Le désir révolutionnaire (texte de Gilles Deleuze)

Gilles DeleuzeTEXTE
Le désir est révolutionnaire
G. DELEUZE (1925-1995)
Deleuze montre ici que le désir est créateur, en ce sens voire             « révolutionnaire ». Il critique donc la psychanalyse qui  tend à assimiler le désir à un « manque » et le comprend en référence à la maladie.

« Contre la psychanalyse nous n’avons dit que deux choses : elle casse toutes les productions de désir, elle écrase toutes les formations d’énoncés. Par là, elle brise l’agencement sur ses deux faces, l’agencement machinique de désir, l’agencement collectif d’énonciation. Le fait est que la psychanalyse parle beaucoup de l’inconscient, elle l’a même découvert. Mais pratiquement, c’est toujours pour le réduire, le détruire, le conjurer. L’inconscient est conçu comme un négatif, c’est l’ennemi. « Wo es war, soll Ich werden. » On a beau traduire : là où c’était, là comme sujet dois-;., advenir – c’est encore pire (y compris le « soll », cet étrange « devoir au sens moral »). […] Des désirs, il y en a toujours trop, pour la psychanalyse : « pervers polymorphe ». On vous apprendra le Manque, la Culture et la Loi. […]
Nous disons au contraire : l’inconscient, vous ne l’avez pas, vous ne l’avez jamais, ce n’est pas un « c’était » au lieu duquel le « Je » doit advenir. Il faut renverser la formule freudienne. L’inconscient, vous devez le produire. […] L’inconscient, c’est une substance à fabriquer, à faire couler, un espace social et politique à conquérir. Il n’y a pas de sujet du désir, pas plus que d’objet. Il n’y a pas de sujet d’énonciation. Seuls les flux sont l’objectivité du désir lui-même. Le désir est le système des signes a-signifiants avec lesquels on produit des flux d’inconscient dans un champ social. Pas d’éclosion de désir, en quelque lieu que ce soit, petite famille ou école de quartier, qui ne mette en question les structures établies. Le désir est révolutionnaire parce qu’il veut toujours plus de connexions et d’agencements. Mais la psychanalyse coupe et rabat toutes les connexions, tous les agencements, elle hait le désir, elle hait la politique ».
GILLES DELEUZE, Dialogues avec Claire Parnet (1995),
Éd. Flammarion, coll. « Champs », 1996, pp. 95-97.

Le désir aliéné (Nicolas Riou)

