Misère de l’homme sans Dieu (texte de Pascal)

 

 Pour Pascal, il n’y a pas de salut en dehors de la foi :

 

 

« Les grandeurs et les misères de l’homme sont tellement visibles, qu’il faut nécessairement que la véritable religion nous enseigne et qu’il y a quelque grand principe de grandeur en l’homme, et qu’il y a un grand principe de misère. Il faut donc qu’elle nous rende raison de ces étonnantes contrariétés. Il faut que, pour rendre l’homme heureux, elle lui montre qu’il y a un Dieu; qu’on est obligé de l’aimer; que notre unique félicité est d’être en lui, et notre unique mal d’être séparé de lui; qu’elle reconnaisse que nous sommes pleins de ténèbres qui nous empêchent de le connaître et de l’aimer; et qu’ainsi nos devoirs nous obligeant d’aimer Dieu, et nos concupiscences nous en détournant, nous sommes pleins d’injustice. Il faut qu’elle nous rende raison de ces oppositions que nous avons à Dieu et à notre propre bien. Il faut qu’elle nous enseigne les remèdes à ces impuissances, et les moyens d’obtenir ces remèdes. Qu’on examine sur cela toutes les religions du monde, et qu’on voie s’il y en a une autre que la chrétienne qui y satisfasse ».

Pascal, Pensées ( 1670), 430.

Exposé : Pascal, philosophie et religion

Voici un exposé remarquable de l’une de mes élèves:

Introduction aux Pensées sur la religion de Pascal :

L’Apologétique contre la philosophie.

L’idée « d’apologétique contre la philosophie » peut surprendre, car le statut de Pascal en tant que philosophe est communément perçu comme une évidence. Cependant, la réalité est bien plus complexe qu’elle n’y paraît.

La vie de Pascal (1623-1662) a été courte et très remplie. Il ne s’est pas seulement intéressé à la religion, il a également été un brillant scientifique très admiré dés son époque par les plus grands (Descartes, Leibniz). Cependant, il n’y a pas consacré beaucoup de temps car, comme le pensait Descartes, il ne s’agissait selon lui que d’un entraînement vers « un usage spirituel et religieux». Il s’est converti deux fois (1646 et en 1653), pourtant cela ne signifie pas, comme on le croit souvent, qu’il y eut une profonde rupture entre une vie mondaine et scientifique dans la première partie de sa vie, puis une vie religieuse dans la deuxième partie de sa vie. Il a continué ses recherches physiques et mathématiques et a poursuivi des activités mondaines après chacune de ses conversions. Le statut de son œuvre est également complexe, car il n’a pas laissé ou publié d’écrits ou d’essais réellement aboutis. Les Pensées elles-mêmes ne sont qu’un ensemble de brouillons, de notes abrégées, de citations répertoriées selon un ordre choisi par l’éditeur. Pascal avait une personnalité combattive ; il a défendu plusieurs causes diverses. il souhaitait convaincre de la réalité de la nouvelle physique tout comme défendre Antoine Arnault (co-auteur de la Logique de Port-Royal) condamné par la Sorbonne. Mais son principal combat est celui pour le christianisme. Le premier combat qu’il faut alors mener contre la concupiscence se fait par la conversion. Le deuxième combat doit être mené par l’apologétique pour convaincre les athées ou croyants assez indifférents.

L’apologétique d’un converti

Pour Pascal, « se convertir » a un sens différent de celui du langage courant. Cela ne se limite pas du stade de l’incroyance à celui de croyance. Cela peut aussi concerner le passage d’un stade de chrétien sociologique à une vie structurée par la pensée chrétienne. Un véritable chrétien doit selon lui consacrer tous ses efforts à obtenir la grâce. Il doit avoir conscience qu’il n’est rien devant Dieu. Toute sa vie doit être structurée selon les exigences du christianisme : à chacune de ses deux conversions successives, Pascal semble toujours plus soucieux de son salut et d’intégrer davantage le christianisme. Une fois converti, Pascal cherche également la conversion d’autrui.

Au sens premier, une « apologie » est un discours visant à défendre une personne contre une accusation. Une apologie de la religion va la défendre contre les attaques qui lui ont adressées, dans le but de convertir. Elle va donc se baser non seulement sur une argumentation développée, mais également par des moyens rhétoriques. La rhétorique suppose une adaptation selon l’auditoire : Pascal désire s’adresser aux gens du monde, nobles ou bourgeois, incroyants ou croyants « tièdes », qu’il connaît bien pour les avoir    beaucoup fréquentés. Le projet d’écrire cette apologie prend forme peu à peu, pourtant ce projet ne va pas de soi. En effet, selon Pascal lui-même, la conversion ne dépend pas de l’individu, mais de la volonté de Dieu. Son idée de convertir par l’apologie de la religion semble donc inconséquente. Cependant, on doit considérer qu’elle a pour but de seulement préparer l’individu à recevoir la grâce de Dieu. Elle doit mettre en valeur la religion afin qu’elle soit considérée comme respectable, donner envie de vivre en chrétien.

