Sujets probables de dissertation sur l’art

Tout le monde est-il artiste ?

L’œuvre d’art est-elle nécessairement belle ?

Dans quelle mesure l’adjectif « artificiel » a-t-il un sens critique ?

L’art nous affranchit-il de l’ordre du temps ?

Un artiste doit-il être original ?

L’œuvre d’art nous éloigne-t-elle ou nous rapproche-t-elle du réel ?

Les oeuvres d’art sont-elles des réalités comme les autres ?
Seul le beau est-il aimable ?
Le beau peut-il ne pas plaire ?

Pour apprécier le beau, faut-il être cultivé ?

Peut-on aimer une œuvre d’art sans la comprendre ?
Peut-on être indifférent à la beauté ?

L’art est-il un langage ?

Que peint le peintre ?

L’art peut-il être immoral ?

Ou commence, où finit l’art ?(Goodman)

 Le philosophe américain Nelson Goodman se demande ici dans quelle mesure n’importe quoi peut être considéré comme une oeuvre d’art:

« La littérature esthétique est encombrée de tentatives désespérées pour répondre à la question «Qu’est-ce que l’art ?» Cette question, souvent confondue sans espoir avec la question de l’évaluation en art «Qu’est-ce que l’art de qualité ?», s’aiguise dans le cas de l’art trouvé – la pierre ramassée sur la route et exposée au musée ; elle s’aggrave encore avec la promotion de l’art dit environnemental et conceptuel. Le pare-chocs d’une automobile accidentée dans une galerie d’art est-il une œuvre d’art ? Que dire de quelque chose qui ne serait pas même un objet, et ne serait pas montré dans une galerie ou un musée – par exemple, le creusement et le remplissage d’un trou dans Central Park1, comme le prescrit Oldenburg2 ? Si ce sont des œuvres d’art, alors toutes les pierres des routes, tous les objets et événements, sont-ils des œuvres d’art ? Sinon, qu’est-ce qui distingue ce qui est une œuvre d’art de ce qui n’en est pas une ? Qu’un artiste l’appelle œuvre d’art ? Que ce soit exposé dans un musée ou une galerie ? Aucune de ces réponses n’emportent la conviction.

Je le remarquais au commencement de ce chapitre, une partie de l’embarras provient de ce qu’on pose une fausse question – on n’arrive pas à reconnaître qu’une chose puisse fonctionner comme œuvre d’art en certains moments et non en d’autres. Pour les cas cruciaux, la véritable question n’est pas «Quels objets sont (de façon permanente) des œuvres d’art ?» mais «Quand un objet fonctionne-t-il comme œuvre d’art ?» – ou plus brièvement, comme dans mon titre3, «Quand y a-t-il de l’art?».

Ma réponse : exactement de la même façon qu’un objet peut être un symbole – par exemple, un échantillon – à certains moments et dans certaines circonstances, de même un objet peut être une œuvre d’art en certains moments et non en d’autres. À vrai dire, un objet devient précisément une œuvre d’art parce que et pendant qu’il fonctionne d’une certaine façon comme symbole. Tant qu’elle est sur une route, la pierre n’est d’habitude pas une œuvre d’art, mais elle peut en devenir une quand elle est donnée à voir dans un musée d’art. Sur la route, elle n’accomplit en général aucune fonction symbolique. Au musée, elle exemplifie4 certaines de ses propriétés – par exemple, les propriétés de forme, couleur, texture. Le creusement et remplissage d’un trou fonctionne comme œuvre dans la mesure où notre attention est dirigée vers lui en tant que symbole exemplifiant. D’un autre côté, un tableau de Rembrandt cesserait de fonctionner comme œuvre d’art si l’on s’en servait pour boucher une vitre cassée ou pour s’abriter.

[…] Peut-être est-ce exagérer le fait ou parler de façon elliptique que de dire qu’un objet est de l’art quand et seulement quand il fonctionne symboliquement. Le tableau de Rembrandt demeure une œuvre d’art, comme il demeure un tableau, alors même qu’il fonctionne comme abri ; et la pierre de la route ne peut pas au sens strict devenir de l’art en fonctionnant comme art. De façon similaire, une chaise reste une chaise même si on ne s’assied jamais dessus, et une boîte d’emballage reste une boîte d’emballage même si on ne l’utilise jamais que pour s’asseoir dessus. Dire ce que fait l’art n’est pas dire ce qu’est l’art ; mais je suggère de dire que ce que fait l’art nous intéresse tout particulièrement et au premier chef ».

