Citation commentée Périclès

 

 

« Nous cultivons le beau dans la simplicité et les choses de l’esprit sans manquer de fermeté » Périclès.

Une telle citation  peut être utilisée dans un devoir sur l’art (et le beau) ou sur la démocratie,  mais à condition de la commenter. Il faut montrer que vous la comprenez. Le grand Périclès (– 495 – 429, l’un de inventeurs de la démocratie) évoque ici un idéal que  l’on pourrait présenter non seulement comme celui des grecs mais aussi  comme celui de tout homme cultivé et autonome. Il consiste en l’alliance du goût (amour de la beauté simple  et non  pas sophistiquée)  et de la force d’âme (fermeté) propre au sage. Idéalement le citoyen en démocratie présente ce type de « vertu », car ces qualités   conditionnent un jugement éclairé.

 

L’âme est une partie du corps (texte de Lucrèce)

 Lucrèce présente ici une théorie purement matérialiste de l’âme :

 

«Je dis que l’âme (souvent nous disons l’intelligence), dans laquelle résident le principe et la règle de nos actions, n’est pas moins une partie de notre corps que les mains, les pieds et les yeux. [… ] Voici une raison de conclure que l’esprit et l’âme sont corporels : Car, s’ils font mouvoir nos membres, s’ils nous arrachent des bras du sommeil, s’ils altèrent la couleur du visage et gouvernent à leur gré l’homme entier, comme ces opérations supposent un contact, et le contact une substance corporelle, ne faut-il pas avouer que l’esprit et l’âme sont corporels ? […]

L’âme est formée de molécules imperceptibles, beaucoup plus déliées que les éléments de l’eau, des nuages et de la fumée puisqu’elle se meut avec plus de vitesse et de facilité ».

Lucrèce, De la nature (je siècle av. J.-C), III.

 

Fiche matière et esprit

Matière ( etym : latin materia « matière » de « mater », « la mère »,  « la source ») 1) Sens courant : substance ou réalité constituant le fondement de l’ensemble du monde sensible.    2) Logique : par opposition à la forme (d’un raisonnement) signification ou contenu des propositions et des termes de l’énoncé 3) Sciences  physiques et cognitives : ensemble des éléments constitutifs de toute réalité observable ( atomes, molécules, neurones, circuits électriques etc…) 4) Philosophie :  a) pour la philosophie matérialiste dont les premiers représentants furent  (Démocrite 360-480 av JC) et Epicure (341-270)        réalité constituée d’atomes insécables, homogènes, en mouvement dans le vide, et qui forment par agrégation les corps d’une nature éternelle et infinie  b) Chez Aristote, la matière toujours moulée dans une forme dont elle n’est séparable que par abstraction, est l’un des principes constitutifs de toute substance singulière sensible.   Elle est  une sorte de virtualité, une puissance qui ne s’actualise qu’en empruntant un aspect  déterminé c) A partir de Galilée et Descartes : la matière est homogène et mathématisable.  Pour Descartes elle est une substance dont l’essence est l’étendue géométrique. Le monde matériel doit s’exprimer en termes de configurations spatiales et de mouvements pouvant trouver leur traduction algébrique d) Physique contemporaine :  la réalité matérielle perd son caractère concret car ses constituants  (particules élémentaires, ondes électriques, champs électro-magnétiques  etc..) sont de moins en moins palpables   hors de tout dispositif expérimental e) Sciences cognitives : ensemble des phénomènes ou  des processus accessibles à l’observation ou inférés à partir de l’observation. La science, par définition, nomme matière ce qui est observable et dont la réalité peut être établie de façon objective et certaine.  La question de la nature métaphysique ou ontologique  d’une telle  réalité, en revanche,  n’est pas de son ressort. (voir matière et forme, p 00, chapitre Réflexion sur les fondements  de la morale)