Comment Pascal aurait-il réalisé ce projet ? Une des questions les plus controversées est celle du plan que Pascal aurait choisi pour écrire son apologie, et donc quel devrait être l’ordre des Pensées.

Plan de l’apologie et ordre des « pensées »

L’ouvrage de Pascal n’étant ni abouti, ni entamé, on ignore jusqu’à ce par quoi il aurait commencé. Les indications ne manquent pourtant pas, glissées dans certaines pensées consacrées au plan et grâce à un classement par liasses de ces pensées par Pascal lui-même. On peut donc esquisser une idée vraisemblable de son mouvement d’ensemble, à défaut d’un plan précis.

L’apologie devait tout d’abord décrire pourquoi l’Homme est misérable sans Dieu, par la faiblesse de sa raison et la suprématie de son imagination, par un bonheur rendu impossible et une mort certaine. Puis désigner la contradiction dans l’Homme puisqu’il est par ailleurs d’une inexplicable grandeur.  Il pense, désire le bonheur et veut atteindre la vérité.

Il fallait ensuite expliquer et surmonter cette contradiction. Pour Pascal, les philosophes ne peuvent parvenir à résoudre cette difficulté car la simple raison est impuissante.  Mais la religion chrétienne le peut, grâce au dogme du pêché originel : l’Homme a failli. Il garde des traces partielles de sa nature première, qui était la perfection. Cette idée apporte l’espoir de la rédemption, d’une grâce possible de Dieu.

Il reste cependant difficile de confirmer cette structure car « l’ordre de la charité » (du discours amoureux ou de celui qui veut inciter à l’amour de Dieu) n’est pas celui de l’ordre argumentatif de la géométrie (hypothético-déductif). Il s’agit seulement d’un texte polarisé par le sujet de l’être aimé (Dieu).

Quel sera donc le style argumentatif de Pascal et en quoi se distingue-t-il de la philosophie ?

Apologétique de rupture

Le genre apologétique existait avant Pascal. Ce genre était peu estimé, car considéré comme en-dessous de la théologie et à objectif propagandiste. La tâche inachevée de Pascal est pourtant une réussite intellectuelle, rhétorique et, en un sens, philosophique.

On peut parler de deux types d’apologie : l’apologie de continuité et l’apologie de rupture. La première tente de démontrer l’omniprésence implicite de Dieu, par exemple parce que l’Homme aime l’art. Elle vise donc à convaincre que tout Homme est croyant sans le savoir. La conversion ne ferait que rendre cohérente l’existence humaine. Pascal s’oppose totalement à cette thèse.

Selon lui, la vie humaine n’est absolument rien. Il ne parle pas de cohérence de l’existence humaine pour inciter à la conversion, car celle-ci n’est due qu’à la grâce de Dieu. Cette conversion doit bouleverser la vie humaine et non s’y ajouter : on doit choisir de façon radicale entre l’amour des choses terrestres d’un côté, et l’amour de Dieu de l’autre.

L’idée de discontinuité est très importante chez Pascal. Selon lui la pensée est de trois ordres : l’ordre de la chair (le plaisir, la gloire), l’ordre de l’esprit (la connaissance) et l’ordre de la charité (l’amour de Dieu). On ne peut en aucun cas passer de l’un à l’autre. La conversion est donc une nouvelle fois soulignée comme étant une rupture.

L’exclusion de la philosophie

Cela introduit l’idée d’inutilité de la philosophie, qui est incertaine, fragile. Pour les modernes, la philosophie est avant tout un exercice de pensée. Mais pour les Anciens, la philosophie doit amener le sage au bonheur, à la complétude. La philosophie peut alors apparaître comme un moyen de salut possible. Cette idée horrifie Pascal, car il ne suffit pas de se convertir, il faut opérer la bonne conversion, la conversion chrétienne et non la conversion philosophique. Il doit donc s’atteler à montrer l’échec de la philosophie car selon lui, elle échoue dans ses deux objectifs : connaître l’Homme, et lui apporter le bonheur. La religion chrétienne, elle, en est capable.

Il va présenter l’histoire de la philosophie comme un éternel combat entre deux conceptions : le stoïcisme, qui voit la grandeur sans voir la misère, et le scepticisme qui voit la misère sans voir la grandeur ; d’un côté Epictète vante la puissance de la volonté humaine et de l’autre Montaigne souligne la folie des Hommes. Chacun d’eux a, selon Pascal décrit avec fidélité ce qu’il a vu, mais n’a eu qu’une vision partielle de la réalité. Cependant une « synthèse » des deux philosophies n’aurait aucun sens. Il faut donc renoncer aux deux à la fois.