Nelson Goodman, «Quand y a-t-il art ?» (1977), in Manières de faire des mondes, trad. M.-D. Popelard, Éd. Jacqueline Chambon, coll. «Rayon art», 1992, pp. 89-90 et 93.

1. Central Park : grand parc public, situé au centre de Manhattan à New York.

2. Oldenburg : xxxxxxxx xxxxxxxx xxxxxxxx xxxxxxxx xxxxxxxx xxxxxxxx.

3. Comme dans mon titre : il s’agit du titre de l’article de N. Goodman dont ce texte est extrait.

4. Exemplifie : est un échantillon de.

 

 

Le cinéma: qu’est-ce qu’un bon film?

 

 Critique de cinéma et sens commun kantien

 

            En prenant appui sur le cinéma et sa critique, Laurent Jullier suggère ironiquement que la théorie de l’art déduite de Kant aboutit à bien des impasses – ne serait-ce que dans la mesure où elle oublie à quel point la sensibilité intervient dans notre relation au film, ou plus généralement à l’art.

 

« La critique de cinéma professionnelle, en France au moins, est largement kantienne. Quelles sont donc ces idées qui, forgées à Königsberg à la fin du XVIII° siècle, continuent à l’animer ? Pour simplifier, dans la Critique de la faculté de juger, elles sont quatre. 1. La faculté esthétique de juger est universelle; elle «mériterait le nom de sens commun à tous». Si le critique kantien trouve le film génial, nous aussi ( par essence commune).

 2. Cette faculté est intuitive; elle ne s’apprend pas à l’école ni sur les bancs de l’université; «le jugement sur la beauté ne serait pas un jugement de goût s’il appartenait à la science», écrit Kant. Voilà pourquoi le critique kantien peut se dispenser d’expliquer en quoi le film est génial.

3. Cette faculté, bien qu’elle fonctionne de manière intuitive, n’a rien à faire non plus avec le corps. Le critique kantien pourra sortir de projection les yeux rougis d’avoir pleuré et déclarer, entre deux hoquets, qu’il vient de voir le navet de l’année. 4. Juger une oeuvre belle doit consister en un acte désintéressé. Le critique kantien ne flatte jamais ses lecteurs, refuse d’être invité au restaurant par le réalisateur dont il vient d’écrire le plus grand bien, et n’espère aucun oh ! admiratif lorsqu’il cite au cours d’un dîner l’imprononçable titre d’un court-métrage coréen muet en guise de réponse à la question du film de chevet.

            Le premier point problématique, ici, n’est pas du fait de Kant mais de ses exégètes, qui ont détourné la Critique en théorie de l’art, alors qu’elle prend pour pilier conceptuel l’acte consistant à regarder la beauté naturelle, chutes d’eau, fleurs, crustacés et ciel étoilé des nuits d’été. La classification qu’y entreprend Kant des beaux-arts permet de mesurer cette distance avec ce que nous entendons aujourd’hui par art : l’art de l’éloquence est rangé aux côtés de la poésie, l’art des jardins avec la peinture, la plaisanterie avec la musique… Comble d’ironie, Kant ne croit même pas à un besoin viscéral d’art chez l’être humain : «Un homme abandonné sur une île déserte ne tenterait pas pour lui-même d’orner sa hutte», écrit-il, ce n’est que dans la société qu’il ferait quelque chose d’aussi raffiné… Second problème, Kant promeut un double dualisme radical corps-esprit et raison-émotion. Le «sentiment de plaisir et de peine», écrit-il, est «indépendant de la faculté de connaître». Ce double dualisme, les sciences cognitives actuelles le rejettent tout aussi radicalement. Kant s’acharne par ailleurs à déprécier le plaisir sensuel : prendre en compte les attraits et les émotions dans l’appréciation esthétique, dit-il, est barbare, et plus encore dans le cadre d’un jugement esthétique. Dire qu’un film est beau parce qu’on y a ri de bon coeur est une aberration dans ce cadre kantien – toujours après détournement. Certes, Kant postule qu’il y a une satisfaction résultant du beau, mais une satisfaction pure et dépouillée. La formule est proche de l’oxymoron : à quoi peut bien ressembler ce plaisir pur et désincarné ? Le mépris du plaisir sensuel qui anime Kant le pousse même à rejeter la musique hors des beaux-arts, pour la mettre du côté de l’agrément en compagnie de la plaisanterie, sous prétexte que le corps y tient une trop grande place dans l’appréciation… »

            Qu’est-ce qu’un bon film ? éditions La Dispute, 2002, pp. 53-55.

