Fiche la religion

Religion : (etym :  du latin religio,  attention scrupuleuse, sentiment, culte religieux, sainteté, dérivé soit de religare, relier, soit de  relegere, respecter, recueillir, prendre soin)  1) Sens ordinaire :  a) La religion : reconnaissance par l’homme d’une puissance supérieure dont dépend sa destinée et devant laquelle il s’incline ; attitude morale et intellectuelle associée à cette croyance b) Une religion : attitude particulière dans les relations avec Dieu ou avec  un principe supérieur, plusieurs dieux ou des entités d’ordre sacré cf animisme, fétichisme, chamanisme, totémisme etc ..) c) Par extension : tout système de croyance en une entité quelconque tenue pour sacrée ou en un but supérieur auquel tous les hommes devraient concourir

 2) Sociologie : Ensemble des croyances et des pratiques institutionnalisées relatives à un domaine sacré séparé du profane, liant en une même communauté morale tous ceux qui y adhèrent, et manifestant sous des formes propres à chaque société les rapports des hommes à Dieu, au divin ou au sacré.

3) Philosophie :  La philosophie  considère la religion  de différents points de vue.   La  » religion intérieure  » est le  rapport individuel et direct de l’âme humaine avec Dieu ou avec le divin. La   » religion extérieure  » est l’ensemble des institutions ayant pour fonction de régler les rapports des croyants avec Dieu ou la sacré par des rites, des cérémonies et une liturgie spécifique, et variables selon les époques et les civilisations.  Du point  de vue de la théologie,  la religion est la  doctrine spéculative concernant Dieu, son essence et ses attributs.  La  » religion naturelle « , synonyme de déisme, est la  connaissance de Dieu, indépendamment de toute révélation,  par la seule lumière de la raison. Le Dieu de la religion naturelle (Hume, Rousseau)  ne  nécessite ni Eglise ni culte particulier et ne constitue qu’une référence et un guide pour une action morale présentant une portée universelle.

Sacré :  (etym latin sacer, consacré à la divinité, de sancire, rendre inviolable  par un acte religieux, consacrer) 1) Sens usuel : Qui appartient à un domaine sacré et inviolable et qui  suscite un sentiment de révérence religieuse 2) Théologie : Ce qui a trait au domaine religieux, fait l’objet d’un culte et  provoque un sentiment de crainte et de respect. Le sacré semble faire signe vers quelque chose de mystérieux et d’inaccessible qui doit être  à ce titre vénéré 3) Sociologie :  tout ce qui relève d’un ordre puissant et redoutable et doit être séparé du domaine des réalités ordinaires :  «   Les choses sacrées sont celles que les interdits protègent et isolent  » Durkheim. Le domaine du sacré et celui des pratiques religieuses tendent à coïncider du point de vue de la sociologie.

Profane : (etym : latin profanus : hors du temple). Sens usuel : le domaine profane englobe toutes les choses ou les institutions qui sont extérieures à la religion. Le profane est le pendant du sacré.

Foi :  (etym : latin fides  » confiance, croyance « ) 1) Sens usuel a) Confiance absolue que l’on met dans quelque chose b)  Adhésion de l’esprit et du cœur à une doctrine d’ordre religieux  2) Théologie et philosophie : conviction inébranlable  ayant trait à  l’existence de Dieu ou à telle  ou telle doctrine d’ordre religieux. La foi peut être distinguée de la croyance religieuse qui est plus  indéterminée. Le foi demande une sorte d’engagement moral contrairement  à la croyance qui peut être naïve et  intermittente ou  contraire réfléchie et  raisonnable. La foi est la part la plus intime et la plus profonde de la croyance religieuse :  » Il faut croire dabord et contyre l’apparence ; la foi va devant, la foi est courage  » (Alain)

Superstition : (ety :  latin superstitio  » superstition  » de superstare,  » se tenir dessus «   qui désigne ceux qui prient pour que leurs enfants leur survivent) 1)  Attitude irrationnelle consistant à croire que certains actes ou certains signes entraînent sans raison intelligible des conséquences bonnes ou mauvaises 2) Philosophie : attitude naïve et irrationnelle fondée sur la peur (de maux imprévisibles) et sur l’espérance (de biens hypothétiques). Elle se manifeste essentiellement par  des comportements inconséquents ou absurdes  visant à exercer une influences sur des puissances surnaturelles ou sur les dieux, les anges, les esprits etc.. Pour Sénèque  » la religion honore les Dieux, la superstition les outrage « .  Pour Kant la  superstition est l’ illusion en vertu de laquelle il serait possible par les opérations du culte de  » préparer sa justification devant Dieu « . De façon générale   les philosophes croyants condamnent et rejettent la superstition dans laquelle ils dénoncent  une  perversion et la caricature  de la religion. Pour Palton  la superstition est même  l’ une des causes se l’impiété (Les lois, X).  Mais les  incroyants, depuis le moment des Lumières, tendent à associer les religions  dans leurs formes les plus spontanées et les plus communes, et la superstition en tant qu’ensemble des pratiques qui sont inintelligibles à elles-mêmes et des croyances qui sont sans fondement rationnel.