Esprit :  (Etym : latin spiritus , « souffle » , « vent » « esprit »)  1) Sens ordinaire :  principe de la vie psychique  propre aux êtres humains; synonyme de âme,  et fondement de la pensée  2) Théologie : force spirituelle  et vivifiante, éventuellement d’origine divine,  qui s’oppose à la chair et qui témoigne de la vocation surnaturelle, ou transcendante,  de l’homme 3) Philosophie :  a) Sens large : réalité opposée à la matière qui permet de rendre compte de phénomènes inexplicables par celle-ci b) Chez l’homme : principe de la pensée et de la raison par opposition aux sentiments, aux émotions et  aux affects qui sont enracinés dans l’organique    c) Dans la philosophie de  Hegel : principe impersonnel qui gouverne l’histoire (voir p 00)    d) Pour la philosophie matérialiste en général : entité imaginaire que  l’approche scientifique peut laisser de côté. L’esprit n’est qu’un mot  désignant  un ensemble de fonctions et d’aptitudes dérivées de systèmes matériels particulièrement  complexes  e) Philosophie analytique et positivisme logique : entité ou réalité problématique dont il est préférable, dans la mesure du possible, de faire l’économie ;  les « états mentaux » ne renvoient pas nécessairement  à  l’existence d’un « esprit » conçu comme une réalité indépendante se suffisant à elle-même (une « substance »).   Cette approche matérialiste, behavioriste (qui se fonde sur la seule observation des comportements) et « positiviste »   constitue le contre-pied  de  la position dualiste cartésienne.

 

Dualisme : doctrine philosophique  et thèse  métaphysique, dont Descartes est le représentant le plus notoire, selon laquelle tout ce qui existe se répartit suivant  deux catégories : la matière et   l’esprit. La matière est une substance dont l’attribut principal est l’étendue, l’esprit est une substance dont l’attribut principal est la conscience. L’homme réunit les deux substances (le corps et         l’ âme) tandis que les animaux ne sont constitués que d’éléments matériels car ils sont dépourvus d’intelligence (ou d’âme).

Cosmologie finaliste : cosmologie (du grec cosmos, monde, univers et logos, discours, raison) : discours global et rationnel concernant l’origine et la structure de l’univers. Une cosmologie finaliste comme celle d’Aristote est une doctrine qui pose que l’univers est un gigantesque organisme vivant dont l’organisation générale est commandée par la fin (le bon fonctionnement, stable et harmonieux) du tout. Tout ce qui existe dans l’univers a une place et une fonction définie, subordonnée à l’intérêt (fin, finalité) de l’ensemble.

 

 

L’esprit, matière subtile (texte de Lucrèce)

 

L’esprit, matière très subtile

 

            Doit-on admettre que le corps et l’esprit sont de nature différente ? Les épicuriens affirment un matérialisme intégral . Selon Lucrèce affirme ici que  l’esprit est composé des mêmes éléments que n’importe quel corps matériel.

 

            Au reste, l’esprit souffre avec le corps et en partage les  sensations, tu le sais. La pointe d’un trait pénètre-t-elle en nous sans détruire tout à fait la vie, mais en déchirant les os et les nerfs ? Une défaillance se produit, nous nous affaissons doucement à terre ; là un trouble s’empare de l’esprit

; nous avons par instants une vague velléité de nous relever. Donc, que de substance corporelle soit formé notre esprit, il le faut, puisque les atteintes corporelles d’un trait le font souffrir.

            Mais cet esprit, quels en sont les éléments ? comment est-il constitué ? C’est ce que je vais maintenant t’exposer. Je dis tout d’abord qu’il est d’une extrême subtilité et composé de corps très déliés. Si tu veux t’en convaincre, réfléchis à ceci : que rien évidemment ne s’accomplit aussi rapidement qu’un dessein

 de l’esprit et un début d’action. L’esprit est donc plus prompt à se mouvoir qu’aucun des corps placés sous nos yeux et accessibles à nos sens. Or, une si grande mobilité nécessite des atomes à la fois très ronds et très menus, qui puissent rendre les corps sensibles à l’impulsion du moindre choc. Car l’eau ne s’agite et s’écoule sous le plus léger choc que parce que ses atomes sont petits et roulent facilement. Le miel au contraire est de nature plus épaisse, c’est une liqueur plus paresseuse, d’écoulement plus lent, du fait que la cohésion est plus grande dans la masse d’une matière formée d’atomes moins lisses, moins déliés et moins ronds. La graine du pavot, un souffle léger qui passe suffit pour la dissiper et la répandre en quantité : au lieu que sur un tas de pierres ou un faisceau d’épis, il ne peut rien. C’est donc que les corps les plus petits et les plus lisses sont ceux aussi qui sont doués de la plus grande mobilité. Au contraire, les plus lourds, les plus rugueux, demeurent les plus stables.

