Fiche Révision: la perception

seurat.jpgPerception : (etym :  latin perceptio, action de recueillir, récolte, de percipere, se saisir de, recueillir, littéralement, prendre à travers) 1)  Sens ordinaire : Action de percevoir c’est-à-dire de réunir des sensations et de  produire des images mentales correspondantes 2) Philosophie : la perception est le mode le plus immédiat de représentation du monde. Pourtant,  le monde ne nous est pas « donné »  comme une collection de sensations qui s’imprimeraient dans notre esprit à la manière  de l’encre  répandue sur une feuille de papier par exemple. En ce qui concerne la perception humaine, on doit  admettre  qu’elle implique une activité mentale d’ordre synthétique opérée par la conscience.  Pour la philosophie idéaliste (Platon, Descartes)  la perception est une source insurmontable  d’erreurs ou, au minimum, d’approximations car notre corps ne nous fournit que des informations floues et disparates et le jugement qui en procède peut toujours être  défaillant. Les empiristes insistent au contraire sur le fait que toute notre connaissance s’enracine dans nos sens et qu’il n’y a pas de savoir  sans représentation physique et intuitive  du monde.   La question de la perception animale  a opposé par ailleurs   Descartes et Leibniz : pour le premier les animaux sont dépourvus de toute appréhension  mentale de leur environnement tandis que le second estime que l’homme et l’animal ont en partage  la perception   (les « petites perceptions » inconscientes leur sont communes) tandis que la conscience les sépare. Aujourd’hui les neurologues et les philosophes rejettent globalement la position cartésienne, tout en reconnaissant à quelques exceptions près que l’intentionnalité est la condition de possibilité d’une forme significative de représentation ; les animaux perçoivent le monde évidemment  mais il est très difficile de savoir s’ils en forment une sorte d’image mentale structurée  ou de vision globale comparable à celle  à laquelle un homme normal peut  prétendre : « Le fait même d’avoir une représentation -donc des états intentionnels- n’est possible que sur un arrière plan conférant aux représentations la propriété d’être représentation de quelque chose » (John Searle  L’intentionnalité) . Voir aussi le chapitre : La force des illusions.

Intentionnalité : terme emprunté par Husserl au psychologue Franz Brentano  qui désigne une caractéristique essentielle de la conscience : « Le mot intentionnalité ne signifie rien d’autre que cette particularité foncière et générale qu’a la conscience d’être conscience de quelque chose » (Husserl) Notre pensée est toujours orientée vers quelque chose : elle témoigne donc de mon insertion dans le monde. Nos  états mentaux ne sont jamais de simples reflets du réel, mais expriment toujours une orientation et une interprétation sans lesquelles  nos représentations seraient dénuées de toute signification.

Texte de Leibniz : les petites perceptions

Leibniz remarque qu’il existdes impressions que nous enregistrons sans nous en apercevoir. Ainsi, le bruit de chaque vague est bien perçu dans le mugissement de la mer, mais confusément sans que nous y prêtions attention.

 