Religion naturelle :   Expression  qui désigne  une religion hypothétique fondée sur une foi personnelle   par opposition aux religions positives et aux religions révélées.  Ignorant les cultes extérieurs et conventionnels,  elle se veut   » rationnelle «   dans la mesure où elle se limite à des prescriptions morales dont la portée peut prétendre à l’universalité. La profession de foi du Vicaire savoyard de Rousseau  en constitue l’un des exposés les plus caractéristiques. 

Religion civile : Chez Rousseau : religion préconisée dans Du Contrat social afin de donner une assise absolue ou sacrée  à des dispositifs et des engagements qui sont d’ordre  conventionnel et utilitaire.  Cette religion, qui inspirera les révolutionnaires français, est censée tolérer tous les cultes sauf ceux qui seraient intolérants.

Religions statique et dynamique (chez Bergson) : Les religions statiques sont toutes les religions historiques qui fondent le lien social dans  l’immense majorité des sociétés :  » la religion statique attache l’homme à la vie, et par conséquent l’individu à la société,  en lui racontant des histoires comparables à celles dont on berce les enfants « . La religion  » dynamique  » est une religion qui n’est pas liée à une société particulière   mais qui témoigne d’une aspiration ou d’un élan devant conduire  l’humanité dans son ensemble à une transformation radicale.  L’humanité, avec l’aide de Dieu,  doit se  » rendre divine «   en suivant l’exemple  de ses plus grands mystiques qui  sont  ses guides  :  » Dieu est amour et il est objet d’amour : tout l’apport du mysticisme est là.. Mais ce qu’il dit clairement, c’est que l’amour divin n’est pas quelque chose de Dieu : c’est Dieu lui-même  » (Les deux sources de la morale et de la religion)

Sécularisation :  (etym :  saecula,   » siècles « ). Terme qui désigne l’évolution des sociétés dans le sens d’un amoindrissement du pouvoir et de l’influence des autorités et des institutions religieuses dans  l’organisation de la vie sociale.  Dans les sociétés  » sécularisées  » (essentiellement en Europe) les hommes sont moins nombreux à croire mais surtout ils ne se sentent plus liés par les obligations religieuses et considèrent que la croyance est une affaire  personnelle et ne concerne pas les pouvoirs publics. Selon le sociologue Durkheim,  » le religion embrasse une portion de plus en plus petite de la vie sociale…A l’origine elle s’étend à tout. Puis peu à peu, les fonctions politique, économique, scientifique s’affranchissent de la fonction religieuse, se constituent à part et prennent un caractère temporel de plus en plus accusé. Dieu, si l’on peut s’exprimer ainsi, qui était présent à toutes les relations humaines, s’en retire progressivement : il abandonne le monde aux hommes  et à leurs disputes… L’individualisme, la libre pensée ne datent pas de nos jours, ni de 1789, ni de la Réforme, ni de la scolastique, ni de la chute du polythéisme gréco-latin, ou des théocraties orientales. C’est un phénomène qui ne commence nulle part, mais qui se développe sans s’arrêter tout au long de l’histoire «   (De la division du travail social)

 Désenchantement du monde :  (etym :  préfixe dès et  latin incantare :  » prononcer des formules magiques « )   Terme utilisé tout d’abord par Max Weber  pour désigner  le processus de reflux de la magie comme moyen  d’action et technique de salut,  au profit d’une relation rationnelle et pragmatique  des hommes à leur  environnement  naturel et social. Marcel Gauchet a donné ce titre à un ouvrage (1985) dans lequel il montre que la religion, dont la fonction fut  originellement et essentiellement politique, n’a pas cessé, depuis l’apparition du monothéisme et de la mentalité individualiste (le  » tournant axial de l’humanité « ,7-5 siècle avant Jésus-Christ) de perdre du terrain  de ce point de vue. Les progrès de la science et de la rationalité s’accompagnent  d’un processus irréversible de  » sécularisation « , c’est-à-dire d’une dissociation des différentes fonctions sociales (économiques, morales, politiques) et d’une émancipation de la politique par rapport à la religion. Parallèlement,  la  foi devient progressivement pour les croyants une affaire d’ordre  privé. Ce processus concerne évidemment les sociétés occidentales sécularisées mais il ne pourra pas épargner indéfiniment les autres civilisations et les autres cultures qui restent (en apparence) très profondément religieuses.

