La montagne d’or (texte de Hume)

 

Pour l’empiriste Hume, toutes nos idées sont dérivées d’impressions. Les matériaux de notre pensée sont tous empruntés à l’expérience. L’idée de Dieu peut donc n’être que le prolongement  d’autres idées :

 

 

« Ce qu’on n’a jamais vu, ce dont on n’a jamais entendu parler, on peut pourtant le concevoir; et il n’y a rien au-dessus du pouvoir de la pensée, sauf ce qui implique une absolue contradiction.

Mais, bien que notre pensée semble posséder cette liberté, nous trouverons, à l’examiner de plus près, qu’elle est réellement resserrée en de très étroites limites et que tout ce pouvoir créateur de l’esprit ne monte à rien de plus qu’à la faculté de composer, de transposer, d’accroître ou de diminuer les matériaux que nous apportent les sens et l’expérience. Quand nous pensons à une montagne d’or, nous joignons seulement deux idées compatibles, or et montagne, que nous connaissions auparavant. Nous pouvons concevoir un cheval vertueux; car le sentiment que nous avons de nous-mêmes nous permet de concevoir la vertu; et nous pouvons unir celle-ci à la figure et à la forme d’un cheval, animal qui nous est familier. Bref, tous les matériaux de la pensée sont tirés de nos sens, externes ou internes ; c’est seulement leur mélange et leur composition qui dépendent de l’esprit et de la volonté. Ou, pour m’exprimer en langage philosophique, toutes nos idées ou perceptions plus faibles sont des copies de nos impressions, ou perceptions plus vives. […]

Même les idées qui, à première vue, semblent les plus éloignées de cette origine, on voit, à les examiner de plus près, qu’elles en dérivent. L’idée de Dieu, en tant qu’elle signifie un être infiniment intelligent, sage et bon, naît de la réflexion sur les opérations de notre propre esprit quand nous augmentons sans limites ces qualités de bonté et de sagesse ».

David Hume, Enquête sur l’entendement humain (1748), section II, trad. A. Leroy, Éd. Aubier-Montaigne, 1969, pp. 54-56.

 

Misère de l’homme sans Dieu (texte de Pascal)

 

 Pour Pascal, il n’y a pas de salut en dehors de la foi :

 

 

« Les grandeurs et les misères de l’homme sont tellement visibles, qu’il faut nécessairement que la véritable religion nous enseigne et qu’il y a quelque grand principe de grandeur en l’homme, et qu’il y a un grand principe de misère. Il faut donc qu’elle nous rende raison de ces étonnantes contrariétés. Il faut que, pour rendre l’homme heureux, elle lui montre qu’il y a un Dieu; qu’on est obligé de l’aimer; que notre unique félicité est d’être en lui, et notre unique mal d’être séparé de lui; qu’elle reconnaisse que nous sommes pleins de ténèbres qui nous empêchent de le connaître et de l’aimer; et qu’ainsi nos devoirs nous obligeant d’aimer Dieu, et nos concupiscences nous en détournant, nous sommes pleins d’injustice. Il faut qu’elle nous rende raison de ces oppositions que nous avons à Dieu et à notre propre bien. Il faut qu’elle nous enseigne les remèdes à ces impuissances, et les moyens d’obtenir ces remèdes. Qu’on examine sur cela toutes les religions du monde, et qu’on voie s’il y en a une autre que la chrétienne qui y satisfasse ».

Pascal, Pensées ( 1670), 430.

Descartes, Discours de la méthode et Méditations

VOCABULAIRE DESCARTES (les propos entre guillemets sont de Descartes, extraits des Méditations ou  des réponses aux objections)

 

Dieu : « Substance que nous entendons être souverainement parfaite et dans laquelle nous ne concevons rien qui enferme quelque défaut ou limitation de perfection ».

Cause efficiente : cause réelle, effective, de quelque chose : « le rien ne peut être la cause efficiente de quelque chose »

Doute : décision de refuser de croire ce qui n’est pas certain ; suspension provisoire du jugement ( Il est hyperbolique chez Descartes) .

Hyperbolique : exagéré, démesuré.

Radical : qui vise non pas le contenu du savoir, mais ses principes, qui s’attaque à la base.

Esprit : Substance  dans laquelle réside immédiatement la pensée.