LoréalVoici comment la société de consommation aliène notre désir en démultipliant artificiellement  les objets de jouissance:
« Signes de réussite ou d’appartenance à un groupe social: une voiture, des vêtements de marque, une maison bien équipée agissent avant tout comme des marqueurs sociaux. Ils ne répondent plus simplement à un besoin, mais sont choisis pour leur immatériel, l’imaginaire qû ils incarnent, souvent construit par publicité […]
 Trop souvent, les analystes comme les critiques en restent là. Pourtant, nous sommes entrés dans une nouvelle étape de la société de consommation. Les objets ne répondent plus simplement àdes besoins: on n’a généralement pas besoin de changer de voiture ou de lave-vaisselle. Aux logiques d’arbitrage de prix ou de marquage social, s’ajoute un nouveau moteur, d’ordre psychologique. Nous choisissons de plus en plus les marques ou les produits pour le bénéfice psychique qu’ils nous apportent. Et celui-ci est souvent inconscient. Comment faire un choix rationnel quand, dans un hypermarché, on doit arbitrer la logique du désir s’est toujours articulée autour de la notion de manque. Mais ce manque est devenu psychologique. Les objets et les marques comblent des vides affectifs. Avec son fameux «Parce que je le vaux bien», la marque L’Oréal joue sur la satisfaction narcissique et aide les femmes à se sentir plus belles. Elle stimule leur confiance en elles les aide à se sentir désirables, tout en véhiculant  l’idée de contrôle, de maîtrise de soi et d son image. Le succès actuel des marques de luxe repose sur une mécanique similaire, celle du luxe «pour soi» plutôt que du symbole` de statut. Par la multiplication des objets, et des mess sages, la consommation protège de la panne de jouissance. Il n’y a plus de temps morts, ceux ci sont comblés par des objets, qui ont un nouvelle fonction, celle de béquille identitairé. En identifiant le modèle de la «consommation compensatoire», les chercheurs anglo- saxons soulignent combien les objets d quotidien compensent des déficits identitaires. Ils deviennent une partie de nousmêmes, traduisent qui nous sommes, ou qui nous rêverions d’être. Le choix paradoxal d’un 4×4, alors qu’on conduit en milieu urbain, vise avant tout à exprimer sa personnalité, à s’identifier à un style de vie rêvée. Dans une société de cols blancs, on se sent plus libre en Levi’s, plus viril en Harley Davidson! On se sent une meilleure mère en utilisant des couches de marque. On maîtrise son corps et son image en utilisant un nouveau shampooing à forte composante technologique. De même qu’on est plus féminine en Channe. Les  marques cultes développent une valeur ajoutée. Dans une socié té vieillissante, en panne de repères et de projet collectif, la consommation devient une véritable thérapie. Le discours santé des marques alimentaires, les arguments sécurité des marques automobiles rassurent une société anxieuse et peu sûre d’elle. Les objets nous consolent, nous confirment dans notre existence, ou meublent le vide de sens auquel nous sommes confrontés. Il faut désormais aborder la société de consommation avec une nouvelle clé de lecture, où leur valeur affective l’emporte sur leur fonction ».
Auteur de: Peur sur la pub (Eyrolles).

« Dis-moi ce que tu consommes, je te dirai qui tu es », Nicolas Riou, prof HEC paru dans Libé le 29 Octobre 2005
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L’amour coupable (texte de Saint Augustin)

Saint AugustinS A I N T A U G U S T I N : 

Dans sa jeunesse, Saint Augustin a désiré aimer. Mais il ne savait pas encore quel « objet » donner à cet amour indéterminé:
« Je vins à Carthage et de tous côtés j’entendais bouillonner la chaudière des amours infâmes. Je n’aimais pas encore mais j’aimais l’amour et par une indigence secrète je m’en voulais de n’être pas assez indigent. Aimant l’amour, je cherchais un objet à mon amour; je haïssais la sécurité, la voie sans pièges, parce qu’au fond de moi j’avais faim: je manquais de la nourriture intérieure, de toi-même, mon Dieu, mais ce n’est pas de cette faimlà que je me sentais affamé ; je n’avais pas d’appétit pour les aliments incorruptibles, non que j’en fusse rassasié: plus j’en manquais, plus j’en étais dégoûté. Et mon âme était malade; rongée d’ulcères, elle se jetait hors d’elle-même, misérablement avide de se gratter contre le sensible. Mais le sensible, certes, on ne l’aimerait pas s’il était inanimé.
Aimer et être aimé m’était encore plus doux si je pouvais en outre jouir du corps de l’être aimé. Je souillais donc la source de l’amitié des ordures de la concupiscence et je voilais sa blancheur du nuage infernal de la convoitise. Et pourtant, dans l’excès de ma vanité, tout hideux et infâme que j’étais, je me piquais d’urbanité distinguée. Je me jetai ainsi dans l’amour où je désirais être pris. Mon Dieu, ô ma miséricorde, de quel fiel ta bonté a-t-elle assaisonné ce miel ! Je fus aimé. Je parvins en secret aux liens de la jouissance, je m’emmêlais avec joie dans un réseau d’angoisses pour être bientôt fouetté des verges brûlantes de la jalousie, des soupçons, des craintes, des colères et des querelles ».
Saint Augustin, Confessions, livre III, chap. 1, trad. F. Khodoss.