            Ainsi donc, puisque l’esprit se révèle d’une singulière mobilité, il faut qu’il se compose d’atomes tout petits, lisses et ronds : vérité dont tu trouveras en bien des cas[…] le possession utile et opportune.

            Autre preuve encore, qui fait voir de quel tissu léger est cette substance : le peu d’espace qu’elle occuperait si l’on pouvait la condenser ; quand le sommeil de la mort s’est emparé de l’homme et lui a apporté le repos, quand l’esprit et l’âme se sont retirés de lui, aucune perte ne se constate dans tout son corps, ni dans sa forme extérieure ni dans son poids : la mort laisse tout en place, sauf la sensibilité et la chaleur vitale. Cela prouve que des éléments minuscules composent l’âme entière, partout répandue en nous, étroitement liée à nos veines, à notre chair, à nos nerfs ; sinon l’on ne verrait point, après que l’âme a fait sa retraite complète, le corps garder les contours de ses membres et ne pas perdre un grain de son poids. C’est ainsi que se comportent un

vin dont le bouquet s’est évaporé, un parfum dont la douce haleine s’est dissipée dans les airs, un mets dont la saveur s’est perdue ; à nos yeux, l’objet n’est privé de rien dans sa forme, de rien dans son poids, et précisément parce que saveur et odeur naissent d’un grand nombre de germes minuscules épars dans toute la substance du corps. C’est pourquoi, je le répète, l’esprit et l’âme ne peuvent être composés que d’atomes aussi petits que possible, puisque leur fuite n’enlève rien au poids du corps humain.

 

            Lucrèce, De la Nature ( publié après la mort de Lucrèce en 55 av. J.-C.), Livre III, trad. H. Clouard, G.F., 1964, pp.91-92.

 

L »union de l’âme et du corps (texte de Descartes)

Si l’on affirme que l’âme et le corps sont étrangers l’un à l’autre au même titre que la pensée et la matière, comment concevoir leur union dans l’homme ? Descartes aborde cette union en deux temps:

 

Art. 30. Que l’âme est unie à toutes les parties du corps conjointement.

 

            Il est besoin de savoir que l’âme est véritablement jointe à tout le corps, et qu’on ne peut pas proprement dire qu’elle soit en quelqu’une de ses parties à l’exclusion des autres, à cause qu’il est un et en quelque façon indivisible, à raison de la disposition de ses organes qui se rapportent tellement tous l’un à l’autre que, lorsque quelqu’un d’eux est ôté, cela rend tout le corp

s défectueux ; et à cause qu’elle est d’une nature qui n’a aucun rapport à l’étendue ni aux dimensions ou autres propriétés de la matière dont le corps est composé, mais seulement à tout l’assemblage de ses organes, comme il paraît de ce qu’on ne saurait aucunement concevoir la moitié ou le tiers d’une âme ni quelle étendue elle occupe, et qu’elle ne devient point plus petite de ce qu’on retranche quelque partie du corps, mais qu’elle s’en sépare entièrement lorsqu’on dissout l’assemblage de ses organes.

 

Art. 31. Qu’il y a une petite glande dans le cerveau en laquelle l’âme exerce ses fonctions plus particulièrement que dans les autres parties.