« D’ailleurs il y a mille marques qui font juger qu’il y a à tout moment une infinité de perceptions en nous, mis sans aperception et sans réflexion, c’est-à-dire des changements dans l’âme même dont nous ne nous apercevons pas, parce que les impressions sont ou trop petites et en trop grand nombre ou trop unies, en sorte qu’elles n’ont rien d’assez distinguant à part, mais jointes à d’autres, elles ne laissent pas de faire leur effet et de se faire sentir au moins confusément dans l’assemblage. C’est ainsi que l’accoutumance fait que nous ne prenons pas garde au mouvement d’un moulin ou d’une chute d’eau, quand nous avons habité tout auprès depuis quelque temps. Ce n’est pas que ce mouvement ne frappe toujours nos organes, et qu’il ne se passe encore quelque chose dans l’âme qui y réponde, à cause de l’harmonie de l’âme et du corps, mais ces impressions qui sont dans l’âme et dans le corps, destituées des attraits de la nouveauté, ne sont pas suffisamment fortes pour s’attirer notre attention et notre mémoire, attachées à des objets plus occupants. Car toute attention demande de la mémoire, et souvent quand nous ne sommes pas admonestés pour ainsi dire et avertis de prendre garde à quelques-unes de nos propres perceptions présentes, nous les laissons passer sans réflexion et même sans être remarquées ; mais si quelqu’un nous en avertit incontinent après et nous fait remarquer par exemple quelque bruit qu’on vient d’entendre, nous nous en souvenons et nous nous apercevons d’en avoir eu tantôt quelque sentiment. Ainsi c’étaient des perceptions dont nous ne nous étions pas aperçus incontinent, l’aperception ne venant dans ce cas que de l’avertissement après quelque intervalle, tout petit qu’il soit. Et pour juger encore mieux des petites perceptions que nous ne saurions distinguer dans la foule, j’ai coutume de me servir de l’exemple du mugissement ou du bruit de la mer dont on est frappé quand on est au rivage. Pour entendre ce bruit comme l’on fait, il faut bien qu’on entende les parties qui composent ce tout, c’est-à-dire les bruits de chaque vague, quoique chacun de ces petits bruits ne se fasse connaître que dans l’assemblage confus de tous les autres ensemble, c’est-à-dire dans ce mugissement même, et ne se remarquerait pas si cette vague qui le fait était seule. Car il faut qu’on en soit affecté un peu par le mouvement de cette vague et qu’on ait quelque perception de chacun de ces bruits, quelque petits qu’ils soient ; autrement on n’aurait pas celle de cent mille vagues, puisque cent mille rien ne sauraient faire quelque chose. On ne dort jamais si profondément qu’on n’ait quelque sentiment faible et confus, et on ne serait jamais éveillé par le plus grand bruit du monde, si on n’avait quelque perception de son commencement qui est petit, comme on ne romprait jamais une corde par le plus grand effet du monde, si elle n’était tendue et allongée par des moindres efforts, quoique cette petite extension qu’ils font ne paraisse pas »signac-saint-tropez.jpg.

(Paul Signac Le port de Saint Tropez)

Gottfried Wilhelm Leibniz, Nouveaux essais sur l’entendement humain (1704), éd. Garnier-Flammarion, 1966, pp. 38-39.

Texte de Descartes: le morceau de cire (la perception)

D E S C A R T E S

« Ceci est de la cire »: un tel  jugement n’est pas dérivé de nos seules  sensations. Il est l’expression d’une « inspection de l’esprit ».

Commençons par la considération des choses les plus communes, et
que nous croycireons comprendre le plus distinctement, à savoir les corps