D’autre part, le stoïcisme comme le scepticisme a pour fin de trouver une conduite à suivre dans l’existence, et leurs attitudes orgueilleuse ou égoïste rend impossible la grâce de Dieu. Connaître ces philosophies n’est pourtant pas dangereux à condition de n’en conclure que leur profonde inutilité. Encore une fois, la discontinuité et la volonté de rupture réapparaît : il faut renier de façon radicale la Philosophie. Toute l’apologie de Pascal repose sur l’ambition de démontrer que la religion chrétienne réussit là où la philosophie a failli. Ainsi, la conversion chrétienne serait la seule envisageable.

Renoncer à la philosophie pour la foi sous-entend pourtant considérer la raison comme très limitée, et donc se remettre totalement à Dieu.

Anthropologie de la Nature déchue

Montaigne et Epictète avaient raison tous deux : l’Homme est malmené par la contradiction entre sa grandeur et sa misère. Et cela s’explique par le dogme du pêché originel. L’Homme a été crée parfait, mais a désiré se passer de Dieu. Il est donc à présent déchiré entre l’instinct qui lui reste de chercher le bonheur en Dieu, et sa concupiscence qui l’en empêche.

La corruption de l’Homme est irrémédiable. Cependant, Jésus-Christ a été envoyé pour apporter une rédemption possible ; étant à la fois Homme et Dieu, il rappelle à l’Homme sa nature première. Il vainc la mort par la résurrection : on doit en conclure que la mort n’est que la punition du pêché originel, donc heureuse.

Pour Pascal, le discours chrétien apporte la clé des problèmes de la philosophie : le dogme et les connaissances de l’Homme sur l’Homme se concilient, et on peut espérer le bonheur.

Examen philosophique de l’anthropologie de Pascal

L’argumentation de Pascal se montre extrêmement cohérente : si l’on admet le dogme du pêché originel, tout ce qui tourne autour de l’Homme (la justice, son désir insatiable, l’imagination, etc.) peut être expliqués.

L’admission d’un tel dogme ne va pas de soi, car elle implique l’hérédité d’une punition : il semble injuste d’être rendu responsable d’une faute commise par nos pères. Par ailleurs, elle dévalorise la raison, qui a été corrompue. Cependant notre condition peut être expliquée par ce dogme. L’Homme sans le pêché originel, et l’idée du pêché originel sont deux thèses inconcevables, mais la seconde est la plus évidente compte tenue de sa puissance explicative. Le déchirement entre la philosophie d’Epictète et celle de Montaigne se justifie. L’énigme de la nature humaine contradictoire (pleine à la fois de grandeur et de misère) se comprend enfin.

Il demeure pourtant un paradoxe. En effet, l’explication qui s’impose ici à la raison est fondée sur l’acceptation entière d’une thèse qui est un mystère.

Impuissance et puissance de la raison

Pascal n’a fait aucune démonstration lorsqu’il avance la thèse selon laquelle l’idée du pêché originel est moins inconcevable que l’absence du pêché originel. Il en est de même lorsqu’il affirme que l’évidence du christianisme est supérieure ou égale à l’évidence contraire. Le christianisme est selon lui conforme à la raison, et non démontrable par la raison.

La notion de raison peut prendre trois sens

La raison est tout d’abord la capacité de démonstrations à condition de disposer de certitudes initiales, comme pour les mathématiques. On peut lui reprocher la fragilité de ses fondements. Elle est également la capacité de connaissances, au sens métaphysique. Mais c’est à elle que Pascal reproche les débordements que sont les illusions et l’orgueil. Enfin, elle est la capacité de cohérence : on peut discerner ce qui a du sens. Pascal l’oppose à ce qu’il appelle « folie ».

Il affirme que la religion chrétienne est une folie, mais seulement si l’on en suit les critères des Grecs, qui eux-mêmes étaient excessivement orgueilleux. Ainsi, la religion chrétienne reste cohérente avec elle-même puisque, admettant qu’elle est une folie, elle refuse d’être démontrée. Sans « preuve », la religion chrétienne ne peut prétendre correspondre au deuxième sens de la notion de raison. Mais sa cohérence est démontrée, et elle relève donc de la troisième notion de raison.

Pascal désire donc dans son apologie montrer la cohérence de la religion chrétienne par le rejet de la conception classique de la raison. Mais montrer une cohérence relève encore du domaine de la raison, et c’est la raison humble, découlant du christianisme, qui va montrer que la raison est limitée et doit parfois s’effacer.

L’argument des deux infinis et l’argument du pari

Pascal s’est beaucoup appuyé sur le concept d’ « infini », car il s’agit d’une preuve que la raison admet quelque chose qu’elle ne peut pas comprendre.

« Disproportion de l’Homme » est une « pensée » traitant de l’infiniment grand et de l’infiniment petit dans l’univers. Ces notions désignent l’homme comme n’étant qu’un détail entre ces deux infinis. Il ne peut donc connaître de stabilité, il ne peut se repérer ni se définir (dans l’infini il ne peut y avoir un système de référence). Cela sous-entend que L’Homme n’a aucune valeur par lui-même, preuve de l’antihumanisme religieux de Pascal. C’est le Christ qui, par sa venue, offre à l’Homme un centre dans l’histoire et dans l’univers.