 

 

 

Dieu est mort (texte de Nietzsche)

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 Dans le texte qui suit, Nietzsche donne la parole à un  « fou »  qui tient un discours insensé : il prétend que Dieu est mort, qu’Il a été assassiné.  
 Ce fou , c’est peut-être Nietzsche lui-même. Topujours est-il que les témoins ne le comprennent pas:

 

Le dément.- N’avez-vous pas entendu parler de ce dément qui, dans la clarté de midi alluma une lanterne, se précipité au marché et cria sans discontinuer : « Je cherche Dieu ! Je cherche Dieu ! » – Etant donné qu’il y avait justement là beaucoup de ceux qui ne croient pas en Dieu, il déchaîna un énorme éclat de rire. S’est-il donc perdu ? disait l’un. S’est-il égaré comme un enfant ? disait l’autre. Ou bien s’est-il caché ? A-t-il peur de nous ? S’est-il embarqué ? A-t-il émigré ?-ainsi criaient-ils en riant dans une grande pagaille. Le dément se précipita au milieu d’eux et les transperça du regard. « Ou est passé Dieu ? » lança-t-il, je vais vous le dire ! Nous l’avons tué,-vous et moi ! Nous sommes tous ses assassins ! Mais comment avons-nous fait cela ? Comment pûmes-nous boire la mer jusqu’à la dernière goutte ? Qui nous donna l’éponge pour faire disparaître tout l’horizon ? Que fîmes-nous en détachant la terre de son soleil ? Où l’emporte sa course désormais ? Où nous emporte notre course ? Loin de tous les soleils ? Ne nous abîmons-nous pas dans une course permanente ? Et ce en arrière, de côté, en avant, de tous les côtés ? Est-il encore un haut et un bas ? N’errons-nous pas comme à travers un néant infini ? L’espace vide ne répand-il pas son souffle sur nous ? Ne s’est-il pas mis à faire plus froid ? La nuit ne tombe-t-elle pas continuellement, et toujours plus de nuit ? Ne faut-il pas allumer des lanternes à midi ? N’entendons-nous rien encore du bruit des fossoyeurs qui ensevelissent Dieu ? Ne sentons-nous rien encore de la décomposition divine ?-les Dieux aussi se décomposent ! Dieu est mort ! Dieu demeure mort ! Et nous l’avons tué ! Comment nous consolerons-nous, nous assassins entre les assassins ? Ce que le monde possédait jusqu’alors de plus saint et de plus puissant, nos couteaux l’ont vidé de son sang,-qui nous lavera de ce sang ? Avec quelle eau pourrions-nous nous purifier ? Quelles cérémonies expiatoires, quels jeux sacrés nous faudra-t-il inventer ? La grandeur de cet acte n’est-elle pas trop grande pour nous ? Ne nous faut-il pas devenir nous-mêmes des Dieux pour apparaître seulement dignes de lui ? Jamais il n’y eu acte plus grand, – et quiconque naît après nous appartient du fait de cet acte à une histoire supérieure à ce que fut jusqu’alors toute histoire ! » – Le dément se tut alors et considéra de nouveau ses auditeurs : eux aussi se taisaient et le regardaient déconcertés. Il jeta enfin sa lanterne à terre : elle se brisa et s’éteignit. « Je viens trop tôt, dit-il alors, ce n’est pas encore mon heure.. cet événement formidable est encore en route et voyage, – il n’est pas encore arrivé jusqu’aux oreilles des hommes. La foudre et le tonnerre ont besoin de temps, la lumière des astres a besoin de temps, les actes ont besoin de temps, même après qu’ils ont été accomplis, pour être vus et entendus. Cet acte est encore plus éloigné d’eux que les plus éloignés des astres,- et pourtant ce sont eux qui l’ont accompli. »- On raconte encore que ce même jour, le dément aurait fait irruption dans différentes églises et y aurait entonné son Requiem aeternam deo. Expulsé et interrogé’ il se serait contenté de rétorquer constamment ceci : « Que sont donc encore ces églises si ce ne sont pas les caveaux et les tombeaux de Dieu ? »-

 

 

Friedrich Nietzsche, Le gai savoir, (1882), traduction Patrick Wotling, §125 , Edition Flammarion, 1992, p 161.