que nous touchons et que nous voyons. Je n’entends pas parler des corps
en général, car ces notions générales sont d’ordinaire plus confuses, mais
de quelqu’un en particulier. Prenons pour exemple ce morceau de cire
qui vient d’être tiré de la ruche : il n’a pas encore perdu la douceur du
miel qu’il contenait, il retient encore quelque chose de l’odeur des fleurs
dont il a été recueilli ; sa couleur, sa figure, sa grandeur, sont apparentes ;
il est dur, il est froid, on le touche, et si vous le frappez, il rendra
quelque son. Enfin, toutes les choses qui peuvent distinctement faire
connaître un corps se rencontrent en celui-ci.
Mais voici que, cependant que je parle, on l’approche du feu: ce qui y
restait de sa saveur s’exhale, l’odeur s’évanouit, sa couleur se change, sa
figure se perd, sa grandeur augmente, il devient liquide, il s’échauffe, à
peine le peut-on toucher, et quoiqu’on le frappe, il ne rendra plus aucun
son. La même cire demeure-t-elle après ce changement? Il faut avouer
qu’elle demeure et personne ne le peut nier. Qu’est-ce donc que l’on
connaissait en ce morceau de cire avec tant de distinction? Certes ce ne
peut être rien de tout ce que j’y ai remarqué par l’entremise des sens,
puisque toutes les choses qui tombaient sous le goût, ou l’odorat, ou la
vue, ou l’attouchement ou l’ouïe, se trouvent changées, et cependant la
même cire demeure. Peut-être était-ce ce que je pense maintenant, à
savoir que la cire n’était pas ni cette douceur de miel, ni cette agréable
odeur de fleurs, ni cette blancheur, ni cette figure, ni ce son, mais seule-
ment un corps qui un peu auparavant me paraissait sous ces formes, et
qui maintenant se fait remarquer sous d’autres. Mais qu’est-ce, précisé-
ment parlant, que j’imagine, lorsque je la conçois en cette sorte?
Considérons-la attentivement, et éloignant toutes les choses qui n’ap-
partiennent point à la cire, voyons ce qui reste. Certes il ne demeure rien
que quelque chose d’étendu, de flexible et de muable. Or, qu’est-ce que
cela: flexible et muable? N’est-ce pas que j’imagine que cette cire, étant
ronde, est capable de devenir carrée, et de passer du carré en une figure
triangulaire? Non certes, ce n’est pas cela, puisque je la conçois capable
de recevoir une infinité de semblables changements et je ne saurais
néanmoins parcourir cette infinité par mon imagination, et par consé-
quent cette conception que j’ai de la cire ne s’accomplit pas par la
faculté d’imaginer.
Qu’est-ce maintenant que cette extension? N’est-elle pas aussi incon-
nue, puisque dans la cire qui se fond elle augmente, et se trouve encore
plus grande quand elle est entièrement fondue, et beaucoup plus encore
quand la chaleur augmente davantage? Et je ne concevrais pas clairement
et selon la vérité ce que c’est que la cire, si je ne pensais qu’elle est capable
de recevoir plus de variétés selon l’extension, que je n’en ai jamais imaginé.
Il faut donc que je tombe d’accord, que je ne saurais pas même concevoir
par l’imagination ce que c’est que cette cire, et qu’il n’y a que mon enten-
dement seul qui le conçoive; je dis ce morceau de cire en particulier, car
pour la cire en général, il est encore plus évident. Or quelle est cette cire
qui ne peut être conçue que par l’entendement ou l’esprit? Certes c’est la
même que je vois, que je touche, que j’imagine, et la même que je
connaissais dès le commencement. Mais ce qui est à remarquer, sa percep-
tion, ou bien l’action par laquelle on l’aperçoit n’est point une vision, ni
un attouchement, ni une imagination, et ne l’a jamais été, quoiqu’il sem-
blât ainsi auparavant, mais seulement une inspection de l’esprit, laquelle
peut être imparfaite et confuse, comme elle était auparavant, ou bien
claire et distincte, comme elle est à présent, selon que mon attention se
porte plus ou moins aux choses qui sont en elle et dont elle est composée ».
René Descartes, Méditations métaphysiques (1641), IIe méditation,
Éd. Gallimard, coll. Bibliothèque de la Pléiade, 1970, pp. 279- 281.

Texte de Sartre : l’inconscient

Sartre ne Sartreconteste pas les découvertes de Freud en tant que faits. Mais il conteste sa philosophie à laquelle il reproche de n’être qu’une « pensée molle », une pensée toujours tentée par un « mécanisme » auquel Sartre reproche implicitement d’exclure ou de limiter la liberté (le mécanisme tend à assimiler les comportements humains à ceux d’une machine).

« Pour revenir à Freud, je dirai que j’étais incapable de le comprendre parce que j’étais un Français nourri de tradition cartésienne, imbu de rationalisme, que l’idée d’inconscient choquait profondément. Mais je ne dirai pas seulement cela. Aujourd’hui encore, en effet, je reste choqué par une chose qui était inévitable chez Freud : son recours au langage physiologique et biologique pour exprimer des idées qui n’étaient pas transmissibles sans cette médiation. Le résultat, c’est que la façon dont il décrit l’objetanalytique souffre d’une sorte de crampe mécaniste (1. Il réussit par moments à transcender cette difficulté mais, le plus souvent, le langage qu’il utilise engendre une mythologie de l’inconscient que je ne peux pas accepter. Je suis entièrement d’accord sur les faits du déguisement et de la répression, en tant que faits. Mais les motsrépression », « censure », « pulsion » – qui ex priment à un moment une sorte de finalisme et le moment suivant, une sorte de mécaisme, je les rejette.
Dans l’oeuvre de beaucoup d’analystes en tout cas des premiers analystes – il y a toujours cette ambiguïté fondamentale: l’inconscient est d’abord une autre conscience, puis, le moment d’après, autre que la conscience. Et ce qui est autre que la conscience devient simple mécanisme.
Je reprocherai donc à la théorie psychanalytique d’être une pensée syncrétique ( 2 et non
dialectique. La notion de « complexe ». en particulier, le montre clairement : il v a interpénétration sans contradiction. J’admets, bien entendu,qu’il puisse y avoir, dans chaque individu, un nombre immense de contradictions « larvées » qui se manifestent, dans certaines situations, par des interpénétrations plutôt que par des confrontations. Mais cela ne veut pas dire que ces contradictions n’existent pas.
Les résultats de ce syncrétisme, on les voit, par exemple, dans l’utilisation que font les psychanalystes du complexe d’Oedipe ils s’arrangent pour y trouver n’importe quoi, aussi bien la fixation à la mère, l’amour de la mère, que la haine de la mère – selon Mélanie Klein. Autrement dit, on peut tout tirer du complexe d’Œpide, puisqu’il n’est pas structuré. Un analyste peut dire une chose, puis, aussitôt après, le contraire, sans se soucier le moins du monde de manquer de logique, puisque, après tout, « les opposés s ‘interpénètrent ». Un phénomène peut avoir telle signification, mais son contraire peut signifier la même chose. La théorie psychanalytique est donc une pensée  » molle » . Elle ne s’appuie pas sur une logique dialectique. C’est que cette cette logique, me diront les psychanalystes, n’existe pas dans la réalité. Je n’en suis pas si sûr je suis convaincu que les complexes existent, mais je ne suis nullement certain qu’ils ne soient pas structurés ».
Sartre par Sartre Situations, 9