Substance : « ce qui peut exister séparément » : ou encore «  toute chose dans laquelle réside quelque propriété ou attribut en tant que sujet » .

Corps : sujet de l’extension (étendue) et des accidents qui présupposent l’extension figure, situation, mouvement (nota bene : l’étendue désigne la chose étendue, dont l’extension est la propriété).

Attributs : Propriétés d’une substance. L’ « attribut essentiel » est tel que la substance ne se peut concevoir sans lui (l’étendue est l’attribut essentiel du corps, la conscience l’attribut essentiel de l’âme).

Accidents :  propriétés de la substance ( qui n’existent pas indépendamment d’elle). Une propriété accidentelle (non essentielle)  est une propriété qu’on peut ne pas avoir par opposition aux propriétés substantielles qui font qu’une chose est ce qu’elle est.

Certain : ce dont il est absolument impossible de douter.

Esprit :  Substance  dans laquelle réside immédiatement la pensée.

Imagination : faculté de se représenter les choses matérielles en leur absence (« Une certaine application de la faculté qui connaît au corps qui lui est intimement présent » Méditation 5). Exemple : on peut imaginer un triangle , mais pas un chiliogone (figure à mille côtés)

Entendement : faculté de former des idées claires et distinctes ; puissance de concevoir.  Seul il nous permet de percevoir (« inspection de l’esprit »)les objets pour ce qu’ils sont : c’est-à-dire en comprenant ce que nous voyons : « Je comprends par la seule puissance de juger qui réside en mon esprit ce que je croyais voir de mes yeux » (Seconde Méditation)

Idée :  Tout ce qui est conçu par l’esprit et qui représente quelque chose : « tout ce qui est dans notre esprit lorsque nous concevons une chose, de quelque manière que nous la concevions » (à ne pas confondre avec les images qui « dépendent de la « fantaisie corporelle » ni avec les autres « pensées » : « jugements » et « actions et affections ». (Nota bene : les idées en tant que telles ne peuvent être vraies ou fausses : seuls les jugements peuvent l’être . Exemple : « j e vois un lion », n’est ni vrai ni faux. Mais « il y a un lion » est vrai ou faux)

Clair : (par opposition à obscur)  présent et manifeste à un esprit attentif

Distinct : (par opp. à confus) : parfaitement clair. Dont tous les éléments sont clairs. Qui ne comporte aucun élément confus ou caché.

Evident : est évidente une idée « tellement claire et tellement distincte que même les plus extravagantes suppositions des sceptiques ne peuvent le mettre en doute »

Image : représentation singulière, sensible, d’une chose corporelle. Une image est comparable à une peinture.

Jugement : acte d’affirmer ou de nier

Percevoir ; identifier quelque chose, ce que seule peut faire une pensée.

Qualités sensibles : ce que nous livrent nos cinq sens (couleur, odeur, saveur) , et qui ne nous renseigne pas sur la vraie réalité des choses . Le qualités « premières » sont celles qui sont stables et toujours perçues ( poids, solidité, extension),  les qualités « secondes » sont fluctuantes (chaleur, couleur, consistance..)

Pensée : « tout ce qui est immédiatement en nous et que nous connaissons immédiatement », autrement dit : ce qui reste , une fois éliminée toute extériorité . Je suis une chose pensante c’est-à-dire : « une chose qui doute, qui conçoit, qui affirme, qui nie, qui veut, qui ne veut pas, qui imagine aussi et qui sent ». La pensée, c’est tout ce qui appartient à ma nature, et n’en peut être dissocié.

Sens : faculté par laquelle nous saisissons les choses matérielles (même en leur absence) .

Substance : « ce qui peut exister séparément » : ou encore «  toute chose dans laquelle réside quelque propriété ou attribut en tant que sujet » ;

Sujet :  la conscience active, en première personne, en tant qu’elle s’oppose à des objets

Philosophie du sujet : philosophie qui prend pour fondement les certitudes et l’activité de la conscience

Vrai : conforme à ce qui existe effectivement. Qui s’impose à mon esprit comme à tout autre esprit.

( Pour la troisième Méditation)

Réalité matérielle et formelle des idées :

Matérielle : en tant qu’idée, en tant que opération de l’esprit

Formelle : en tant que représentation (d’autre chose) pouvant donc attester de la réalité (« formelle ») d’autre chose.