Dans un autre fragment de texte, dit « argument du pari », Pascal ne s’intéresse plus seulement à l’infini en physique et en cosmologie, mais en mathématiques. Il y est dit que le principe du pari est avantageux si le gain possible est supérieur à la mise.

Si l’on applique cela à l’existence de l’individu, la mise est la vie terrestre : sacrifier une vie de plaisirs contre une chance sur deux d’obtenir la vie éternelle. Il s’agit d’un pari avantageux puisque la mise est finie et qu’il y a une chance sur deux de gagner l’infini.

Cette thèse a été très critiquée, pour trois principales raisons. Tout d’abord le pari dépend de l’existence même de l’enjeu (l’enjeu étant Dieu et la vie éternelle), ce qui ne devrait pas être le cas dans un pari. Ensuite, la valeur de la vie est nulle si Dieu existe, mais représente l’infini si la mort est le néant : la valeur de la mise dépend donc du résultat du jeu. Enfin, on peut qualifier d’immoral de rabaisser la religion à un simple pari.

Pascal ne cherche pas à démontrer que « parier » sur Dieu est seulement avantageux, et à motiver ainsi la conversion. Mais le lecteur est invité à penser que se convertir au christianisme est raisonnable, puisque cela peut être assimilé à une démonstration mathématique.

Pascal et la philosophie

Tout nous mène à penser que le rapport de Pascal à la philosophie est, bien que subtil, réellement ambiguë. En effet, si, comme il le dit, la raison doit se soumettre à la volonté divine, l’apologie ne peut que montrer que le christianisme ne contredit pas la raison. En reprenant la formule attribuée à Aristote, « montrer qu’il ne faut pas philosopher, c’est encore philosopher », on voit que c’est précisément ce que fait Pascal. Donc il montre que la religion fait preuve de plus de raison et « philosophe » mieux que la philosophie, tout en rejetant la philosophie.

Le rôle de la philosophie est de rendre raison. Pascal semble souhaiter substituer la philosophie à la religion. La religion peut rendre raison de toute chose, mais on ne peut rendre raison de la religion. Tout comme la philosophie, elle rend raison, mais elle ne repose pas seulement sur la raison, mais également sur la foi. Cela dégrade la philosophie lorsqu’elle est indépendante de la foi.

Les textes de Pascal sont sujets à polémique, et bousculent donc la philosophie. Pascal n’a pas inventé une philosophie de la religion. Les Pensées ne sont pas non plus un texte découlant d’une idée religieuse préconçue. Il s’agit d’une explication religieuse par le moyen de la philosophie. Elle heurte la philosophie en empruntant les moyens propres à la philosophie.

Indépendamment de leur but apologétique, les thèmes abordés par Pascal (le décentrement du monde, la rationalité du pari, la recherche d’un point fixe qui serait centre de l’Univers) restent extrêmement puissants. Ainsi, bien qu’il s’agisse d’un texte écrit pour motiver notre conversion, on peut l’étudier d’un point de vue philosophique.

Héloïse Darves-Bornoz

Définition de la religion (texte de Durkheim)

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 Peut-on rassembler  l’immense diversité des faits d’ordre religieux en vue de fournir une définition globale de la religion?  C’est ce que tente de faire ici le sociologue Emile Durkheim :

Les croyances proprement religieuses sont toujours communes à une collectivité déterminée qui fait profession d’y adhérer et de pratiquer les rites qui en sont solidaires. Elles ne sont pas seulement admises, à titre individuel, par tous les membres de cette collectivité ; mais elles sont la chose du groupe et elles en font l’unité. Les individus qui la composent se sentent liés les uns aux autres, par cela seul qu’ils ont une foi commune. Une société dont les membres sont unis parce qu’ils se représentent de la même manière le monde sacré et ses rapports avec le monde profane , et parce qu’ils traduisent cette représentation commune dans des pratiques identiques, c’est ce qu’on appelle une Eglise. […]

Restent les aspirations contemporaines vers une religion qui consisterait tout entière en états intérieurs et subjectifs et qui serait librement construite par chacun de nous. Mais, si réelles qu’elles soient, elles ne sauraient affecter notre définition ; car celles-ci ne peut s’appliquer qu’à des faits acquis et réalisés, non à d’incertaines virtualités. On peut définir les religions telles qu’elles sont ou telles qu’elles tendent plus ou moins vaguement à être. Il est possible que cet individualisme religieux soit appelé à passer dans les faits ; mais pour pouvoir dire dans quelle mesure, il faudrait déjà savoir ce qu’est la religion, de quels éléments elle est faite, de quelles causes elle résulte, quelle fonction elle remplit ; toutes questions dont on ne peut préjuger la solution, tant qu’on n’a pas dépassé le seuil de la recherche. C’est seulement au terme de cette étude que nous pourrons tâcher d’anticiper l’avenir.