 

 

 

 

 

 

Le goût doit-il être éduqué? (texte de Rousseau)

dior défilé
Tout en étant naturel, le goût doit être éduqué selon Rousseau. Ce qui ne signifie pas que tous les hommes cultivés ont du goût. Car trop souvent, la mode (ou le snobisme, ou le conformisme) étouffe le goût:

 

 

« Le goût est naturel à tous les hommes, mais ils ne l’ont pas tous en même mesure, il ne se développe pas dans tous au même degré, et, dans tous, il est sujet à s’altérer par diverses causes. La mesure du goût qu’on peut avoir dépend de la sensibilité qu’on a reçue ; sa culture et sa forme dépendent des sociétés où l’on a vécu. Premièrement, il faut vivre dans des sociétés nombreuses pour faire beaucoup de comparaisons. Secondement il faut des sociétés d’amusement et  d’ oisiveté ; car, dans celle des affaires, on a pour règle, non le plaisir, mais l’intérêt. En troisième lieu il faut des sociétés où l’inégalité ne soit pas trop grande, où la tyrannie de l’opinion soit modérée, et où règne la volupté plus que la vanité ; car, dans le cas contraire, la mode étouffe le goût : et l’on ne cherche plus ce qui plaît, mais ce qui distingue » . Emile, ( 5 ième partie)

A chacun son goût? (texte de Voltaire)


crapaud
(Le texte qui suit doit être lu avec une certaine distance critique. Le relativisme de Voltaire repose sur l’hypothèse selon laquelle nous ne pouvons pas nous entendre sur le beau. Or ce n’est pas exact)

BEAU

 » Demandez à un crapaud ce que c’est que la beauté, le grand beau, le to kalon. Il vous répondra que c’est sa crapaude avec deux gros yeux ronds sortant de sa petite tête, une  gueule large et plate, un ventre jaune, un dos brun. Interrogez un nègre de Guinée; le beau est pour lui une peau noire, huileuse, des yeux enfoncés, un nez épaté.
Interrogez le diable; il vous dira que le beau est une paire de cornes, quatre griffes, et une queue. Consultez enfin les philosophes, ils vous répondront par du galimatias; il leur faut quelque chose de conforme à l’archétype du beau en essence, au to kalon.

J’assistais un jour à une tragédie auprès d’un philosophé. « Que cela est beau! disait-il. . – Que trouvez-vous là de beau? lui dis-je. – C’est, dit-il, que l’auteur a atteint son but. » Le lendemain il prit une médecine qui lui fit du bien. « Elle a atteint son but, lui dis-je; voilà une belle médecine! » Il comprit qu’on ne peut pas dire qu’une médecine est belle, et crue pour donner à quelque chose le nom, de beauté, il faut qu’elle vous cause de l’admiration et du plaisir. Il convint que cette tragédie lui avait inspiré ces deux sentiments, et que c’était là le to kalon, le beau.
Nous fimes un voyage en Angleterre: on y joua la même pièce, parfaitement traduite; elle fit bâiller tous les spectateurs. « Oh, oh! dit-il, le to kalon n’est pas le même pour les Anglais et pour les Français. Il conclut, après bien des réflexions, que le beau est souvent très relatif, comme ce qui est décent au Japon est indécent à Rome, et ce qui est de mode à Paris ne l’est pas à Pékin; et il  s’épargna la peine de composer un long traité sur le beau.
Il y a des actions que le monde entier trouve belles. Deux officiers de César, ennemis mortels l’un de l’autre, se portent un défi, non à qui répandra le sang l’un de l’autre derrière un buisson en tierce et en quarte comme chez nous, mais à qui défendra le mieux le camp des Romains, que les Barbares vont attaquer. L’un des deux, après avoir repoussé les ennemis, est près de succomber; l’autre vole à son secours, lui sauve la vie, et achève la victoire.
Un ami se dévoue à la mort pour son ami, un fils pour son père: l’Algonquin, le Français, le Chinois, diront tous que cela est fort beau, que ces actions leur font plaisir, qu’ils les admirent ».