Les animaux ont-ils des passions? (texte de Kant)

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On parle parfois de  la « passion »  d’un homme à l’égard d’un animal ou d’une chose.
Kant se demande ici si cet usage est correct:

« Les passions ne sont toujours que des désirs d’hommes à hommes et non pas d’hommes à choses : pour un champ fertile, pour une vache prolifique, on peut avoir une inclination, qui, à vrai dire, est recherche du profit : mais on ne peut avoir pour eux d’affection (celle-ci consiste en une tendance à former communauté avec d’autres), encore moins de passion. […]
Chez les simples animaux, la tendance la plus violente (par exemple la tendance sexuelle) ne prend pas le nom de passion : c’est qu’ils ne possèdent pas la raison qui seule fonde le concept de liberté et qui s’oppose à ma passion: c’est donc chez l’homme seul qu’elle surgit. Il est vrai qu’on dit des hommes qu’ils aiment certaines choses passionnément (la boisson, le jeu, la chasse) ou qu’ils haïssent passionnément (le musc ou l’alcool de vin). Mais ces différentes répulsions, on ne les appelle pas pour autant passions – car ce ne sont qu’autant d’instincts différents ».
Emmanuel Kant, Anthropologie du point de vue pragmatique (1797), trad. M. Foucault, Éd. Vrin, 1979, pp. 121-122.

Nous jugeons bon ce que nous désirons (texte de Spinoza)

spinoza Spinoza :   Le désir comme effort pour persévérer dans son être
  
L’essence d’une chose réside dans l’effort pour persévérer dans son être. Cet effort, rapporté à l’esprit et au corps et accompagné de conscience, se nomme désir. Il en résulte une double conséquence. D’une part le désir n’est pas manque mais affirmation et conservation de soi ; d’autre part nous ne désirons pas une chose parce quelle est bonne, mais nous la jugeons bonne parce que nous la désirons.
    
     Proposition IX
     L’Esprit, en tant qu’il a tant des idées claires que des idées confuses, s’efforce de persévérer dans son être pour une certaine durée indéfinie, etb est conscient de cet effort qu’il fait.
     Démonstration
     L’essence de l’Esprit est constituée d’idées adéquates et d’idées inadéquates (comme nous l’avons vu dans la proposition 3 de cette partie), et par suite (par la proposition 7 de cette partie) tant en tant qu’il a les unes qu’en tant qu’il a les autres, il s’efforce de persévérer dans son être ; et ce (par la proposition 8 de cette partie) pour une certaine durée indéfinie. Et comme l’Esprit (par la proposion 23 partie 2) à travers les idées des affections des corps est nécessairement conscient de soi, l’Esprit est donc (par la proposition 7 de cette partie) conscient de son effort. CQFD
     Scolie
     Cet effort, quand on le rapporte à l’Esprit seul s’appelle Volonté ; mais quand on le rapporte à la fois à l’Esprit et au Corps, on le nomme Appétit, et il n’est, partant, rien d’autre que l’essence de l’homme, de la nature de qui suivent nécessairement les actes qui servent à sa conservation ; et par suite l’homme est déterminé à les faire.
     Ensuite, entre l’appétit et le désir il n’y a pas de différence, sinon que le désir se rapporte généralement aux hommes en tant qu’ils sont conscients de leurs appétits, et c’est pourquoi on peut le définir ainsi : le Désir est l’appétit avec la conscience de l’appétit. Il ressort donc de tout cela que, quand nous nous efforçons à une chose, quand nous la voulons ou aspirons à elle, ou la désirons, ce n’est pas parce que nous jugeons qu’elle est bonne ; mais au contraire, si nous jugeons qu’une chose est bonne, c’est précisément parce que nous nous y efforçons, nous la voulons, ou aspirons à elle,ou la désirons.
     Spinoza, Éthique, Partie III,trad. B. Pautrat, éd. Le Seuil, 1988, p. 219
    
    
    

L’illusion cesse où commence la jouissance (Texte de Rousseau)

MunchRousseau :  « Malheur à qui n’a plus rien à désirer »
 Julie, dans la Nouvelle Héloïse, doit   renoncer à épouser celui qu’elle aime. Mais elle se console, car  le vrai bonheur, comme elle l’explique ici,  est dans le rêve que suscite le désir, non dans la jouissance.