                       

            Il est besoin aussi de savoir que, bien que l’âme soit jointe à tout le corps, il y a néanmoins en lui quelque partie en laquelle elle exerce ses fonctions plus particulièrement qu’en toutes les autres ; et on croit communément que cette partie est le cerveau, à cause que c’est à lui que se rapportent les organes des sens ; et le coeur, à cause que c’est comme en lui qu’on sent les passions. Mais, en examinant la chose avec soin, il me semble avoir évidemment reconnu que la partie du corps en laquelle l’âme exerce immédiatement ses fonctions n’est nullement le coeur, ni aussi tout le cerveau, mais seulement la plus intérieure de ses parties, qui est une certaine glande fort petite, située dans le milieu de sa substance, et tellement suspendue au-dessus du conduit par lequel les esprits(1) de ses cavités antérieures ont communication avec ceux de la postérieure, que

les moindres mouvements qui sont en elle peuvent beaucoup pour changer le cours de ces esprits, et réciproquement que les moindres changements qui arrivent au cours des esprits peuvent beaucoup pour changer les mouvements de cette glande.

 

L’homme-machine (texte de La Mettrie)

 

 

            La Mettrie prolonge la conception cartésienne des animaux-machines par l’affirmation d’un homme-machine. La pensée ne serait alors qu’un produit, de l’organisation complexe de cette machine .

 

            » Mais puisque toutes les facultés de l’âme dépendent tellement de la propre organisation du cerveau et de tout le corps qu’elles

 ne sont visiblement que cette organisation même, voilà une machine bien éclairée ! car enfin, quand l’homme seul aurait reçu en partage la Loi naturelle, en serait-il moins une machine ? Des roues, quelques ressorts de plus que dans les animaux les plus parfaits, le cerveau proportionnellement plus proche du cœur, et recevant aussi plus de sang, la même raison donnée ; que sais-je enfin ? des causes inconnues produiraient toujours cette conscience délicate, si facile à blesser, ces remords qui ne sont pas plus étrangers à la matière que la pensée, et en un mot toute la différence qu’on suppose ici. L’organisation suffirait-elle donc à tout ? oui, encore une fois ; puisque la pensée se développe visiblement avec les organes, pourquoi la matière dont ils sont faits ne serait-elle pas aussi susceptible de remords, quand une fois elle a acquis avec le temps la faculté de sentir ?

            L’âme n’est donc qu’un vain terme dont on n’a point d’idée, et dont un bon esprit ne doit se servir que pour nommer la partie qui pense en nous. Posé le moindre principe de mouvement, les corps animés auront tout ce qu’il leur faut pour se mouvoir, sentir, penser, se repentir, et se conduire, en un mot, dans le physique et dans le moral qui en dépend. […]

            En effet, si ce qui pense en mon cerveau n’est pas une partie de ce viscère, et conséquemment de tout le corps, pourquoi lorsque tranquille dans mon lit je forme le plan d’un ouvrage, ou que je poursuis un raisonnement abstrait, pourquoi mon sang s’échauffe-t-il ? pourquoi la fièvre de mon esprit passe-t-elle dans mes veines ? Demandez-le aux hommes d’imagination, aux grands poètes, à ceux qu’un sentiment bien rendu ravit, qu’un goût exquis, que les charmes de la Nature, de la vérité, ou de la vertu transportent ! Par leur enthousiasme, par ce qu’ils vous diront avoir éprouvé, vous jugerez de la cause par les effets : par cette Harmonie que Borelli (1), qu’un seul anatomiste a mieux connue que tous les Leibniziens, vous connaîtrez l’unité matérielle de l’homme ».

 

(1) Giovanni-Alfonso Borelli : médecin et physicien italien (1608-1679), qui a enté d’expliquer les mouvements des membres du corps humain par les lois de la mécanique.

 

                        Julien Offray de La Mettrie, L’Homme machine (1747), Éditions Bossard, 1921, pp. 112-113 et 120.

L’histoire , textes de Hegel

Les grands hommes

 Hegel se demande ici pour quelles raisons les peuples se sentent parfois aimantés par ses « conducteurs d’âmes » auxquels l’Histoire rendra effectivement hommage, plus tard..

