Définition de la religion (texte de Durkheim)

ganesh
 Peut-on rassembler  l’immense diversité des faits d’ordre religieux en vue de fournir une définition globale de la religion?  C’est ce que tente de faire ici le sociologue Emile Durkheim :

Les croyances proprement religieuses sont toujours communes à une collectivité déterminée qui fait profession d’y adhérer et de pratiquer les rites qui en sont solidaires. Elles ne sont pas seulement admises, à titre individuel, par tous les membres de cette collectivité ; mais elles sont la chose du groupe et elles en font l’unité. Les individus qui la composent se sentent liés les uns aux autres, par cela seul qu’ils ont une foi commune. Une société dont les membres sont unis parce qu’ils se représentent de la même manière le monde sacré et ses rapports avec le monde profane , et parce qu’ils traduisent cette représentation commune dans des pratiques identiques, c’est ce qu’on appelle une Eglise. […]

Restent les aspirations contemporaines vers une religion qui consisterait tout entière en états intérieurs et subjectifs et qui serait librement construite par chacun de nous. Mais, si réelles qu’elles soient, elles ne sauraient affecter notre définition ; car celles-ci ne peut s’appliquer qu’à des faits acquis et réalisés, non à d’incertaines virtualités. On peut définir les religions telles qu’elles sont ou telles qu’elles tendent plus ou moins vaguement à être. Il est possible que cet individualisme religieux soit appelé à passer dans les faits ; mais pour pouvoir dire dans quelle mesure, il faudrait déjà savoir ce qu’est la religion, de quels éléments elle est faite, de quelles causes elle résulte, quelle fonction elle remplit ; toutes questions dont on ne peut préjuger la solution, tant qu’on n’a pas dépassé le seuil de la recherche. C’est seulement au terme de cette étude que nous pourrons tâcher d’anticiper l’avenir.

Nous arrivons donc à la définition suivante : une religion est un système solidaire de croyances et de pratiques relatives à des choses sacrées, c’est-à-dire séparées, interdites, croyances et pratiques qui unissent en une même communauté morale, appelée Eglise, tous ceux qui y adhèrent. Le second élément qui prend ainsi place dans notre définition n’est pas moins essentiel que le premier ; car, en montrant que l’idée de religion est inséparable de l’idée d’Eglise, il fait pressentir que la religion doit être une chose éminemment collective.
Emile Durkheim, Les formes élémentaires de la vie religieuse (1912), Edition PUF, Collection Quadrige, 1914, pp 60 et 65.

La religion (texte de Platon)

socrate
 

 

Alors qu’il vient d’être accusé d’impiété, Socrate rencontre le  prêtre Euthyphron. Celui-ci se dit mieux instruit que personne des choses de la religion. Socrate lui demande ce qu’il en est de la vraie piété, afin de mieux comprendre de quoi on l’accuse. Evidemment, Euthyphron  est très embarassé.

SOCRATE. – Cela étant, est-ce que la piété, qui est le soin des dieux, profite aussi aux Dieux et les rend meilleurs ? Et toi, es-tu prêt à reconnaître que, quand tu fais un acte de piété, tu rends meilleur quelqu’un des dieux ?

EUTHYPHRON. – Non par Zeus.

SOCRATE.- Moi non plus, Euthyphron, je ne crois pas que tu le penses ; loin de là. C’est justement pour cela que je t’ai demandé de quel soin des dieux tu voulais parler, bien persuadé que tu ne voulais pas parler de soins de ce genre.

EUTHYPHRON.- Et tu avais raison, Socrate ; ce n’est pas de soins de ce genre que je parle.

SOCRATE.-Bon ; mais alors qu’est-ce qu’est ce soin des dieux qui constitue la piété ?

EUTHYPHRON.- C’est exactement, Socrate, celui que les esclaves rendent à leurs maîtres.

SOCRATE.- J’entends : c’est apparemment une sorte de service des dieux.

EUTHYPHRON.- Exactement.

SOCRATE.- Maintenant pourrais-tu me dire, à propos des serviteurs des médecins,1 ce que leur service tend à produire ? N’est-ce pas, à ton avis, la santé ?

EUTHYPHRON.-Si

SOCRATE.- Et les serviteurs des constructeurs de vaisseaux, qu’est-ce que leur service vise à produire ?

EUTHYPHRON.- Evidemment un vaisseau, Socrate.

SOCRATE.- Et celui des serviteurs des architectes, une maison, n’est-ce pas ?

EUTHYPHRON.- Oui.

SOCRATE.- Dis-moi maintenant, excellent homme, à propos des serviteurs des dieux, ce qu’ils veulent réaliser en les servant. Il est évident que tu le sais, puisque tu prétends connaître les choses divines mieux que personne au monde.

EUTHYPHRON.-Et c’est la vérité, Socrate.

SOCRATE.- Dis-moi donc, au nom de Zeus, quel peut être ce merveilleux résultat que les Dieux obtiennent grâce à notre service.

EUTHYPHRON.- Ils en obtiennent beaucoup, et de beaux.

SOCRATE.- Les stratèges aussi, cher ami. Néanmoins, tu pourrais aisément les résumer en disant qu’ils obtiennent la victoire à la guerre, n’est-ce pas ?

EUTHYPHRON.-Sans contredit.
SOCRATE.- Les laboureurs aussi, je pense, obtiennent de nombreux et beaux résultats. On peut dire pourtant que l’essentiel de leur travail est de tirer de la nourriture de la terre.

EUTHYPHRON.- C’est juste.

SOCRATE.- Et les nombreux et magnifiques résultats obtenus par les dieux, en quoi se résument-ils ?

EUTHYPHRON.- Il n’y a pas longtemps que je te l’ai dit, Socrate : ce serait une trop longue tâche de s’instruire exactement de ce qu’il en est de tout cela. Toutefois je puis te dire simplement que, si l’on sait dire et faire ce qui est agréable aux dieux en priant et en sacrifiant2 , c’est en cela que consiste la piété, c’est par là que se conservent les familles des particuliers et les communautés de citoyens. Le contraire de ce qui est agréable est impie, et c’est ce qui renverse et perd tout. 

Platon (427-437 av JC), Euthyphron Ed. Garnier-Flammarion, 1967, 13c-14b, pp 206-208.

NOTE 1 : Les médecins étaient en même temps pharmaciens. Leurs serviteurs étaient leurs assistants.

NOTE 2 : En sacrifiant : en faisant des sacrifices.

Collection Quadrige, 1914, pp 60 et 65.