« Tant qu’on désire on peut se passer d’être heureux; on s’attend à le devenir: si le bonheur ne vient point, l’espoir se prolonge, et le charme de l’illusion dure autant que la passion qui le cause. Ainsi cet état se suffit à lui-même, et l’inquiétude qu’il donne est une sorte de jouissance qui supplée à la réalité, qui vaut mieux peut-être. Malheur à qui n’a plus rien à désirer ! il perd pour ainsi dire tout ce qu’il possède. On jouit moins de ce qu’on obtient que de ce qu’on espère et l’on n’est heureux qu’avant d’être heureux. En effet, l’homme, avide et borné, fait pour tout vouloir et peu obtenir, a reçu du ciel une force consolante qui rapproche de lui tout ce qu’il désire, qui le soumet à son imagination, qui le lui rend présent et sensible, qui le lui livre en quelque sorte, et, pour lui rendre cette imaginaire propriété plus douce, le modifie au gré de sa passion. Mais tout ce prestige disparaît devant l’objet même; rien n’embellit plus cet objet aux yeux du possesseur; on ne se figure point ce qu’on voit; l’imagination ne pare plus rien de ce qu’on possède, l’illusion cesse où commence la jouissance. Le pays des chimères est en ce monde le seul digne d’être habité, et tel est le néant des choses humaines, qu’hoirs l’Être existant par lui-même il n’y a rien de beau que ce qui n’est pas ».
Jean-Jacques Rousseau,La Nouvelle Héloïse (1761), partie VI, Éd.. Flammarion,  1967, pp.. 527-528.

 Image:  Edvard Munch

Le désir amoureux (texte de Platon)

la banquetDans le Banquet, dialogue platonicien consacré à l’amour,  le personnage d’Aristophane explique pourquoi  les géants, ancêtres des hommes,  furent coupés en deux par Zeus. Depuis cette époque les hommes recherchent leur moitié. Le désir amoureux s’identifie à cette quête de l’unité perdue.

