Citation commentée Rousseau

 Du Contrat social   

 

 

« L’homme est né libre, et partout il est dans les fers. […J Comment ce changement s’est-il fait? Je l’ignore. Qu’est-ce qui peut le rendre légitime? Je crois pouvoir résoudre cette  question » Livre 1, chapitre 1.

 

La première phrase du Contrat Social : « L’homme est né libre, et partout il est dans les fers » est une sorte d’aphorisme, c’est-à-dire une formule très concise qui comporte de nombreux sous-entendus. Partout « l’homme est dans les fers », c’est-à-dire que tout homme, dans la mesure où il vit en société, est soumis à son corps défendant à un ordre contraignant, et qui, en règle générale, l’opprime. Selon Rousseau, les hommes étaient libres à « l’état de nature », tout comme peuvent l’être aujourd’hui les animaux sauvages. D’où la double question qui dérive de ce contrat paradoxal. La première est de l’ordre du fait (« Comment ce changement s’est-il fait? »). « Je l’ignore » répond Rousseau qui cependant, comme chacun le sait, a proposé une élucidation fictive de cette énigme dans son Discours sur l’origine et le .fondements de l’inégalité parmi les hommes. « Qu’est-ce qui peut le rendre légitime? »? Rousseau répond à cette seconde question en annonçant le fil conducteur et la thèse du Contrat social. La question est la suivante: « Sur quoi l’ordre politique peut-il fonder sa légitimité? », ou, en d’autres  termes : « pour quelles raisons valables les hommes devraient-ils s’y soumettre? ». La réponse constituera la thèse de Rousseau: seul le consentement de chacun peut justifier la soumission à un ordre dont la fin est de restituer, mais sous une autre forme, cette liberté naturelle à laquelle il a renoncé, de son plein gré.

 

 

Notions :la société, i’Etat, le droit, la justice

 

La liberté (fiche)

esclaves
     
     
     On confond généralement la liberté  avec la capacité de faire tout ce qui nous tient à cœur, sans en être empêché par qui que ce soit ni par quoi que ce soit. Un animal, par exemple, est dit  » libre  » quant il n’est pas entravé dans ses mouvements. Le cas de la liberté humaine, a priori comparable, est cependant bien différent.
     Lorsqu’un animal agit sans rencontrer d’obstacles, il suit son instinct. Il obéit à une loi qui trouve sa source en lui-même, dans sa nature propre. De ce point de vue, on peut estimer qu’il n’est pas vraiment libre, puisqu’il est gouverné par une loi (la loi de la nature) qu’il n’a aucunement choisie.
     La vraie liberté ne concernerait  donc que les êtres humains : il faut disposer d’une volonté, en effet, pour être libre. Mais la réciproque n’est pas vraie : tous les êtres doués de volonté ne sont pas libres, tous les hommes ne sont pas toujours maîtres d’eux-mêmes. Bien souvent, en effet, ils ne font que subir leurs propres désirs. En toute rigueur, un homme n’est libre, sur le plan psychologique, que lorsqu’il prend des décisions un tant soit peu réfléchies. Car c’est la possibilité d’effectuer des choix, voire de renoncer à réaliser nos propres désirs, ou d’en différer la réalisation, qui est le fondement de notre liberté ; en ce sens, la liberté est une possibilité que nous pouvons choisir de ne pas saisir.
    
     Le choix  de la liberté
  
  
     La liberté implique la conscience de soi : n’étant pas conscient de sa  » liberté  » ; l’animal n’est pas vraiment libre. Seul l’homme peut accéder à la liberté ; pour cela, il est amené à la conquérir dans l’ordre qui lui est propre, dans l’ordre de l’humain. Pour reprendre la célèbre analyse de Hegel, la conscience est conduite à s’opposer à une autre conscience qu’elle affronte afin de s’assurer d’elle-même en s’affirmant : car la liberté n’existe pas véritablement (objectivement) tant qu’elle n’est pas reconnue ; cette exigence de reconnaissance prend la forme d’une lutte à mort à l’occasion de laquelle chacun des adversaires démontre que sa liberté a plus de prix, à ses yeux, que sa vie. C’est pourquoi chacun est prêt à mourir plutôt que de céder devant le désir symétrique de son adversaire.
     
     
     Le choix de la liberté peut être périlleux ou même mortel. Ce caractère négatif de la liberté – cet aspect tantôt destructeur, tantôt paralysant – se retrouve dans une situation plus banale dont Descartes a proposé une analyse subtile.
      Descartes souligne en affirme que la «  liberté d’indifférence  » et la «  liberté éclairée «  sont les deux aspects inséparables d’une seule et même liberté.  La liberté est tout d’abord la capacité de choisir, en ce sens elle semble liée à l’indifférence. Mais l’indifférence totale mène à l’inhibition. Il peut alors arriver que l’on fasse ce que l’on ne voudrait pas faire (le mal, ou ce que l’on tient pour tel) pour s’assurer, précisément, de  cette  troublante liberté. La vraie liberté, au contraire,selon Descartes,  ne peut être qu’éclairée. Lorsque je suis certain de savoir ce qui est le bien, je le fais, mais sans hésiter. Je suis alors à la fois libre et raisonnable.
     La liberté morale
    