BEAU – Dictionnaire philosophique de Voltaire  (1751-1752)

Fiche art

Art : (etym : ars, artis, talent, savoir-faire, traduction du grec technè, technique, savoir-faire) 1) Sens premier : ensemble de techniques ou de procédés visant un résultat pratique, en particulier dans le cadre d’un métier 2) Sens usuel : Activité ayant en général pour fin de produire de belles apparences, ou bien comportant sa fin en elle-même comme la danse par exemple 3) Système des beaux-arts comprenant les arts plastiques ( architecture, sculpture, peinture) et les arts musicaux (musique, danse, poésie) 4) Chez Aristote : Création de formes et manifestation de liberté de l’homme qui intervient dans le cours de la nature dans la mesure où celui-ci laisse une place à la contingence au hasard 5) Selon Kant : Activité autonome visant la création de formes et d’œuvres d’autant plus belles (suscitant un plaisir esthétique) qu’elles ne sont subordonnées à aucune fin préétablie. L’artiste de génie « donne des règles à l’art » contrairement à l’artiste académique qui s’inscrit dans un cadre préexistant. 6) Selon Hegel : Manifestation sensible de l’Idée, l’art désigne un mode d’expression de l’absolu qui révèle la vérité mais à travers les apparences (« l’apparence est un moment essentiel de l’essence »). En tant que forme éminente de la conscience, l’art est destiné à disparaître pour être remplacée par la religion et la philosophie. 7) Pour la sociologie contemporaine, l’art recouvre toutes les activités reconnues (cf « art vivant ») et approuvées par des institutions qualifiées, et (ou) qui suscitent un large consensus social.
Esthétique : (etym : aisthétikos, qui peut être perçu par les sens) Terme inventé vers 1750 pour désigner une « science des sentiments », puis une « science du beau » Substantif 1) Sens usuel : théorie de l’art et des conditions du beau 2) Chez Kant : qui concerne le beau sensible. Les jugements esthétiques sont soit empiriques soit purs. Les premiers expriment ce qui , dans une représentation, d’agréable ou de désagréable. Seuls les seconds, qui portent sur la forme, et qui ne s’appuient pas sur des concepts, sont, à proprement parler des jugements de goût : « le beau est ce qui plaît universellement et sans concept » 3) Chez Hegel : philosophie des beaux-arts qui prend pour objet le « vaste empire du beau », conçu comme « manifestation de l’esprit sous une forme sensible ».
Adjectif : désigne tout ce qui suscite un sentiment mélangé de plaisir et d’admiration, sentiment généralement rapporté au beau, mais pas toujours. L’art contemporain se définit par la recherche d’une écriture, par l’émergence d’un style et d’une vision, ou même par l’invention d’un geste ou d’un dispositif original, et non plus par le souci de célébrer et de magnifier la nature ou de dévoiler la spiritualité inhérente aux productions des hommes.

Œuvre : (etym : latin opus, « activité », « œuvre ») 1) Sens ordinaire : activité ou produit du travail humain 2) Esthétique : ensemble organisé de matériaux et de symboles mis en formes par un ou plusieurs artistes, artisans et exécutants (ex : les cathédrales) 3) Chez Hegel : les œuvres sont des manifestations sensibles de l’Idée, c’est-à-dire du « divin » au sens philosophique de ce terme. Les œuvres d’art expriment un contenu spirituel, mais ce contenu n’est jamais dissociable de la forme sensible qui le manifeste 4) Chez Hannah Arendt : l’œuvre est opposée à la production ordinaire. Tandis que le travail nous soumet, en règle générale, à l’empire de la nécessité (nous travaillons pour consommer le produit de notre travail) l’activité artistique nous en libère en nous arrachant au cycle ininterrompu de la production/consommation. Les œuvres ne sont pas consommées ; elles existent pour durer, comme en témoigne leur longévité.
Formes symboliques (Etym : latin : forma, « forme » et grec sumbolon, objet coupé en deux qui servait de signe de reconnaissance). Notion courante dans le domaine esthétique, qui a été théorisée plus particulièrement par le philosophe allemand Ernst Cassirer (La philosophie des formes symboliques 1923-1929). Chez Paul Ricoeur et Ernst Cassirer, les formes symboliques sont l’ensemble des productions signifiantes, des institutions et des œuvres ( langage, mythes, récits historiques,cérémonies, dispositifs religieux, œuvres d’art…) qui structurent le monde et lui donnent une (ou des) significations déterminées. Ces formations « font partie d’un processus vivant » mais la conscience fixe dans ces processus certains points d’arrêt et de repos : « ainsi la conscience préserve en eux le flux perpétuel qui les caractérise ; mais ce flux ne se perd pas dans l’indéterminé, il s’articule autour de certains centres formels et sémantiques » (La philosophie des formes symboliques 1 Le langage, introduction)