Nous arrivons donc à la définition suivante : une religion est un système solidaire de croyances et de pratiques relatives à des choses sacrées, c’est-à-dire séparées, interdites, croyances et pratiques qui unissent en une même communauté morale, appelée Eglise, tous ceux qui y adhèrent. Le second élément qui prend ainsi place dans notre définition n’est pas moins essentiel que le premier ; car, en montrant que l’idée de religion est inséparable de l’idée d’Eglise, il fait pressentir que la religion doit être une chose éminemment collective.
Emile Durkheim, Les formes élémentaires de la vie religieuse (1912), Edition PUF, Collection Quadrige, 1914, pp 60 et 65.

La religion est une illusion (Feuerbach, Marx, Freud)

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L’homme séparé de lui-même.

Pour Feuerbach, comme pour Hegel, le Dieu du christianisme est le miroir de l’homme. Mais cette projection de l’essence humaine hors d’elle-même  est, pour Feuerbach, contrairement à Hegel, une aliénation.

« L’objet de l’homme n’est rien d’autre que son essence objective elle-même. Telle est la pensée de l’homme, tels ses sentiments, tel son Dieu : autant de valeur possède l’homme, autant et pas plus, son Dieu. La conscience de Dieu est la conscience de soi de l’homme, la connaissance de Dieu est la connaissance de soi de l’homme. A partir de son Dieu tu connais l’homme, et inversement à partir de l’homme son Dieu : les deux ne font qu’un. Ce que Dieu est pour l’homme, c’est son esprit, son âme, et ce qui est le propre de l’esprit humain, son âme, son c?ur, c’est cela son Dieu : Dieu est l’intériorité manifeste, le soi exprimé de l’homme ; la religion est le solennel dévoilement des trésors cachés de l’homme, l’aveu de ses pensées les plus intimes, la confession publique de ses secrets d’amour.

Mais si la religion, consciente de Dieu, est désignée comme étant la conscience de soi de l’homme, cela ne peut signifier que l’homme religieux a directement conscience du fait que sa conscience de Dieu est la conscience de soi de son essence, puisque c’est la carence de cette conscience qui précisément fonde l’essence particulière de la religion. Pour écarter ce malentendu, il vaut mieux dire : la religion est la première conscience de soi de l’homme, mais indirecte. Partout, par suite, la religion précède la philosophie, aussi bien dans l’histoire de l’humanité que dans l’histoire de l’individu. L’homme déplace d’abord à l’extérieur de soi sa propre essence avant de la trouver en lui. La religion est l’essence infantile de l’humanité ».

Ludwig Feuerbach, L’essence du christianisme(1841), traduction Jean-Pierre Osier, Maspero 1968, pp 129-130

 

Marx

  •  Dans la mesure où la religion, selon Marx, rend l’oppression supportable, elle peut être comparée à une drogue dure. Cependant, la religion n’est que le symptôme d’une aliénation plus générale et plus profonde.

« La religion est le soupir de la créature opprimée, la chaleur d’un monde sans c?ur, comme elle est l’esprit de conditions sociales d’où l’esprit est exclu. Elle est l’opium du peuple.

Abolir la religion en tant que bonheur illusoire du peuple, c’est exiger son bonheur réel. Exiger qu’il renonce aux illusions sur sa situation c’est exiger qu’il renonce à une situation qui a besoin d’illusion. La critique de la religion est donc en germe la critique de cette vallée de larmes dont la religion est l’auréole.

La critique a dépouillé les chaînes des fleurs imaginaires qui les recouvraient, non pour que l’homme porte des chaînes sans fantaisie, désespérantes, mais pour qu’il rejette les chaînes et cueille la fleur vivante. La critique de la religion détruit les illusions de l’homme pour qu’il pense, agisse, façonne sa réalité comme un homme désillusionné parvenu à l’âge de la raison, pour qu’il gravite autour de lui-même, c’est-à-dire de son soleil réel. La religion n’est que le soleil illusoire qui gravite autour de l’homme en tant que l’homme ne gravite pas autour de lui-même.

C’est donc la tâche de l’histoire, après la disparition de l’Au-delà de la vérité, d’établir la vérité de ce monde-ci. C’est en premier lieu la tâche de la philosophie, qui est au service de l’histoire, une fois démasquée la forme sacrée de l’auto-aliénation de l’homme, de démasquer l’auto-aliénation dans ses formes non sacrées. La critique du ciel se transforme par là en critique de la terre, la critique de la religion en critique du droit, la critique de la théologie en critique de la politique ».

Karl Marx, Contribution à la critique de la philosophie du droit de Hegel (1844), traduction A. Baraquin, dans Critique du droit politique hégélien, Editions Sociales, 1975, p197,

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Freud

La religion comme illusion

Pour Freud la religion est une illusion, et non pas une erreur.  Freud fournit cependant une explication de l’illusion religieuse tout à fait différente de celle de Marx.