     « Jadis notre nature n’était pas ce qu’elle est à présent, elle était bien différente. D’abord il y avait trois espèces d’hommes, et non deux, comme aujourd’hui : le mâle, la femelle et, outre ces deux-là, une troisième composée des deux autres ; le nom seul en reste aujourd’hui, l’espèce a disparu. C’était l’espèce androgyne qui avait la forme et le nom des deux autres, mâle et femelle, dont elle était formée ; aujourd’hui elle n’existe plus, ce n’est plus qu’un nom décrié. De plus chaque homme était dans son ensemble de forme ronde, avec un dos et des flancs arrondis, quatre mains, autant de jambes, deux visages tout à fait pareils sur un cou rond, et sur ces deux visages opposés une seule tête, quatre oreilles, deux organes de la génération et tout le reste à l’avenant. Il marchait droit, comme à présent, dans le sens qu’il voulait, et, quand il se mettait à courir vite, il faisait comme les saltimbanques qui tournent en cercle en lançant leurs jambes en l’air ; s’appuyant sur leurs membres qui étaient au nombre de huit, ils tournaient rapidement sur eux-mêmes. Et ces trois espèces étaient ainsi conformées parce que le mâle tirait son origine du soleil, la femelle de la terre, l’espèce mixte de la lune, qui participe de l’un et de l’autre. Ils étaient sphériques et leur démarche aussi, parce qu’ils ressemblaient à leurs parents ; ils étaient aussi d’une force et d’une vigueur extraordinaires, et comme ils avaient de grands courages, ils attaquèrent les dieux, et ce qu’Homère dit d’Ephialte et d’Otos, on le dit d’eux, à savoir qu’ils tentèrent d’escalader le ciel pour combattre les dieux.
     Alors Zeus délibéra avec les autres dieux sur le parti à prendre. Le cas était embarrassant : ils ne pouvaient se décider à tuer les hommes et à détruire la race humaine à coup de tonnerre, comme ils avaient tué les géants ; car c’était anéantir les hommages et le culte que les hommes rendent aux dieux ; d’un autre côté, ils ne pouvaient non plus tolérer leur insolence. Enfin Jupiter, ayant trouvé, non sans peine, un expédient, prit la parole :  » je crois, dit-il, tenir le moyen de conserver les hommes tout en mettant un terme à leur licence : c’est de les rendre plus faibles. Je vais immédiatement les couper en deux l’un après l’autre ; nous obtiendrons ainsi le double résultat de les affaiblir et de tirer d’eux davantage, puisqu’ils seront plus nombreux. Ils marcheront droit sur deux jambes. S’ils continuent à se montrer insolents et ne veulent pas se tenir en repos, je les couperai encore une fois en deux, et les réduirai à marcher sur une jambe à cloche-pied. « 
     Ayant ainsi parlé, il coupa les hommes en deux, comme on coupe des alizes pour les sécher ou comme on coupe un œuf avec un cheveu ; et chaque fois qu’il en avait coupé un, il ordonnait à Apollon de retourner le visage et la moitié du cou du côté de la coupure, afin qu’en voyant sa coupure l’homme devînt plus modeste, et il lui commandait de guérir le reste. Apollon retournait donc le visage et, ramassant de partout la peau sur ce qu’on appelle à présent le ventre, comme on fait des bourses à courroie, il ne laissait qu’un orifice et liait la peau au milieu du ventre : c’est ce qu’on appelle le nombril. Puis il polissait la plupart des plis et façonnait la poitrine avec un instrument pareil à celui dont les cordonniers se servent pour polir sur la forme les plis du cuir ; mais il laissait quelques plis, ceux qui sont au ventre même et au nombril, pour être un souvenir de l’antique châtiment.
     Or quand le corps eut été ainsi divisé, chacun, regrettant sa moitié, allait à elle ; et, s’embrassant et s’enlaçant les uns les autres avec le désir de se fondre ensemble, les hommes mouraient de faim et d’inaction, parce qu’ils ne voulaient rien faire les uns sans les autres ; et quand une moitié était morte et que l’autre survivait, celle-ci en cherchait une autre et s’enlaçait à elle, soit que ce fût une moitié de femme entière -ce qu’on appelle une femme aujourd’hui– soit que ce fût une moitié d’homme, et la race s’éteignait.
     Alors Zeus, touché de pitié, imagine un autre expédient : il transpose les organes de la génération sur le devant ; jusqu’alors ils les portaient derrière, et ils engendraient et enfantaient non point les uns dans les autres, mais sur la terre, comme les cigales. Il plaça donc les organes sur le devant et par là fit que les hommes engendrèrent les uns dans les autres, c’est-à-dire le mâle dans la femelle. Cette disposition était à deux fins : si l’étreinte avait lieu entre un homme et une femme, ils enfanteraient pour perpétuer la race, et, si elle avait lieu entre un mâle et un mâle, la satiété les séparerait pour un temps, ils se mettraient au travail et pourvoiraient à tous les besoins de l’existence. C’est de ce moment que date l’amour inné des hommes les uns pour les autres : l’amour recompose l’antique nature, s’efforce de fondre deux êtres en un seul, et de guérir la nature humaine.
     Chacun de nous est donc une tessère d’hospitalité, puisque nous avons été coupés comme des soles et que d’un nous sommes devenus deux ; aussi chacun cherche sa moitié ».
     Platon, Le banquet, trad.E.Chambry, éd. Flammarion, coll.  » GF « ,1964, pp.49-51

Accomplir tous ses désirs, est-ce une bonne règle de vie? (Texte Epicure)