1) « Crampe mécaniste »: un préjugé, un pli « mécaniste ». Sartre reproche à Freud de nier ou d’oublier la liberté du sujet

2) « Syncrétique »: qui associe des éléments en se contentant de les juxtaposer, sans les unifier vraiment. Une pensée syncrétique est , selon Sartre, une pensée « molle » c’est-à-dire qui s’accomode de contradictions, qui ne cherche pas à les surmonter.

Fiche révision : le sujet

FICHE LE SUJET

CONSCIENCE/ INCONSCIENT
Conscience : (etym : latin cum-scientia, avec savoir) 1) Sens ordinaire : faculté propre à l’être humain de se représenter lui-même et de se juger 2) Philosophie : faculté de se représenter ce qui existe et de se prendre soi-même pour objet. La conscience est une forme de présence ou d’attention au monde qui est commune aux animaux et aux être humains. Mais la faculté de se prendre soi-même pour objet de réflexion, ou d’étude, est propre à l’homme. On distingue, pour plus de précision, la conscience spontanée, commune aux animaux supérieurs et à l’homme, et la conscience réfléchie, propres aux êtres humains. Pour Descartes la conscience est l’attribut essentiel de la pensée tandis que pour Freud elle n’est liée qu’à une faible partie de notre activité mentale (voir cartésianisme et inconscient).
Perfectibilité : 1) Sens usuel : aptitude à progresser, à se perfectionner. 2) Chez Rousseau : aptitude à changer de formes, plasticité. Cette caractéristique, remarquable chez l’homme, est ambiguë. L’homme peut sans doute progresser (devenir plus savant, plus intelligent, plus sage…) mais il peut également régresser : perdre son intelligence (dans la vieillesse), sa raison (dans la folie) ou son aptitude à la compassion, du fait d’un excès de rationalité calculatrice, encouragée par les  » progrès  » de la civilisation. Rousseau est le seul philosophe des Lumières qui remette en cause la notion de  » progrès  » (au sens d’évolution nécessaire et bénéfique) de l’humanité.
Cartésianisme : 1) Sens usuel : philosophie de Descartes et de ses disciples (Malebranche, Leibniz etc..) qui place le sujet conscient au centre de la connaissance, et qui considère que la raison (le  » bon sens « ) est coextensive à l’homme et le définit. 2) Avec une connotation péjorative, en particulier chez Heidegger : approche rationaliste et conquérante, fondée sur la croyance en la toute puissance de la science et des techniques rationnelles. Attitude anthropocentrique, aveugle et brutale qui peut en résulter : un cartésien rejettera tout ce que la science ne peut expliquer, l’incompréhensible, le mystère, la foi, les hiérarchies, les attachements naturels, l’enracinement, le sens de la  » terre  » etc..
Inconscient : (Etym : latin in, négatif, et consciens, de conscrire, avoir conscience 1) Adjectif : Absence de conscience, synonyme de coma ou évanouissement, ou insouciance, forme d’irresponsabilité. Substantif : Réalité psychique profonde sous-jacente à la conscience qui constitue le réservoir de nos désirs et de nos pulsions les plus obscures 1) Chez Leibniz, Maine de Biran ou Bergson : ensemble de pensées et de perceptions emmagasinées qui constituent le fond permanent et l’identité profonde de chaque être individuel 2) Chez Freud : Ensemble des pulsions et des représentations qui constituent la base essentielle de notre psychisme, mais tout en demeurant refoulé c’est-à-dire mis à l’écart de notre conscience. Freux a élaboré deux théories successives de l’inconscient. Dans la première (Première  » topique « , 1905) il divise le psychisme en trois régions ; la conscience, le préconscient (virtuellement conscient) et l’inconscient. A partir de 1920 (seconde  » topique « ) Freud considère que le psychisme est en trois instances dont la genèse est progressive chez le jeune enfant. Le ça, tout d’abord, est le réservoir des pulsions ; présent dès la naissance, il est gouverné par le principe de plaisir. Le surmoi, installé dans les premiers mois de la vie, est l’intériorisation partiellement inconsciente des interdits et des interdits parentaux. Il constitue l’instance répressive de notre psychisme. Le moi est le médiateur entre le monde extérieur, le surmoi et le ça. Désormais, l’inconscient, qui est constitué de la part de nous-mêmes qui nous détermine en grande partie à notre insu, n’est pas une région isolée de notre intimité. L’inconscient est la partie la plus importante de notre personnalité, qui gouverne non seulement le ça et le surmoi, mais également le moi. Notre esprit est donc très loin d’être présent transparentlui-même comme le croyait Descartes.

