Raison d’être de l’Etat (texte de Locke commenté)

parlement
 
 « Si l’homme, dans l’état de nature est aussi libre que j’ai dit, s’il est le seigneur absolu de sa personne et de ses possessions, égal au plus grand et sujet à personne ; pourquoi se dépouille-t-il de sa liberté et de cet empire, pourquoi se soumet-il à la domination et à l’inspection de quelque autre pouvoir ? Il est aisé de répondre, qu’encore que, dans l’état de nature, l’homme ait un droit, tel que nous avons posé, la jouissance de ce droit est pourtant fort incertaine et exposée sans cesse à l’invasion d’autrui. Car tous les hommes étant Rois, tous étant égaux et la plupart peu exacts observateurs de l’équité et de la justice, la jouissance d’un bien propre, dans cet état, est mal assurée, et ne peut guère être tranquille. C’est ce qui oblige les hommes de quitter cette condition, laquelle, quelque libre qu’elle soit, est pleine de crainte, et exposée à de continuels dangers, et cela fait voir que ce n’est pas sans raison qu’ils recherchent la société, et qu’ils souhaitent de se joindre avec d’autres qui sont déjà unis ou qui ont dessein de s’unir et de composer un corps, pour la conservation mutuelle de leurs vies, de leurs libertés et de leurs biens ; choses que j’appelle d’un nom général , propriétés ».  [ Attention :les italiques sont de Locke] Traité du gouvernement civil, Chapitre IX , § 123Traduction D. Mazel ; Editions Garnier -Flammarion, 1992, p236

– Locke paraît évoquer une situation réelle : celle des hommes qui, avant l’instauration de l’Etat, vivaient encore  à l’ « état de nature ». Mais, en fait , cet « état de nature » n’a peut-être jamais existé. C’est une hypothèse,  une « fiction », inventée par les philosophes (ici Locke, ultérieurement Rousseau) afin de tenter d’établir  le caractère artificiel de la société et de l’Etat. Il faut bien garder à l’esprit ce caractère hypothétique de l’état de nature.

– Ce « présupposé » philosophique permet de poser la question suivante : pourquoi les hommes, libres et heureux à l’état naturel , ont-ils renoncé à cette condition et décidé de créer un Etat ? Cette question est neuve, et même révolutionnaire. Elle ne se posait pas auparavant , car les philosophes, (tous comme les hommes politiques,  et l’Eglise) admettaient en général que la société  était  « naturelle » et que le pouvoir était un « droit divin ».

  Enjeux philosophiques du texte : -Si les hommes ont abandonné volontairement l’état de nature, ce n’est pas sans raison, ni sans contreparties .  Si l’on suppose que dans cet état  ils étaient libres et égaux,  « propriétaires » (c’est-à-dire maîtres) d’eux-mêmes et de leurs biens , on supposera que l’Etat doit leur procurer un équivalent de ces avantages considérables auxquels ils renoncent.

– L’Etat est une création artificielle des hommes qui est apparue nécessaire parce que l’état de nature menaçait de tourner à la  guerre de tous contre tous. Mais ceci ne justifie pas, aux yeux de Locke , l’ « absolutisme »  (justification d’un Etat aux prérogatives illimitées). Le but de l’Etat est la protection des droits fondamentaux des hommes , droits dont ils disposaient, par principe , à l’état de nature.