     Il importe de distinguer entre les désir vains et les désirs naturels, entre ceux qui sont nécessaires et ceux qui ne le sont pas. La hiérarchisation des désirs et des plaisirs constitue ainsi la véritable clé du bonheur
    

     « Il faut en troisième lieu comprendre que parmi les désirs, les uns sont
naturels et les autres vains, et que parmi les désirs naturels, les uns sont nécessaires, et les autres seulement naturels. Enfin, parmi les désirs nécessaires, les uns sont nécessaires au bonheur, les autres à la tranquillité du corps, et les autres à la vie elle-même. Une théorie véridique des désirs sait rapporter les désirs et l’aversion à la santé du corps et à l’ataraxie de l’âme, puisque c’est là la fin d’une vie bienheureuse, et que toutes nos actions ont pour but d’éviter à la fois la souffrance et le trouble.
     Quand une fois nous y sommes parvenus, tous les orages de l’âme se dispersent, l’être vivant n’ayant plus alors à marcher vers quelque chose qu’il n’a pas, ni à rechercher autre chose qui puisse parfaire le bonheur de l’âme et du corps. Car nous recherchons le plaisir, seulement quand son absence nous cause une souffrance. Quand nous ne souffrons pas, nous n’avons plus que faire du plaisir. Et c’est pourquoi nous disons que le plaisir est le commencement et la fin d’une vie bienheureuse. Le plaisir est, en effet, considéré par nous comme le premier des biens naturels, c’est lui qui nous fait accepter ou fuir les choses, c’est à lui que nous aboutissons, en prenant la sensibilité comme critère du bien. Or, puisque le plaisir est le premier des biens naturels, il s’en suit que nous n’acceptons pas le premier plaisir venu, mais qu’en certains cas, nous méprisons de nombreux plaisirs, quand ils ont pour conséquence une peine plus grande. D’un autre côté, il y a de nombreuses souffrances que nous estimons préférables aux plaisirs, quand elles entraînent pour nous un plus grand plaisir. Tout plaisir, dans la mesure où il s’accorde avec notre nature, est donc un bien, mais tout plaisir n’est pas cependant nécessairement souhaitable. De même, toute douleur est un mal, mais pourtant toute douleur n’est pas nécessairement à fuir. Il reste que c’est par une sage considération de l’avantage et du désagrément qu’il procure, que chaque plaisir doit être apprécié. En effet, en certains cas, nous traitons le bien comme un mal, et en d’autres, le mal comme un bien ».
     Épicure, Lettre à Ménécée, in Diogène Laërce, Vie, doctrine et sentences des philosophes illustres,t.2, trad. R. Grenaille, éd. Flammarion, coll. « GF « , 1965, pp. 260-261.
     
     
     
      
     
    

    

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Désirer, est-ce nécessairement souffrir? (texte de Platon)

esclave Michel-Ange pour La BoétieSeule la pensée peut combler notre véritable désir, tandis que  le corps ne peut que le décevoir et l’irriter: :
« Tant que nous aurons le corps, et qu’un mal de cette sorte restera mêlé à la pâte de notre âme, il est impossible que nous possédions jamais en suffisance ce à quoi nous aspirons ; et, nous l’affirmons, ce à quoi nous aspirons, c’est le vrai. Le corps en effet est pour nous source de mille affairements, car il est nécessaire de le nourrir ; en outre, si des maladies surviennent, elles sont autant d’obstacles dans notre chasse à ce qui est. Désirs, appétits, peurs, simulacres en tout genre, futilités, il nous en remplit si bien que, comme on dit, pour de vrai et pour de bon, à cause de lui il ne nous sera jamais possible de penser, et sur rien. Prenons les guerres, les révolutions, les conflits rien d’autre ne les suscite que le corps et ses appétits. Car toutes les guerres ont pour origine l’appropriation des richesses. Or ces richesses, c’est le corps qui nous force à les acquérir, c’est son service qui nous rend esclaves. Et c’est encore lui qui fait que nous n’avons jamais de temps libre pour la philosophie, à cause de toutes ces affaires. Mais le comble, c’est que même s’il nous laisse enfin du temps libre et que nous nous mettons à examiner un problème, le voilà qui débarque au milieu de nos recherches ; il est partout, il suscite tumulte et confusion, nous étourdissant si bien qu’à cause de lui nous sommes incapables de discerner le vrai. Pour nous, réellement, la preuve est faite : si nous devons jamais savoir purement quelque chose, il faut que nous nous séparions de lui et que nous considérions avec l’âme elle-même les choses elles-mêmes. Alors, à ce qu’il semble, nous appartiendra enfin ce que nous désirons et ce dont nous affirmons que nous sommes amoureux : la pensée. »
PLATON, Phédon (= 383-382 av. J.-C.), 66b-66e, Éd. Flammarion,
coll. « G.F. », trad. M. Dixsaut, 1991, pp. 216-217.