Réalité formelle et objective (de quelque chose) : La réalité « objective » est le contenu représentatif (dans le cas d’une idée ) par exemple la réalité objective de l’idée d’homme, c’est l’homme. La réalité « formelle » de l’idée, c’est l’idée en tant qu’elle a une réalité effective, c’est-à-dire susceptible de produire des effets.

Formellement /Objectivement : Formel, en général, la réalité formelle de quelque chose, c’est sa capacité d’agir de produire des effets. Une chose est formellement dans quelque chose (formellement signifie : réellement) . Mais une chose n’existe

qu’ « objectivement » par représentation

Formellement / Eminemment : Formellement : effectivement. Eminemment : effectivement, mais à un plus haut degré, d’une manière plus excellente ; (« Il doit y avoir dans la cause d’une idée autant de réalité formelle que cette idée contient de réalité objective » )

 

Dieu est mort (texte de Nietzsche)

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 Dans le texte qui suit, Nietzsche donne la parole à un  « fou »  qui tient un discours insensé : il prétend que Dieu est mort, qu’Il a été assassiné.  
 Ce fou , c’est peut-être Nietzsche lui-même. Topujours est-il que les témoins ne le comprennent pas:

 

Le dément.- N’avez-vous pas entendu parler de ce dément qui, dans la clarté de midi alluma une lanterne, se précipité au marché et cria sans discontinuer : « Je cherche Dieu ! Je cherche Dieu ! » – Etant donné qu’il y avait justement là beaucoup de ceux qui ne croient pas en Dieu, il déchaîna un énorme éclat de rire. S’est-il donc perdu ? disait l’un. S’est-il égaré comme un enfant ? disait l’autre. Ou bien s’est-il caché ? A-t-il peur de nous ? S’est-il embarqué ? A-t-il émigré ?-ainsi criaient-ils en riant dans une grande pagaille. Le dément se précipita au milieu d’eux et les transperça du regard. « Ou est passé Dieu ? » lança-t-il, je vais vous le dire ! Nous l’avons tué,-vous et moi ! Nous sommes tous ses assassins ! Mais comment avons-nous fait cela ? Comment pûmes-nous boire la mer jusqu’à la dernière goutte ? Qui nous donna l’éponge pour faire disparaître tout l’horizon ? Que fîmes-nous en détachant la terre de son soleil ? Où l’emporte sa course désormais ? Où nous emporte notre course ? Loin de tous les soleils ? Ne nous abîmons-nous pas dans une course permanente ? Et ce en arrière, de côté, en avant, de tous les côtés ? Est-il encore un haut et un bas ? N’errons-nous pas comme à travers un néant infini ? L’espace vide ne répand-il pas son souffle sur nous ? Ne s’est-il pas mis à faire plus froid ? La nuit ne tombe-t-elle pas continuellement, et toujours plus de nuit ? Ne faut-il pas allumer des lanternes à midi ? N’entendons-nous rien encore du bruit des fossoyeurs qui ensevelissent Dieu ? Ne sentons-nous rien encore de la décomposition divine ?-les Dieux aussi se décomposent ! Dieu est mort ! Dieu demeure mort ! Et nous l’avons tué ! Comment nous consolerons-nous, nous assassins entre les assassins ? Ce que le monde possédait jusqu’alors de plus saint et de plus puissant, nos couteaux l’ont vidé de son sang,-qui nous lavera de ce sang ? Avec quelle eau pourrions-nous nous purifier ? Quelles cérémonies expiatoires, quels jeux sacrés nous faudra-t-il inventer ? La grandeur de cet acte n’est-elle pas trop grande pour nous ? Ne nous faut-il pas devenir nous-mêmes des Dieux pour apparaître seulement dignes de lui ? Jamais il n’y eu acte plus grand, – et quiconque naît après nous appartient du fait de cet acte à une histoire supérieure à ce que fut jusqu’alors toute histoire ! » – Le dément se tut alors et considéra de nouveau ses auditeurs : eux aussi se taisaient et le regardaient déconcertés. Il jeta enfin sa lanterne à terre : elle se brisa et s’éteignit. « Je viens trop tôt, dit-il alors, ce n’est pas encore mon heure.. cet événement formidable est encore en route et voyage, – il n’est pas encore arrivé jusqu’aux oreilles des hommes. La foudre et le tonnerre ont besoin de temps, la lumière des astres a besoin de temps, les actes ont besoin de temps, même après qu’ils ont été accomplis, pour être vus et entendus. Cet acte est encore plus éloigné d’eux que les plus éloignés des astres,- et pourtant ce sont eux qui l’ont accompli. »- On raconte encore que ce même jour, le dément aurait fait irruption dans différentes églises et y aurait entonné son Requiem aeternam deo. Expulsé et interrogé’ il se serait contenté de rétorquer constamment ceci : « Que sont donc encore ces églises si ce ne sont pas les caveaux et les tombeaux de Dieu ? »-