     Ce balancement de la liberté entre un pôle négatif (le refus de la compromission ou de la résignation impliquées par toute décision) et un pôle positif (le choix volontaire) se retrouve sur le plan moral comme dans le domaine politique. Dans le Gorgias, Socrate oppose la fausse liberté du tyran – qui se croit libre parce qu’il a le pouvoir de soumettre et d’anéantir ses sujets – à la vraie liberté de celui qui est maître de lui-même dans la mesure où il est capable de ne pas succomber à ses propres désirs. De même Kant, à la suite de Rousseau1, montre que la vraie liberté n’est pas l’indépendance (le pouvoir de faire tout ce qui nous plaît) mais autonomie (de autos : le même et nomos, loi) c’est-à-dire la capacité de se donner à soi-même la loi que nous dicte notre propre raison. C’est donc parce qu’il est doué de raison que l’homme est libre. Être libre, ce n’est pas agir indépendamment de toute règle ni contraint ; la liberté sans loi, la liberté capricieuse est une fiction vaine et puérile.
    
     La liberté politique
     Sur le plan politique, la liberté est le produit d’une laborieuse conquête, dont les conditions sociales, économiques et juridiques ont été progressivement mises en place tout au long de notre histoire. Aux sources de notre civilisation, elle fut d’abord un statut – celui du citoyen – opposé à la situation de l’esclave, dépourvu de droits et dépossédé, par là même, de son humanité. Dans la Grèce antique, le citoyen est l’homme libre par excellence qui préside, au même titre que ses égaux, à la destinée de la cité. La liberté est alors à la fois un pouvoir (celui de participer aux décisions politiques et judiciaires) et un ensemble de droits, qui matérialisent et garantissent cette liberté.
     Bien plus tard, la liberté est devenue une qualité inhérente à tous les hommes – au moins théoriquement – et non plus aux seuls citoyens (1. Être homme, c’est être libre, fondamentalement, essentiellement. Un homme – libre donc par définition, par nature – ne peut, ne doit être assujetti à quiconque. Depuis les écrits de La Boétie (Discours de la servitude volontaire , 1548) ou de Rousseau, on sait qu’aucune idéologie ne peut plus justifier ni l’esclavage ni l’oppression économique et politique, quelque forme que l’une ou l’autre puissent prendre. Cependant, parallèlement, le contenu de la liberté a évolué. Le citoyen moderne ne veut plus nécessairement infléchir le destin de la cité d’aujourd’hui : la nation, ou l’État. La sphère de la liberté est désormais plus restreinte. Elle se limite bien souvent au domaine de la vie privée et aux désirs parfois égoïstes qui lui sont associés.
    
     Liberté et responsablité
  
  
     Si la liberté est devenue, dans une certaine mesure, une réalité pour tous ceux qui vivent dans un État de droit , cela ne signifie pas pour autant que les autres dimensions de la liberté passent au second plan, ou peuvent de ce fait demeurer ignorées. Jean-Paul Sartre explique (2 en quel sens la liberté demeure un choix fondamental, qui, en tant que tel ne dérive aucunement d’une situation objective. Bien au contraire, dans la condition la plus désespérante – esclavage, incarcération, soumission à un régime despotique – je peux encore prétendre à la liberté. C’est en ce sens que Sartre a pu dire que  » nous (les Français) n’avions       jamais été aussi libres que sous l’occupation allemande « . Car le choix de la liberté, même s’il comprend le risque de mort, est toujours possible. Toute personne qui est en mesure de répondre de ses actes est libre, y compris dans les situations les plus critiques.

1 Du contrat social, livre 1, chap. 2,
L’existentialisme est un humanisme, Nagel, 1946, p. 36-37.
 

Travail et aliénation (A. Kojeve)

©Ben HurKojeve est un commentateur de Hegel qui nous explique ici la conclusion de la « dialectique du maître et de l’esclave » de Hegel :
« Le Maître force l’Esclave à travailler. Et en travaillant, l’Esclave devient maître de la Nature. Or, il n’est devenu l’Esclave du Maître que parce que – au prime abord – il était esclave de la Nature, en se solidarisant avec elle et en se subordonnant à ses lois par l’acceptation de l’instinct de conservation. En devenant par le travail maître de la Nature, l’Esclave se libère donc de sa propre nature, de son propre instinct qui le liait à la Nature et qui faisait de lui l’Esclave du Maître. En libérant l’Esclave de la Nature, le travail le libère donc aussi de lui-même, de sa nature d’Esclave : il le libère du Maître. Dans le Monde naturel, donné, brut, l’Esclave est esclave du Maître. Dans le Monde technique, transformé par son travail, il règne – ou, du moins, régnera un jour – en Maître absolu. Et cette Maîtrise qui naît du travail, de la transformation progressive du Monde donné et de l’homme donné dans ce Monde, sera tout autre chose que la Maîtrise immédiate » du Maître. L’avenir et l’Histoire appartiennent donc non pas au Maître guerrier, qui ou bien meurt ou bien se maintient indéfiniment dans l’identité avec soi-même, mais à l’Esclave travailleur. Celui-ci, en transformant le Monde donné par son travail, transcende le donné et ce qui est déterminé en lui-même par ce donné; il se dépasse donc, en dépassant aussi le Maître qui est lié au donné qu’il laisse – ne travaillant pas – intact. Si l’angoisse de la mort incarnée pour l’Esclave dans la personne du Maître guerrier est la condition sine qua non du progrès historique, c’est uniquement le travail de l’Esclave qui le réalise et le parfait ».
Alexandre Kojève, Introduction à la lecture de Hegel, Éd. Gallimard, 1947, p. 29.