 

« Ces idées, qui professent d’être des dogmes, ne sont pas le résidu de l’expérience ou le résultat final de la réflexion : elles sont des illusions, la réalisation des désirs les plus anciens, les plus forts, les plus pressants de l’humanité ; le secret de leur force est la force de ces désirs. Nous le savons déjà : l’impression terrifiante de la détresse infantile avait éveillé le besoin d’être protégé –protégé en étant aimé – besoin auquel le père a satisfait ; la reconnaissance du fait que cette détresse dure toute la vie a fait que l’homme s’est cramponné à un père, à un père cette fois plus puissant. L’angoisse humaine en face des dangers de la vie s’apaise à la pensée du règne bienveillant de la Providence divine, l’institution d’un ordre moral de l’univers assure la réalisation des exigences de la justice, si souvent demeurées irréalisées dans les civilisations humaines, et la prolongation de l’existence terrestre par une vie future fournit les cadres de temps et de lieu où ces désirs se réaliseront. Des réponses aux questions que se pose la curiosité humaine touchant ces énigmes : la genèse de l’univers, le rapport entre le corporel et le spirituel, s’élaborent suivant les prémisses du système religieux. Et c’est un formidable allègement pour l’âme individuelle que de voir les conflits de l’enfance émanés du complexe paternel –conflits jamais entièrement résolus -, lui être pour ainsi dire enlevés et recevoir une solution acceptée de tous.

Quand je dis : tout cela ce sont des illusions, il me faut délimiter le sens de ce terme. Une illusion n’est pas la même chose qu’une erreur, une illusion n’est pas non plus nécessairement une erreur. L’opinion d’Aristote, d’après laquelle la vermine serait engendrée par l’ordure –opinion qui est encore celle du peuple ignorant -, était une erreur ; de même l’opinion qu’avait une génération antérieure de médecins, et d’après laquelle le tabès1, aurait été la conséquence d’excès sexuels. Il serait impropre d’appeler ces erreurs des illusions, alors que c’était une illusion de la part de Christophe Colomb, quand il croyait avoir trouvé une nouvelle route maritime des Indes. La part de désir que comportait cette erreur est manifeste ».

Sigmund Freud, L’avenir d’une illusion (1927), traduction Marie Bonaparte , Ed. PUF, Coll. Quadrige, 1993, pp 43-44 .

Note 1 : Nom ancien de la syphillis

 

 

 

 

Texte Augustin : Dieu est en nous

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Peut-on connaître Dieu? Et tout d’abord: où le rencontrer?

XXVI.- Comment on trouve Dieu
Mais où donc vous ai-je trouvé, pour vous connaître ? Vous n’étiez pas encore dans ma mémoire, avant que je vous connaisse. 0ù donc vous ai-je trouvé, pour vous connaître, sinon en vous, au dessus de moi ? Là, il n’y a absolument pas d’espace. Que nous nous éloignions de vous ou que nous nous en rapprochions, il n’y a absolument pas d’espace. O vérité, vous donnez partout audience à ceux qui vous consultent, et vous répondez en même temps à toutes ces consultations diverses. Vous répondez clairement, mais tous n’entendent pas clairement. Ils vous consultent sur ce qu’ils veulent : mais ils n’entendent pas toujours les réponses qu’ils veulent. Votre meilleur serviteur est celui qui ne songe pas à recevoir de vous la réponse qu’il veut, mais plutôt à vouloir ce que vous lui dites.

 

XXVI.- Dieu est au-dedans de nous

« Tant je vous ai aimée, Beauté si ancienne et si nouvelle, tard je vous aimée 1. C’est que vous étiez au-dedans de moi, et moi, j’étais en dehors de moi ! Et c’est là que je vous cherchais ; ma laideur se jetait sur tout ce que vous avez fait de beau. Vous étiez avec moi et je n’étais pas avec vous. Ce qui loin de vous me retenait, c’étaient ces choses qui ne seraient pas, si elles n’étaient en vous. Vous m’avez appelé, vous avez crié, et vous êtes venu à bout de ma surdité ; vous avez étincelé, et votre splendeur a mis en fuite ma cécité ; vous avez répandu votre parfum, je l’i respiré et je soupire après vous ; je vous ai goûtée et j’ai faim et soif de vous ; vous m’avez touché, et je brûle du désir de votre paix ».

Saint Augustin, Les Confessions, (400) Traduction Joseph Trabucco, 1964 , Chapitres XXVI et XXVII, pp229-230 .

 

NOTE 1 : Saint Augustin s’est converti assez tard au christianisme, après des années d’errance. Sur la vie de Saint Augustin

Texte Kant : le religion morale

Kant
 Il est possible, selon Kant, de tenir nos devoirs pour des commandements divins. Il ne s’agit  en aucun cas d’une certitude . Ce n’est qu’une hypothèse (« une pensée subjective ») mais qui fournit à la loi morale un appui transcendant.

 

La religion (considérée subjectivement) est la connaissance de tous nos devoirs comme commandements divins.