 

 

Friedrich Nietzsche, Le gai savoir, (1882), traduction Patrick Wotling, §125 , Edition Flammarion, 1992, p 161.

 

 

Définition de la religion (texte de Durkheim)

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 Peut-on rassembler  l’immense diversité des faits d’ordre religieux en vue de fournir une définition globale de la religion?  C’est ce que tente de faire ici le sociologue Emile Durkheim :

Les croyances proprement religieuses sont toujours communes à une collectivité déterminée qui fait profession d’y adhérer et de pratiquer les rites qui en sont solidaires. Elles ne sont pas seulement admises, à titre individuel, par tous les membres de cette collectivité ; mais elles sont la chose du groupe et elles en font l’unité. Les individus qui la composent se sentent liés les uns aux autres, par cela seul qu’ils ont une foi commune. Une société dont les membres sont unis parce qu’ils se représentent de la même manière le monde sacré et ses rapports avec le monde profane , et parce qu’ils traduisent cette représentation commune dans des pratiques identiques, c’est ce qu’on appelle une Eglise. […]

Restent les aspirations contemporaines vers une religion qui consisterait tout entière en états intérieurs et subjectifs et qui serait librement construite par chacun de nous. Mais, si réelles qu’elles soient, elles ne sauraient affecter notre définition ; car celles-ci ne peut s’appliquer qu’à des faits acquis et réalisés, non à d’incertaines virtualités. On peut définir les religions telles qu’elles sont ou telles qu’elles tendent plus ou moins vaguement à être. Il est possible que cet individualisme religieux soit appelé à passer dans les faits ; mais pour pouvoir dire dans quelle mesure, il faudrait déjà savoir ce qu’est la religion, de quels éléments elle est faite, de quelles causes elle résulte, quelle fonction elle remplit ; toutes questions dont on ne peut préjuger la solution, tant qu’on n’a pas dépassé le seuil de la recherche. C’est seulement au terme de cette étude que nous pourrons tâcher d’anticiper l’avenir.

Nous arrivons donc à la définition suivante : une religion est un système solidaire de croyances et de pratiques relatives à des choses sacrées, c’est-à-dire séparées, interdites, croyances et pratiques qui unissent en une même communauté morale, appelée Eglise, tous ceux qui y adhèrent. Le second élément qui prend ainsi place dans notre définition n’est pas moins essentiel que le premier ; car, en montrant que l’idée de religion est inséparable de l’idée d’Eglise, il fait pressentir que la religion doit être une chose éminemment collective.
Emile Durkheim, Les formes élémentaires de la vie religieuse (1912), Edition PUF, Collection Quadrige, 1914, pp 60 et 65.

Texte Augustin : Dieu est en nous

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Peut-on connaître Dieu? Et tout d’abord: où le rencontrer?

XXVI.- Comment on trouve Dieu
Mais où donc vous ai-je trouvé, pour vous connaître ? Vous n’étiez pas encore dans ma mémoire, avant que je vous connaisse. 0ù donc vous ai-je trouvé, pour vous connaître, sinon en vous, au dessus de moi ? Là, il n’y a absolument pas d’espace. Que nous nous éloignions de vous ou que nous nous en rapprochions, il n’y a absolument pas d’espace. O vérité, vous donnez partout audience à ceux qui vous consultent, et vous répondez en même temps à toutes ces consultations diverses. Vous répondez clairement, mais tous n’entendent pas clairement. Ils vous consultent sur ce qu’ils veulent : mais ils n’entendent pas toujours les réponses qu’ils veulent. Votre meilleur serviteur est celui qui ne songe pas à recevoir de vous la réponse qu’il veut, mais plutôt à vouloir ce que vous lui dites.