 

 

« Il est difficile de savoir ce qu’on veut. On peut certes vouloir ceci ou cela, mais on reste dans le négatif 1 et le mécontentement. Mais les grands hommes savent aussi que ce qu’ils veulent est l’affirmatif. C’est leur propre satisfaction qu’ils cherchent : ils n’agissent pas pour satisfaire les autres. S’ils voulaient satisfaire les autres, ils eussent eu beaucoup à faire parce que les autres ne savent pas ce que veut l’époque et ce qu’ils veulent eux-mêmes. Il serait vain de résister à ces personnalités historiques parce qu’elles sont irrésistiblement poussées à accomplir leur œuvre. Il appert 2 par la suite qu’ils on eu raison, et les autres, même s’ils ne croyaient pas que c’était bien ce qu’ils voulaient, s’y attachent et laissent faire. Car l’œuvre du grand homme exerce en eux et sur eux un pouvoir auquel ils ne peuvent pas résister, même s’ils le considèrent comme un pouvoir extérieur et étranger, même s’il va à l’encontre de ce qu’ils croient être leur volonté. Car l’Esprit en marche vers une nouvelle forme est l’âme interne de tous les individus ; il est leur intériorité inconsciente, que les grands hommes porteront à la conscience. Leur œuvre est donc ce que visait la véritable volonté des autres ; c’est pourquoi elle exerce sur eux un pouvoir qu’ils acceptent malgré les réticences de leur volonté consciente : s’ils suivent ces conducteurs d’âmes, c’est parce qu’ils y sentent la puissance irrésistible de leur propre esprit intérieur venant à leur rencontre.

 Si, allant plus loin, nous jetons un regard sur la destinée de ces individus historiques, nous voyons qu’ils ont eu le bonheur d’être les agents d’un but qui constitue une étape dans la marche progressive de l’Esprit universel ».

 Friedrich Hegel, La Raison dans l’histoire (1830), traduction K. Papaioannou, Plon 1965, 10/18, pp 123

 

NOTE 1 : En général, on sait ce que l’on ne veut pas, mais ce que l’on veut reste vague.

NOTE 2 : Il  appert : il apparaît.

 

 

 

 

Le spectacle des temps révolus, auquel les ouvrages d’histoire nous donne accès, suscite à bien des égards notre chagrin. Les civilisations  du passé se présentent  comme de vastes champs de ruines. Mais il faut aller au-delà de cette première impression et ne pas céder au désespoir :

 « Le plus noble et le plus beau nous fut arraché par l’histoire : les passions humaines l’ont ruiné. Tout semble voué à la disparition, rien ne demeure. Tous les voyageurs ont éprouvé cette mélancolie. Qui a vu les ruines de Carthage, de Palmyre, Persépolis, Rome sans réfléchir sur la caducité des empires et des hommes, sans porter le deuil de cette vie passée puissante et

riche ? Ce n’est pas, comme devant la tombe des êtres qui nous furent chers, un deuil qui s’attarde aux pertes personnelles et à la caducité des fins particulières : c’est le deuil désintéressé de la ruine d’une vie humaine brillante et civilisée.

 Cependant  à cette catégorie du changement se rattache aussitôt à un autre aspect : de la mort renaît une vie nouvelle. […]Ainsi l’Esprit affirme-t-il ses forces dans toutes les directions. Nous apprenons quelles sont celles-ci par la multiplicité des productions et des créations de l’Esprit. Dans la jouissance de son activité il n’a affaire qu’à lui-même. Il est vrai que  lié aux conditions naturelles intérieures et extérieures, il y rencontre non seulement des obstacles et de la résistance, mais voit souvent ses efforts échouer. Il est alors déchu dans sa mission en tant qu’être spirituel dont la fin est sa propre activité et non son œuvre, et cependant il montre encore qu’il a été capable d’une telle activité.

Après ces troublantes considérations, on se demande quelle est la fin de toutes ces réalités individuelles. Elles ne s’épuisent pas dans leurs buts particuliers. Tout doit contribuer à une œuvre.  A la base de cet immense sacrifice de l’Esprit doit se trouver une fin ultime. La question est de savoir si, sous le tumulte qui règne à la surface, ne s’accomplit pas une œuvre silencieuse et secrète dans laquelle sera conservée toute la force des phénomènes. Ce qui nous gêne, c’est la grande variété, le contraste de ce contenu. Nous voyons des choses opposées être vénérées comme sacrées et prétendre représenter l’intérêt de l’époque et des peuples. Ainsi naît le besoin de trouver dans l’Idée la justification d’un tel déclin. Cette considération nous conduit à la troisième catégorie, à la recherche d’une fin en soi et pour soi ultime. C’est la catégorie de la Raison elle-même, elle existe dans la conscience comme foi en la toute-puissance de la Raison sur le monde. La preuve sera fournie par l’étude de l’histoire elle-même. Car celle-ci n’est que l’image et l’acte de la Raison ».