(Note de Kant): Grâce à cette définition, on évite mainte interprétation erronée du concept de religion en général. Premièrement, elle n’exige pas en ce qui concerne la connaissance théorique et la confession de foi une science assertorique 2 (même pas celle de l’existence de Dieu) ; car, étant donné notre déficience pour ce qui est de la connaissance d’objets suprasensibles, cette confession pourrait bien être une imposture ; elle présuppose seulement, du point de vue spéculatif, au sujet de la cause suprême des choses, une admission problématique (une hypothèse), mais par rapport à l’objet en vue duquel notre raison, commandant moralement, nous invite à agir, une foi pratique, promettant un effet quant au but final de cette raison, par suite une foi assertorique et libre, laquelle n’a besoin que de l’idée de Dieu où doit inévitablement aboutir tout effort moral sérieux (et, par suite, soutenu par la foi) en vue du bien, sans pouvoir en garantir par une connaissance théorique la réalité objective. Pour ce qui peut être imposé à chacun comme devoir, le minimum de connaissance (possibilité de l’existence de Dieu) doit suffire subjectivement. Deuxièmement, on prévient, grâce à cette définition d’une religion en général la représentation erronée, qu’elle constitue un ensemble de devoirs particuliers 4 se rapportant à Dieu directement, et on évite ainsi d’admettre (ce à quoi les hommes sont d’ailleurs très disposés) outre les devoirs humains moraux et civiques (des hommes envers les hommes) des services de cour 3, en cherchant peut-être même par la suite à compenser par ces derniers, la carence des premiers. Dans une religion universelle, il n’y a pas de devoirs spéciaux à l’égard de Dieu, car Dieu ne peut rien recevoir de nous et nous ne pouvons agir ni sur lui, ni pour lui .

Emmanuel Kant , La religion dans les limites de la simple raison (1793), traduction J. Gibelin, Ed . Vrin, 1972, pp 201-202

Note 2 : Un jugement assertorique affirme la réalité d’un objet. Exemple : « Dieu existe ».

Note 3 : Des services liés à des fonctions, c’est-à-dire imposés par le pouvoir, ici le pouvoir ecclésiastique.

Note 4 : Kant rejoint ici Platon (texte 1) : Dieu n’a que faire de nos « soins ».

 

 

Le coeur et la raison (texte de Pascal)

Pascal

La raison n’est pas toute-puissante. Comprendre les intentions de  Dieu n’est pas en son pouvoir. Faut-il pour autant s’abstenir de réfléchir, de raisonner ? Pascal montre ici au contraire que c’est la raison elle-même qui nous indique ses propres limites.

183-253 Deux excès : exclure la raison, n’admettre que la raison.

188-267 La dernière démarche de la raison est de reconnaître qu’il y a une infinité de choses qui la surpassent ; elle n’est que faible, si elle ne va jusqu’à connaître cela.

Que si les choses naturelles la surpassent, que dira-t-on des surnaturelles ?

423-277 Le cœur a ses raisons, que la raison ne connaît point ; on le sait en mille choses.

Je dis que le cœur aime l’être universel naturellement, et soi-même naturellement selon qu’il s’y adonne 1 ; et il se durcit contre l’un ou l’autre à son choix. Vous avez rejeté l’un et conservé l’autre : est-ce par raison que vous vous aimez ?

424-278 C’est le cœur qui sent Dieu et non la raison. Voilà ce que c’est que la foi : Dieu sensible au cœur, non à la raison.

 

Blaise Pascal, Pensées (1657-1662) « Des moyens de croire », Œuvres complètes, Ed. du Seuil, Coll. L’Intégrale, 1963, p 524 et 552

 

NOTE 1 : Selon qu’il s’y adonne : comme il lui convient.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La religion (texte de Platon)

socrate
 

 

Alors qu’il vient d’être accusé d’impiété, Socrate rencontre le  prêtre Euthyphron. Celui-ci se dit mieux instruit que personne des choses de la religion. Socrate lui demande ce qu’il en est de la vraie piété, afin de mieux comprendre de quoi on l’accuse. Evidemment, Euthyphron  est très embarassé.

SOCRATE. – Cela étant, est-ce que la piété, qui est le soin des dieux, profite aussi aux Dieux et les rend meilleurs ? Et toi, es-tu prêt à reconnaître que, quand tu fais un acte de piété, tu rends meilleur quelqu’un des dieux ?

EUTHYPHRON. – Non par Zeus.

SOCRATE.- Moi non plus, Euthyphron, je ne crois pas que tu le penses ; loin de là. C’est justement pour cela que je t’ai demandé de quel soin des dieux tu voulais parler, bien persuadé que tu ne voulais pas parler de soins de ce genre.

EUTHYPHRON.- Et tu avais raison, Socrate ; ce n’est pas de soins de ce genre que je parle.

SOCRATE.-Bon ; mais alors qu’est-ce qu’est ce soin des dieux qui constitue la piété ?