Trois textes de Kant sur l’art et le beau

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(Autoportrait Rembrandt) 

Premier texte :
Le jugement de goût, s’il est authentiquement esthétique, implique une adhésion universelle. Pas question dès lors d’admettre à propos de beau la formule convenue : « À chacun selon son goût »…

Lorsqu’il s’agit de ce qui est agréable, chacun consent à ce que son jugement, qu’il fonde sur un sentiment personnel et en fonction duquel il affirme qu’un objet lui plaît, soit restreint à sa seule personne. Aussi bien disant : « Le vin des Canaries est agréable », il admettra volontiers qu’un autre corrige l’expression et lui rappelle qu’il doit dire : cela m’est agréable. Il en est ainsi non seulement pour le goût de la langue, du palais et du gosier, mais aussi pour tout ce qui peut être agréable aux yeux et aux oreilles de chacun. La couleur violette sera douce et aimable pour celui-ci, morte et éteinte pour celui-là. Celui-ci aime le son des instruments à vent, celui-là aime les instruments à corde. Ce serait folie que de discuter à ce propos, afin de réputer erroné le jugement d’autrui, qui diffère du nôtre, comme s’il lui était logiquement opposé; le principe : « À chacun son goût » ( s’agissant des sens ) est un principe valable pour ce qui est agréable.
Il en va tout autrement du beau. Il serait ( tout juste à l’inverse ) ridicule que quelqu’un, s’imaginant avoir du goût, songe en faire la preuve en déclarant : cet objet ( l’édifice que nous voyons, le vêtement que porte celui-ci, le concert que nous entendons, le poème que l’on soumet à notre appréciation ) est beau pour moi. Car il ne doit pas appeler beau, ce qui ne plaît qu’à lui. Beaucoup de choses peuvent avoir pour lui du charme ou de l’agrément; personne ne s’en soucie; toutefois lorsqu’il dit qu’une chose est belle, il attribue aux autres la même satisfaction; il ne juge pas seulement pour lui, mais aussi pour autrui et parle alors de la beauté comme si elle était une propriété des choses. C’est pourquoi il dit : la chose est belle et dans son jugement exprimant sa satisfaction, il exige l’adhésion des autres, loin de compter sur leur adhésion, parce qu’il a constaté maintes fois que leur jugement s’accordait avec le sien. Il les blâme s’ils jugent autrement et leur dénie un goût, qu’ils devraient cependant posséder d’après ses exigences; et ainsi on ne peut dire : « À chacun son goût ». Cela reviendrait à dire : le goût n’existe pas, il n’existe pas de jugement esthétique qui pourrait légitimement prétendre à l’assentiment de tous.
Critique de la faculté de juger ( 1790 ), § 7, trad. A. Philonenko, Vrin, 1993, pp.74-75.

Second texte:

Kant distingue l’art de la nature, de la science et du métier:

1. L’art est distingué de la nature, comme le « faire » l’est de l' »agir » ou « causer » en général et le produit ou la conséquence de l’art se distingue en tant qu’oeuvre du produit de la nature en tant qu’effet.
En droit on ne devrait appeler art que la production par liberté, c’est-à-dire par un libre-arbitre, qui met la raison au fondement de ses actions. On se plaît à nommer une oeuvre d’art le produit des abeilles ( les gâteaux de cire régulièrement construits ), mais ce n’est qu’en raison d’une analogie avec l’art; en effet, dès que l’on songe que les abeilles ne fondent leur travail sur aucune réflexion proprement rationnelle, on déclare aussitôt qu’il s’agit d’un produit de leur nature ( de l’instinct ), et c’est seulement à leur créateur qu’on l’attribue en tant qu’art. Lorsqu’en fouillant un marécage on découvre, comme il est arrivé parfois, un morceau de bois taillé, on ne dit pas que c’est un produit de la nature, mais de l’art; la cause productrice de celui-ci a pensé à une fin, à laquelle l’objet doit sa forme. On discerne d’ailleurs un art en toute chose, qui est ainsi constituée, qu’une représentation de ce qu’elle est a dû dans sa cause précéder sa réalité ( même chez les abeilles ), sans que toutefois cette cause ait pu précisément penser l’effet; mais quand on nomme simplement une chose une oeuvre d’art, pour la distinguer d’un effet naturel, on entend toujours par là une oeuvre de l’homme.
2. L’art, comme habileté de l’homme, est aussi distinct de la science ( comme pouvoir l’est de savoir ), que la faculté pratique est distincte de la faculté théorique, la technique de la théorie ( comme l’arpentage de la géométrie ). Et de même ce que l’on peut, dès qu’on sait seulement ce qui doit être fait, et que l’on connaît suffisamment l’effet recherché, ne s’appelle pas de l’art. Seul ce que l’on ne possède pas l’habileté de faire, même si on le connaît de la manière la plus parfaite, relève de l’art. Camper(1) décrit très exactement comment la meilleure chaussure doit être faite, mais il ne pouvait assurément pas en faire une (2).
3. L’art est également distinct du métier; l’art est dit libéral, le métier est dit mercenaire. On considère le premier comme s’il ne pouvait obtenir de la finalité ( réussir ) qu’en tant que jeu, c’est-à-dire comme une activité en elle-même agréable; on considère le second comme un travail, c’est-à-dire comme une activité, qui est en elle-même désagréable ( pénible ) et qui n’est attirante que par son effet ( par exemple le salaire ), et qui par conséquent peut être imposée de manière contraignante.