 

 Friedrich Hegel

La Raison dans l’histoire (1830), traduction K. Papaioannou, Plon 1965, 10/18, pp 54-56

 

 

Descartes, Discours de la méthode et Méditations

VOCABULAIRE DESCARTES (les propos entre guillemets sont de Descartes, extraits des Méditations ou  des réponses aux objections)

 

Dieu : « Substance que nous entendons être souverainement parfaite et dans laquelle nous ne concevons rien qui enferme quelque défaut ou limitation de perfection ».

Cause efficiente : cause réelle, effective, de quelque chose : « le rien ne peut être la cause efficiente de quelque chose »

Doute : décision de refuser de croire ce qui n’est pas certain ; suspension provisoire du jugement ( Il est hyperbolique chez Descartes) .

Hyperbolique : exagéré, démesuré.

Radical : qui vise non pas le contenu du savoir, mais ses principes, qui s’attaque à la base.

Esprit : Substance  dans laquelle réside immédiatement la pensée.

Substance : « ce qui peut exister séparément » : ou encore «  toute chose dans laquelle réside quelque propriété ou attribut en tant que sujet » .

Corps : sujet de l’extension (étendue) et des accidents qui présupposent l’extension figure, situation, mouvement (nota bene : l’étendue désigne la chose étendue, dont l’extension est la propriété).

Attributs : Propriétés d’une substance. L’ « attribut essentiel » est tel que la substance ne se peut concevoir sans lui (l’étendue est l’attribut essentiel du corps, la conscience l’attribut essentiel de l’âme).

Accidents :  propriétés de la substance ( qui n’existent pas indépendamment d’elle). Une propriété accidentelle (non essentielle)  est une propriété qu’on peut ne pas avoir par opposition aux propriétés substantielles qui font qu’une chose est ce qu’elle est.

Certain : ce dont il est absolument impossible de douter.

Esprit :  Substance  dans laquelle réside immédiatement la pensée.

Imagination : faculté de se représenter les choses matérielles en leur absence (« Une certaine application de la faculté qui connaît au corps qui lui est intimement présent » Méditation 5). Exemple : on peut imaginer un triangle , mais pas un chiliogone (figure à mille côtés)

Entendement : faculté de former des idées claires et distinctes ; puissance de concevoir.  Seul il nous permet de percevoir (« inspection de l’esprit »)les objets pour ce qu’ils sont : c’est-à-dire en comprenant ce que nous voyons : « Je comprends par la seule puissance de juger qui réside en mon esprit ce que je croyais voir de mes yeux » (Seconde Méditation)

Idée :  Tout ce qui est conçu par l’esprit et qui représente quelque chose : « tout ce qui est dans notre esprit lorsque nous concevons une chose, de quelque manière que nous la concevions » (à ne pas confondre avec les images qui « dépendent de la « fantaisie corporelle » ni avec les autres « pensées » : « jugements » et « actions et affections ». (Nota bene : les idées en tant que telles ne peuvent être vraies ou fausses : seuls les jugements peuvent l’être . Exemple : « j e vois un lion », n’est ni vrai ni faux. Mais « il y a un lion » est vrai ou faux)

Clair : (par opposition à obscur)  présent et manifeste à un esprit attentif

Distinct : (par opp. à confus) : parfaitement clair. Dont tous les éléments sont clairs. Qui ne comporte aucun élément confus ou caché.

Evident : est évidente une idée « tellement claire et tellement distincte que même les plus extravagantes suppositions des sceptiques ne peuvent le mettre en doute »

Image : représentation singulière, sensible, d’une chose corporelle. Une image est comparable à une peinture.

Jugement : acte d’affirmer ou de nier

Percevoir ; identifier quelque chose, ce que seule peut faire une pensée.