EUTHYPHRON.- C’est exactement, Socrate, celui que les esclaves rendent à leurs maîtres.

SOCRATE.- J’entends : c’est apparemment une sorte de service des dieux.

EUTHYPHRON.- Exactement.

SOCRATE.- Maintenant pourrais-tu me dire, à propos des serviteurs des médecins,1 ce que leur service tend à produire ? N’est-ce pas, à ton avis, la santé ?

EUTHYPHRON.-Si

SOCRATE.- Et les serviteurs des constructeurs de vaisseaux, qu’est-ce que leur service vise à produire ?

EUTHYPHRON.- Evidemment un vaisseau, Socrate.

SOCRATE.- Et celui des serviteurs des architectes, une maison, n’est-ce pas ?

EUTHYPHRON.- Oui.

SOCRATE.- Dis-moi maintenant, excellent homme, à propos des serviteurs des dieux, ce qu’ils veulent réaliser en les servant. Il est évident que tu le sais, puisque tu prétends connaître les choses divines mieux que personne au monde.

EUTHYPHRON.-Et c’est la vérité, Socrate.

SOCRATE.- Dis-moi donc, au nom de Zeus, quel peut être ce merveilleux résultat que les Dieux obtiennent grâce à notre service.

EUTHYPHRON.- Ils en obtiennent beaucoup, et de beaux.

SOCRATE.- Les stratèges aussi, cher ami. Néanmoins, tu pourrais aisément les résumer en disant qu’ils obtiennent la victoire à la guerre, n’est-ce pas ?

EUTHYPHRON.-Sans contredit.
SOCRATE.- Les laboureurs aussi, je pense, obtiennent de nombreux et beaux résultats. On peut dire pourtant que l’essentiel de leur travail est de tirer de la nourriture de la terre.

EUTHYPHRON.- C’est juste.

SOCRATE.- Et les nombreux et magnifiques résultats obtenus par les dieux, en quoi se résument-ils ?

EUTHYPHRON.- Il n’y a pas longtemps que je te l’ai dit, Socrate : ce serait une trop longue tâche de s’instruire exactement de ce qu’il en est de tout cela. Toutefois je puis te dire simplement que, si l’on sait dire et faire ce qui est agréable aux dieux en priant et en sacrifiant2 , c’est en cela que consiste la piété, c’est par là que se conservent les familles des particuliers et les communautés de citoyens. Le contraire de ce qui est agréable est impie, et c’est ce qui renverse et perd tout. 

Platon (427-437 av JC), Euthyphron Ed. Garnier-Flammarion, 1967, 13c-14b, pp 206-208.

NOTE 1 : Les médecins étaient en même temps pharmaciens. Leurs serviteurs étaient leurs assistants.

NOTE 2 : En sacrifiant : en faisant des sacrifices.

Collection Quadrige, 1914, pp 60 et 65.

Vanité de l’existence sans Dieu (texte de Pascal)

Blaise Pascal

 Misère de l’homme sans Dieu!

Voici quel est le discours   de l’athée:

«Je ne sais qui m’a mis au monde, ni ce que c’est que le monde, ni que moi-même; je suis dans une ignorance terrible de toutes choses; je ne sais ce que c’est que mon corps, que mes sens, que mon âme et cette partie même de moi qui pense ce que je dis, qui fait réflexion sur tout et sur elle-même, et ne se connaît non plus que le reste. Je vois ces effroyables espaces de l’univers qui m’enferment, et je me trouve attaché à un coin de cette vaste étendue, sans que je sache pourquoi je suis plutôt placé en ce lieu qu’en un autre, ni pourquoi ce peu de temps qui m’est donné à vivre m’est assigné à ce point plutôt qu’à un autre de toute l’éternité qui m’a précédé et de toute celle qui me suit. Je ne vois que des infinités de toutes parts, qui m’enferment comme un atome et comme une ombre qui ne dure qu’un instant sans retour. Tout ce que je connais est que je dois bientôt mourir, mais ce que j’ignore le plus est cette mort même que je ne saurais éviter. Comme je ne sais d’où je viens, aussi je ne sais où je vais; et je sais seulement qu’en sortant de ce monde je tombe pour jamais ou dans le néant, ou dans les mains d’un Dieu irrité, sans savoir à laquelle de ces deux conditions je dois être éternellement en partage. Voilà mon état, plein de faiblesse et d’incertitude. Et de tout cela, je conclus que je dois donc passer tous les jours de ma vie sans songer à chercher ce qui doit m’arriver. » […]
Qui souhaiterait d’avoir pour ami un homme qui discourt de cette manière ? qui le choisirait entre les autres pour lui communiquer ses affaires? qui aurait recours à lui dans ses afflictions ? Et enfin à quel usage de la vie on le pourrait destiner? »
Blaise Pascal, Pensées (1660), fragment 194, Éd.. Gaillard, roll. Bibliothèque de la Pléiade, 1976, pp. 1174-1176.