Texte de Hume : religion et superstition

superstition
 Dans le texte suivant, Hume montre que certaines  dispositions anthromorphiques 1 sont spontanées. C’est la raison pour laquelle elles sont si universellement partagées. C’est pourquoi aussi la limite séparant religion et superstition est difficile à établir:

 

« Les hommes ont une tendance universelle à concevoir tous les êtres à leur ressemblance et à transférer à tous les objets les qualités auxquelles ils sont habitués et familiarisés et dont ils ont une conscience intime. Nous découvrons des visages humains dans la lune, des armées dans les nuages ; et si nous ne corrigeons pas par l’expérience et la réflexion notre penchant naturel, nous accordons malveillance et bienveillance à tout ce qui nous apporte mal ou bien. De là, la fréquence des prosopopées 2 dans la poésie, qui personnifient les arbres, les montagnes et les rivières et qui attribuent aux éléments inanimés de la nature des sentiments et des passions. Et bien que ces formes et ces expressions poétiques ne s’élèvent pas jusqu’à la croyance, elles peuvent servir du moins à prouver une certaine tendance de l’imagination, sans laquelle elles ne pourraient avoir ni beauté ni naturel. D’ailleurs dieux de rivières ou hamadryades 3 ne sont pas toujours pris pour des êtres purement poétiques et imaginaires : ils peuvent parfois s’intégrer dans la croyance véritable du vulgaire ignorant, qui se représente chaque bosquet, chaque champ sous la domination d’un génie particulier ou d’une puissance invisible qui les habite ou les protège. En vérité les philosophes eux-mêmes ne peuvent entièrement échapper à cette fragilité naturelle : ils ont souvent accordé à la matière inanimée l’horreur du vide, des sympathies, des antipathies et d’autres affections de la nature humaine. L’absurdité n’est pas moindre, quand nous levons les yeux vers les cieux et que, transférant -trop souvent – des passions et des infirmités humaines à la divinité, nous la représentons jalouse, prête à la vengeance, capricieuse et partiale, en bref identique en tout point à un homme méchant et insensé, si ce n’est dans sa puissance et son autorité supérieure. Il n’y a rien d’étonnant alors à ce que l’humanité, placée dans une ignorance aussi absolue des causes et en même temps si inquiète de sa fortune future, reconnaisse immédiatement qu’elle dépend de puissances invisibles, douées de sentiment et d’intelligence ».

David Hume, Histoire naturelle de la religion (1757), Vrin, pp 48-49, trad. M. Malherbe, 1971.

NOTE 1 : Anthropomorphisme : fait d’attribuer à toutes choses des formes ou des dispositions qui n’appartiennent qu’à l’homme.

NOTE 2 : Prosopopée :figure de style qui consiste à donner la parole à un être inanimé.

NOTE 3 : Hamadryade : nymphe identifiée à un arbre, qu’elle était censée habiter.

 

Texte Lucrèce : religion et aliénation

sacrifice

 

  • Eloge d’Epicure

Les matérialistes antiques estimaient que la religion  est une source  d’aliénation. Lucrèce rend ici hommage à Epicure qui, dans la Lettre à Ménécée ( § 4, 5, 6), osa le premier mettre les hommes en garde contre ceux qui cherchent à exploiter  leur crédulité.

« Alors qu’aux yeux de tous l’humanité traînait sur terre une vie abjecte, écrasée sous le poids d’une religion dont le visage, se montrant du haut des régions célestes, menaçait les mortels de son aspect horrible, le premier un Grec, un homme, osa lever ses yeux mortels contre elle, et contre elle se dresser. Loin de l’arrêter, les fables divines, la foudre, les grondements menaçants du ciel ne firent qu’exciter davantage l’ardeur de son courage, et son désir de forcer le premier les portes étroitement closes de la nature. Aussi l’effort vigoureux de son esprit a fini par triompher ; il s’est avancé loin au delà des barrières enflammées de notre univers ; de l’esprit et de la pensée il a parcouru le tout immense pour en revenir victorieux nous enseigner ce qui peut naître, ce qui ne le peut, enfin les lois qui délimitent le pouvoir de chaque chose suivant des bornes inébranlables. Ainsi la religion est à son tour renversée et foulée aux pieds, et nous, la victoire nous élève jusqu’au ciel ».

Lucrèce, De la nature (vers 55 ), Livre 1, 62 à 79, trad. A. Ernout, Ed. Gallimard, Coll. TEL, 1997, pp 23-24.

 

Collection Quadrige, 1914, pp 60 et 65.