Qualités sensibles : ce que nous livrent nos cinq sens (couleur, odeur, saveur) , et qui ne nous renseigne pas sur la vraie réalité des choses . Le qualités « premières » sont celles qui sont stables et toujours perçues ( poids, solidité, extension),  les qualités « secondes » sont fluctuantes (chaleur, couleur, consistance..)

Pensée : « tout ce qui est immédiatement en nous et que nous connaissons immédiatement », autrement dit : ce qui reste , une fois éliminée toute extériorité . Je suis une chose pensante c’est-à-dire : « une chose qui doute, qui conçoit, qui affirme, qui nie, qui veut, qui ne veut pas, qui imagine aussi et qui sent ». La pensée, c’est tout ce qui appartient à ma nature, et n’en peut être dissocié.

Sens : faculté par laquelle nous saisissons les choses matérielles (même en leur absence) .

Substance : « ce qui peut exister séparément » : ou encore «  toute chose dans laquelle réside quelque propriété ou attribut en tant que sujet » ;

Sujet :  la conscience active, en première personne, en tant qu’elle s’oppose à des objets

Philosophie du sujet : philosophie qui prend pour fondement les certitudes et l’activité de la conscience

Vrai : conforme à ce qui existe effectivement. Qui s’impose à mon esprit comme à tout autre esprit.

( Pour la troisième Méditation)

Réalité matérielle et formelle des idées :

Matérielle : en tant qu’idée, en tant que opération de l’esprit

Formelle : en tant que représentation (d’autre chose) pouvant donc attester de la réalité (« formelle ») d’autre chose.

Réalité formelle et objective (de quelque chose) : La réalité « objective » est le contenu représentatif (dans le cas d’une idée ) par exemple la réalité objective de l’idée d’homme, c’est l’homme. La réalité « formelle » de l’idée, c’est l’idée en tant qu’elle a une réalité effective, c’est-à-dire susceptible de produire des effets.

Formellement /Objectivement : Formel, en général, la réalité formelle de quelque chose, c’est sa capacité d’agir de produire des effets. Une chose est formellement dans quelque chose (formellement signifie : réellement) . Mais une chose n’existe

qu’ « objectivement » par représentation

Formellement / Eminemment : Formellement : effectivement. Eminemment : effectivement, mais à un plus haut degré, d’une manière plus excellente ; (« Il doit y avoir dans la cause d’une idée autant de réalité formelle que cette idée contient de réalité objective » )

 

Eternité de la pensée (Texte de Spinoza)


L éternité de l’esprit

Selon Spinoza, tout ce qui existe est un attribut ou un mode de  Dieu,  substance unique qui est éternelle et ne peut donc se concevoir  ni dans la durée, ni dans le temps. Lorsque nous pensons, y compris lorsque nous pensons notre propre existence corporelle, nous nous comprenons comme une partie de Dieu et faisons nous-même ainsi une espèce d’expérience de notre éternité.

