). Cette conception particulière de l’art constitue la thèse du texte, que vient compléter une remarque d’ordre polémique : l’art n’est pas ce que l’on tient habituellement pour tel (3ième §) . Cette précision est illustrée par une analogie (4ième §) : l’art, au sens étroit est, par rapport à l’art, au sens véritable, comme un dessert par rapport à l’ensemble du repas .

THESE
Ce qui est essentiel, dans  l’art , c’est la capacité d’embellir la vie. Ainsi compris,         l’  » art  » se réduit pas à la création d’œuvres d’art .

 PLAN DETAILLE
-1 ier § : La tâche principale de l’art est d’embellir la vie, de l’adoucir, de la pacifier.
-2ième § : Seconde tâche de l’art : il rend supportable, en dégageant des significations implicites mais inaperçues, tout ce qui est pénible, trivial, repoussant. Il s’approprie la laideur et la transfigure.
-3ième§ : Ce pouvoir d’esthétisation est à la portée de chacun d’entre nous. Il  ne concerne pas les seuls artistes, au sens usuel du terme (créateurs reconnus et admirés).
-4ième § : Si l’art est comme un repas, l’œuvre d’art est un complément délicieux , mais non pas substantiel (ce n’est pas le plat de résistance, ni la totalité du repas).

 ENJEUX PHILOSOSPHIQUES DU TEXTE :
-Une définition élargie de l’art. Pour Nietzsche, comme pour Proust ou Bergson  , l’esthétisation de la vie n’est pas le propre des créateurs attitrés. Tout le monde peut être poète , au  moins par moments , c’est-à-dire voir le monde sous un angle esthétique, l’appréhender dans toute sa richesse, être attentif aux ressources créatrices  de la vie.
– La vocation de l’art est de magnifier la vie, de découvrir en elle  fécondité et  grâce, de  l’assumer , et d’une certaine manière, de la diviniser .  Il n’y a pas besoin, pour cela,  de disposer d’un talent spécifique.
– Surmonter la souffrance, transfigurer la douleur : cette faculté   manifeste une puissance positive  que toute éducation devrait s’efforcer d’encourager. Pour Nietzsche, comme pour Schiller, la beauté est libératrice.

Artiste ou névropathe ? (texte de Freud)

©vierge et saint anne
« L’artiste, comme le névropathe, s’était  retiré loin de la réalité insatisfaisante dans ce monde imaginaire, mais à l’inverse du névropathe il s’entendait à trouver le chemin du retour et à reprendre pied dans la réalité. Ses créations, les oeuvres d’art, étaient les satisfactions imaginaires de désirs inconscients, tout comme les rêves, avec lesquels elles avaient d’ailleurs en commun le caractère d’être un compromis, car elles aussi devaient éviter le conflit à découvert avec les puissances de refoulement. Mais à l’inverse des productions asociales narcissiques du rêve, elles pouvaient compter sur la sympathie des autres hommes, étant capables d’éveiller et de satisfaire chez eux les mêmes inconscientes aspirations du
désir. De plus elles se servaient, comme « prime de séduction » , du plaisir attaché à la perception de la beauté de la forme. Ce que la psychanalyse pouvait faire, c’était – d’après les rapports réciproques des impressions vitales, des vicissitudes fortuites et des oeuvres de l’artiste – reconstruire sa constitution et les aspirations instinctives en lui agissantes, c’est-à-dire ce qu’il présentait d’éternellement humain. C’est dans une telle intention que je pris par exemple Léonard de Vinci pour objet d’une étude, étude qui repose sur un seul souvenir d’enfance dont il nous fit part, et qui tend principalement à élucider son tableau de la Sainte Anne. Mes amis et élèves ont depuis entrepris de nombreuses analyses semblables d’artistes et de leurs oeuvres. La jouissance que l’on tire des oeuvres d’art n’a pas été gâtée par la compréhension analytique ainsi obtenue. Mais nous devons avouer aux profanes, qui attendent ici peut-être trop de l’analyse, qu’elle ne projette aucune lumière sur deux problèmes, ceux sans doute qui les intéressent le plus. L’analyse ne peut en effet rien nous dire de relatif à l’élucidation du don artistique, et la révélation des moyens dont se sert l’artiste pour travailler, le dévoilement de la technique artistique, n’est pas non plus de son ressort ».
Sigmund Freud, Ma vie et la psychanalyse, 1925,trad. M. Bonaparte, Éd. Gallimard,1968, pp. 79-81.