Désir et passion

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Désir :   (etym :  desiderium, de desiderare,  » aspirer à « ,  » désirer « )
Prise de conscience  d’une tendance  orientée vers un objet connu ou imaginé.  Cette inclination, ce penchant  qui est propre à l’homme se distingue du besoin  en ce qu’il enveloppe toujours l’imaginaire. C’est la raison pour laquelle le désir  est en général accompagné d’un sentiment de privation, de manque, de peine. Nous avons du mal à assouvir nos désirs, car nous ne savons pas très bien ce que nous désirons, et les objets convoités, lorsqu’ils sont accessibles, ont  plutôt tendance à nous décevoir.  Pour Spinoza le désir tend à se confondre avec la vie. Il nomme conatus (du latin, effort, tendance, poussée vers) cet  » effort pour persévérer dans son être  » qui définit l’essence de toute chose, et que s’appelle  le désir , lorsque, comme c’est le cas  chez l’homme, il est accompagné de conscience.
Passion :  (etym : patior, pati,  » souffrir « ,  » pâtir « ) Sens ordinaire a) Vive inclination pour une personne, un objet ou un idéal auquel on va consacrer toute son attention et toute son énergie, aux dépens de toute autre considération b) Etats affectifs d’une puissance telle qu’il envahit toute la vie mentale. Les passions se distribuent en sentiments positifs (affection, amour etc..) et négatifs : haine, ressentiment etc… 2) Philosophie : a) sens ancien : états affectifs qui sont  » excités dans l’âme sans le secours de la volonté  » (Descartes).  Pour les philosophes rationalistes, les passions sont dangereuses, à la manière d’une maladie de l’âme d’autant plus pernicieuse que le malade ne veut pas être guéri b) Spinoza  distingue les passions joyeuses et les passions tristes. Ces dernières, telles que la haine, la crainte, la honte, la pitié, qui sont par nature mauvaises, parce qu’elles  qui diminuent notre  » puissance d’agir  » tendent, en outre  à rendre les hommes ombrageux et inconséquents. Les passions joyeuses au contraire rapprochent les hommes. Elles ne sont dangereuses que dans leurs excès. Sens moderne : pour les romantiques, à partir de Rousseau, la passion est une structure durable de la conscience qui peut se sublimer en sentiment, en vertu. c) Chez Hegel, les passions ne sont pas les ennemies de la raison mais plutôt un matériau que l’Esprit utilise à des fins rationnelles :  » ainsi nous devons dire, écrit-il, que rien de grand dans le monde ne s’est accompli sans passion  » (La raison dans l’histoire)
Passions tristes : Expression employée par Spinoza dans l’Ethique. Les passions tristes, par opposition aux passions joyeuses, diminuent notre pouvoir d’agir. Ce sont toutes les passions que nous associons à l’idée de quelque chose qui va à l’encontre de notre  » conatus « , c’est-à-dire de notre appétit de vivre.   La haine est la passion triste fondamentale (Livre III, Proposition 13 et suivantes)

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