(1) Pierre Camper ( 1722-1789 ), anatomiste hollandais.
(2) Dans mon pays l’homme du commun auquel on propose un problème tel que celui de l’oeuf de Christophe Colomb, dit : « Ce n’est pas de l’art il ne s’agit que d’une science ». C’est-à-dire : si on le sait, on le peut : il en dit autant de tous les prétendus arts de l’illusionniste. En revanche il ne répugnera pas à nommer art l’adresse du danseur de corde. ( note de Kant)

Critique de la Faculté de juger ( 1790 ), § 43, trad. A. Philonenko, Vrin, 1993, pp. 198-200.
Troisième texte

Bien que les produits de l’art soient distincts de ceux de la nature, Kant considère qu’on ne peut les juger beaux que s’ils nous apparaissent comme « naturels ».

En face d’un produit des beaux-arts on doit prendre conscience que c’est là une production de l’art et non de la nature; mais dans la forme de ce produit la finalité doit sembler aussi libre de toute contrainte par des règles arbitraires que s’il s’agissait d’un produit de la simple nature. C’est sur ce sentiment de la liberté dans le jeu de nos facultés de connaître, qui doit être en même temps final, que repose ce plaisir, qui est seul universellement communicable, sans se fonder cependant sur des concepts. La nature était belle(1) lorsqu’en même temps elle avait l’apparence de l’art; et l’art ne peut être dit beau que lorsque nous sommes conscients qu’il s’agit d’art et que celui-ci nous apparaît cependant en tant que nature.
Qu’il s’agisse, en effet, de beauté naturelle ou de beauté artistique nous pouvons en effet dire en général : est beau, ce qui plaît dans le simple jugement ( non dans la sensation des sens, ni par un concept ). Or l’art a toujours l’intention de produire quelque chose. S’il s’agissait d’une simple sensation ( qui est quelque chose de simplement subjectif ), qui dût être accompagnée de plaisir, ce produit ne plairait dans le jugement que par la médiation du sentiment des sens. Si le projet portait sur la production d’un objet déterminé, et s’il pouvait être réalisé part l’art, alors l’objet ne plairait que par les concepts. Dans les deux cas l’art ne plairait pas dans le simple jugement; en d’autres termes il ne plairait pas comme art du beau, mais comme art mécanique.
Aussi bien la finalité dans les produits des beaux-arts, bien qu’elle soit intentionnelle, ne doit pas paraître intentionnelle; c’est dire que les beaux-arts doivent avoir l’apparence de la nature, bien que l’on ait conscience qu’il s’agit d’art. Or un produit de l’art apparaît comme nature, par le fait qu’on y trouve toute la ponctualité voulue dans l’accord avec les règles, d’après lesquelles seules le produit peut être ce qu’il doit être; mais cela ne doit pas être pénible; la règle scolaire ne doit pas transparaître; en d’autres termes on ne doit pas montrer une trace indiquant que l’artiste avait la règle sous les yeux et que celle-ci a imposé des chaînes aux facultés de son âme.

(1) La nature était belle. Kant songe peut-être à la conception grecque du monde où nature et art se confondaient, et qui s’est évanouie (n.d. t.).

Critique de la faculté de juger ( 1790 ), § 45, trad. A. Philonenko, Vrin, 1993, pp. 202-204.