PROPOSITION XXIII
L’Âme humaine ne peut être entièrement détruite avec le Corps, mais il reste d’elle quelque chose qui est éternel.
Démonstration
Un concept, ou une idée, est nécessairement donné en Dieu, qui exprime l’essence du Corps humain (prop. préc.), et ce concept est, par suite, quelque chose qui appartient nécessairement à l’essence de l’Âme humaine (Prop. 13, p. II). Mais nous n’attribuons à l’Âme humaine aucune durée pouvant se définir par le temps, sinon en tant qu’elle exprime l’existence actuelle du Corps, laquelle s’explique par la durée et peut se définir par le temps; autrement dit (Coroll. Prop. 8, p. II), nous n’attribuons la durée à l’Âme elle-même que pendant la durée du corps. Comme cependant ce qui est conçu avec une éternelle nécessité en vertu de l’essence même de Dieu est (prop. préc.) néanmoins quelque chose, ce sera nécessairement quelque chose d’éternel qui appartient à l’essence de l’Âme ;
C.Q.F.D.
SCOLIE
Comme nous l’avons dit, cette idée, qui exprime l’essence du Corps avec une sorte d’éternité, est un certain mode du penser qui appartient à l’essence de l’Âme et qui est éternel. Il est impossible cependant qu’il nous souvienne d’avoir existé avant le Corps, puisqu’il ne peut y avoir dans le
Corps aucun vestige de cette existence et que l’éternité ne peut se définir  par le   temps ni avoir aucune relation au temps. Nous sentons néanmoins et nous savons par expérience que nous sommes éternels. Car l’Âme ne sent pas moins ces choses qu’elle conçoit par un acte de l’entendement que celles qu’elle a dans la mémoire. Les yeux de l’Âme par lesquels elle voit et observe les choses, sont les démonstrations elles-mêmes. Bien que donc il ne nous souvienne pas d’avoir existé avant le Corps, nous sentons cependant que notre Âme, en tant qu’elle enveloppe l’essence du Corps avec une sorte
 d’éternité, est éternelle, et que cette existence de l’Âme ne peut se définir par le temps ou s’expliquer par la durée. L’Âme donc ne peut être dite durer, et son existence ne peut se définir par un temps déterminé qu’en tant qu’elle enveloppe l’existence actuelle du Corps et, dans cette mesure seulement, elle a la puissance de déterminer temporellement l’existence des choses et de les concevoir dans la durée ».
Baruch Spinoza, Éthique (1677, édition posthume), Ve partie, proposition XXIII et scolie, trac. Ch. Appuhn, Flammarion, coll. «GF», 1965, p. 324-325.

La réalité est inaccessible (textes Descartes et Einstein)

Descartes
 

 

« Que touchant les choses que nos sens n’aperçoivent point, il suffit d’expliquer comment elles peuvent être ; et que c’est tout ce qu’Aristote a tâché de faire ».

 

« On répliquera encore à ceci que, bien que j’aie peut-être imaginé des causes qui pourraient produire des effets semblables à ceux que nous voyons, nous ne devons pas  pour cela conclure que ceux que nous voyons sont produits par elles. Parce que, comme un horloger industrieux peut faire deux montres qui marquent les heures en même façon, et entre lesquelles il n’y ait aucune différence en ce qui paraît à l’extérieur, qui n’aient toutefois rien de semblable en la composition de leurs roues : ainsi il est certain que Dieu a une infinité de divers moyens, par chacun desquels il peut avoir fait que toutes les choses de  ce monde paraissent telles que maintenant elles paraissent, sans qu’il soit possible à l’esprit humain de connaître lequel de tous ces moyens il a voulu employer à les faire. Ce que je ne fais aucune difficulté d’accorder. Et je croirai avoir assez fait, si les causes que j’ai expliquées sont telles que tous les effets qu’elles peuvent produire se trouvent semblables à ceux que nous voyons dans le monde, sans m’enquérir si c’est par elles ou par d’autres qu’ils sont produits » Descartes Les principes de la philosophie,   (1644), IV .

   

 Einstein : la réalité objective, une limite idéale.

 

« Les concepts physiques sont des créations libres de l’esprit humain et ne sont pas, comme on pourrait le croire, uniquement déterminés par le monde extérieur. Dans l’effort que nous faisons pour comprendre le monde, nous ressemblons quelque peu à l’homme qui essaie de comprendre le mécanisme d’une montre fermée. Il voit le cadran et les aiguilles en mouvement, il entend le tic-tac, mais il n’a aucun moyen d’ouvrir le boîtier. S’il est ingénieux, il pourra se former quelque image du mécanisme, qu’il rendra responsable de tout ce qu’il observe, mais il ne sera jamais sûr que son image soit la seule capable d’expliquer ses observations. Il ne sera jamais en état de comparer son image avec le mécanisme réel, et il ne peut même pas se représenter la possibilité ou la signification d’une telle comparaison. Mais le chercheur croit certainement qu’à mesure que ses connaissances s’accroîtront, son image de la réalité deviendra de plus en plus simple et expliquera des domaines de plus en plus étendus de ses impressions sensibles. Il pourra aussi croire à l’existence d’une limite idéale de la connaissance que l’esprit humain peut atteindre. Il pourra appeler cette limite idéale la réalité objective ».

            L’Évolution des idées en physique (1936), trad. M. Solovine, Flammarion, coll. «Champs», 1983, pp.34-35.