 

XXVI.- Dieu est au-dedans de nous

« Tant je vous ai aimée, Beauté si ancienne et si nouvelle, tard je vous aimée 1. C’est que vous étiez au-dedans de moi, et moi, j’étais en dehors de moi ! Et c’est là que je vous cherchais ; ma laideur se jetait sur tout ce que vous avez fait de beau. Vous étiez avec moi et je n’étais pas avec vous. Ce qui loin de vous me retenait, c’étaient ces choses qui ne seraient pas, si elles n’étaient en vous. Vous m’avez appelé, vous avez crié, et vous êtes venu à bout de ma surdité ; vous avez étincelé, et votre splendeur a mis en fuite ma cécité ; vous avez répandu votre parfum, je l’i respiré et je soupire après vous ; je vous ai goûtée et j’ai faim et soif de vous ; vous m’avez touché, et je brûle du désir de votre paix ».

Saint Augustin, Les Confessions, (400) Traduction Joseph Trabucco, 1964 , Chapitres XXVI et XXVII, pp229-230 .

 

NOTE 1 : Saint Augustin s’est converti assez tard au christianisme, après des années d’errance. Sur la vie de Saint Augustin

Le coeur et la raison (texte de Pascal)

Pascal

La raison n’est pas toute-puissante. Comprendre les intentions de  Dieu n’est pas en son pouvoir. Faut-il pour autant s’abstenir de réfléchir, de raisonner ? Pascal montre ici au contraire que c’est la raison elle-même qui nous indique ses propres limites.

183-253 Deux excès : exclure la raison, n’admettre que la raison.

188-267 La dernière démarche de la raison est de reconnaître qu’il y a une infinité de choses qui la surpassent ; elle n’est que faible, si elle ne va jusqu’à connaître cela.

Que si les choses naturelles la surpassent, que dira-t-on des surnaturelles ?

423-277 Le cœur a ses raisons, que la raison ne connaît point ; on le sait en mille choses.

Je dis que le cœur aime l’être universel naturellement, et soi-même naturellement selon qu’il s’y adonne 1 ; et il se durcit contre l’un ou l’autre à son choix. Vous avez rejeté l’un et conservé l’autre : est-ce par raison que vous vous aimez ?

424-278 C’est le cœur qui sent Dieu et non la raison. Voilà ce que c’est que la foi : Dieu sensible au cœur, non à la raison.

 

Blaise Pascal, Pensées (1657-1662) « Des moyens de croire », Œuvres complètes, Ed. du Seuil, Coll. L’Intégrale, 1963, p 524 et 552

 

NOTE 1 : Selon qu’il s’y adonne : comme il lui convient.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La religion (texte de Platon)

socrate
 

 

Alors qu’il vient d’être accusé d’impiété, Socrate rencontre le  prêtre Euthyphron. Celui-ci se dit mieux instruit que personne des choses de la religion. Socrate lui demande ce qu’il en est de la vraie piété, afin de mieux comprendre de quoi on l’accuse. Evidemment, Euthyphron  est très embarassé.

SOCRATE. – Cela étant, est-ce que la piété, qui est le soin des dieux, profite aussi aux Dieux et les rend meilleurs ? Et toi, es-tu prêt à reconnaître que, quand tu fais un acte de piété, tu rends meilleur quelqu’un des dieux ?

EUTHYPHRON. – Non par Zeus.

SOCRATE.- Moi non plus, Euthyphron, je ne crois pas que tu le penses ; loin de là. C’est justement pour cela que je t’ai demandé de quel soin des dieux tu voulais parler, bien persuadé que tu ne voulais pas parler de soins de ce genre.

EUTHYPHRON.- Et tu avais raison, Socrate ; ce n’est pas de soins de ce genre que je parle.

SOCRATE.-Bon ; mais alors qu’est-ce qu’est ce soin des dieux qui constitue la piété ?

EUTHYPHRON.- C’est exactement, Socrate, celui que les esclaves rendent à leurs maîtres.

SOCRATE.- J’entends : c’est apparemment une sorte de service des dieux.

EUTHYPHRON.- Exactement.

SOCRATE.- Maintenant pourrais-tu me dire, à propos des serviteurs des médecins,1 ce que leur service tend à produire ? N’est-ce pas, à ton avis, la santé ?

EUTHYPHRON.-Si

SOCRATE.- Et les serviteurs des constructeurs de vaisseaux, qu’est-ce que leur service vise à produire ?

EUTHYPHRON.- Evidemment un vaisseau, Socrate.

SOCRATE.- Et celui des serviteurs des architectes, une maison, n’est-ce pas ?

EUTHYPHRON.- Oui.

SOCRATE.- Dis-moi maintenant, excellent homme, à propos des serviteurs des dieux, ce qu’ils veulent réaliser en les servant. Il est évident que tu le sais, puisque tu prétends connaître les choses divines mieux que personne au monde.

EUTHYPHRON.-Et c’est la vérité, Socrate.

SOCRATE.- Dis-moi donc, au nom de Zeus, quel peut être ce merveilleux résultat que les Dieux obtiennent grâce à notre service.

EUTHYPHRON.- Ils en obtiennent beaucoup, et de beaux.

SOCRATE.- Les stratèges aussi, cher ami. Néanmoins, tu pourrais aisément les résumer en disant qu’ils obtiennent la victoire à la guerre, n’est-ce pas ?

EUTHYPHRON.-Sans contredit.
SOCRATE.- Les laboureurs aussi, je pense, obtiennent de nombreux et beaux résultats. On peut dire pourtant que l’essentiel de leur travail est de tirer de la nourriture de la terre.

EUTHYPHRON.- C’est juste.

SOCRATE.- Et les nombreux et magnifiques résultats obtenus par les dieux, en quoi se résument-ils ?

EUTHYPHRON.- Il n’y a pas longtemps que je te l’ai dit, Socrate : ce serait une trop longue tâche de s’instruire exactement de ce qu’il en est de tout cela. Toutefois je puis te dire simplement que, si l’on sait dire et faire ce qui est agréable aux dieux en priant et en sacrifiant2 , c’est en cela que consiste la piété, c’est par là que se conservent les familles des particuliers et les communautés de citoyens. Le contraire de ce qui est agréable est impie, et c’est ce qui renverse et perd tout. 

Platon (427-437 av JC), Euthyphron Ed. Garnier-Flammarion, 1967, 13c-14b, pp 206-208.

NOTE 1 : Les médecins étaient en même temps pharmaciens. Leurs serviteurs étaient leurs assistants.

NOTE 2 : En sacrifiant : en faisant des sacrifices.

Collection Quadrige, 1914, pp 60 et 65.

Vanité de l’existence sans Dieu (texte de Pascal)

Blaise Pascal

 Misère de l’homme sans Dieu!

Voici quel est le discours   de l’athée:

«Je ne sais qui m’a mis au monde, ni ce que c’est que le monde, ni que moi-même; je suis dans une ignorance terrible de toutes choses; je ne sais ce que c’est que mon corps, que mes sens, que mon âme et cette partie même de moi qui pense ce que je dis, qui fait réflexion sur tout et sur elle-même, et ne se connaît non plus que le reste. Je vois ces effroyables espaces de l’univers qui m’enferment, et je me trouve attaché à un coin de cette vaste étendue, sans que je sache pourquoi je suis plutôt placé en ce lieu qu’en un autre, ni pourquoi ce peu de temps qui m’est donné à vivre m’est assigné à ce point plutôt qu’à un autre de toute l’éternité qui m’a précédé et de toute celle qui me suit. Je ne vois que des infinités de toutes parts, qui m’enferment comme un atome et comme une ombre qui ne dure qu’un instant sans retour. Tout ce que je connais est que je dois bientôt mourir, mais ce que j’ignore le plus est cette mort même que je ne saurais éviter. Comme je ne sais d’où je viens, aussi je ne sais où je vais; et je sais seulement qu’en sortant de ce monde je tombe pour jamais ou dans le néant, ou dans les mains d’un Dieu irrité, sans savoir à laquelle de ces deux conditions je dois être éternellement en partage. Voilà mon état, plein de faiblesse et d’incertitude. Et de tout cela, je conclus que je dois donc passer tous les jours de ma vie sans songer à chercher ce qui doit m’arriver. » […]
Qui souhaiterait d’avoir pour ami un homme qui discourt de cette manière ? qui le choisirait entre les autres pour lui communiquer ses affaires? qui aurait recours à lui dans ses afflictions ? Et enfin à quel usage de la vie on le pourrait destiner? »
Blaise Pascal, Pensées (1660), fragment 194, Éd.. Gaillard, roll. Bibliothèque de la Pléiade, 1976, pp. 1174-1176.