L’inconscient (texte de Freud, le complexe d’Oedipe)

Le complexe d’Œdipe
« Vous êtes sans doute impatients d’apprendre en quoi consiste ce terrible complexe d’Œdipe. Son nom seul vous permet déjà de le deviner. Vous connaissez tous la légende grecque du roi Œdipe qui a été voué par le destin à tuer son père et à épouser sa mère, qui fait tout ce qu’il peut pour échapper à la prédiction de l’oracle et qui, n’y ayant pas réussi, se punit en se crevant les yeux, dès qu’il a appris qu’il a, sans le savoir,
commis les deux crimes qui lui ont été prédits. Je suppose que beaucoup d’entre vous ont été secoués par une violente émotion à la lecture de la tragédie dans laquelle Sophocle a traité ce sujet. […] L’ouvrage du poète attique nous expose comment le crime commis par Oedipe a été peu à peu dévoilé, à la suite d’une enquête artificiellement retardée et sans cesse ranimée à la faveur de nouveaux indices. Sous ce rapport, son exposé présente une certaine ressemblance avec les démarches d’une psychanalyse. Il arrive au cours du dialogue que Jocaste, la mère-épouse aveuglée par l’amour, s’oppose à la poursuite de l’enquête.

Cette tragédie est au fond une pièce immorale, parce qu’elle supprime la responsabilité de l’homme, attribue aux puissances divines l’initiative du crime et révèle l’impuissance des tendances morales de l’homme à résister aux penchants criminels. Entre les mains d’un poète comme Euripide’, qui était brouillé avec les dieux, la tragédie d’Œdipe serait devenue facilement un prétexte à récriminations contre les dieux et contre le destin. Mais, chez le croyant Sophocle, il ne pouvait être question de récriminations; il se tire de la difficulté par une pieuse subtilité, en proclamant que la suprême moralité exige l’obéissance à la volonté des dieux, alors même qu’ils ordonnent le crime. Je ne trouve pas que cette morale constitue une des forces de la tragédie, mais elle n’influe en rien sur l’effet de celle-ci. Ce n’est pas à cette morale que l’auditeur réagit, mais au sens et au contenu mystérieux de la légende. Il réagit comme s’il retrouvait en lui-même, par l’auto-analyse, le complexe d’Œdipe; comme s’il apercevait, dans la volonté des dieux et dans l’oracle, des travestissements idéalisés de son propre inconscient; comme s’il se souvenait avec horreur d’avoir éprouvé lui-même le désir d’écarter son père et d’épouser sa mère. La voix du poète semble lui dire : « Tu te raidis en vain contre ta responsabilité, et c’est en vain que tu invoques tout ce que tu as fait pour réprimer ces intentions criminelles. Ta faute n’en persiste pas moins puisque, ces intentions, tu n’as pas su les supprimer : elles restent intactes dans ton inconscient. Et il y a là une vérité psychologique. Alors même qu’ayant refoulé ses mauvaises tendances dans l’inconscient, l’homme croit pouvoir dire qu’il n’en est pas responsable, il n’en éprouve pas moins cette responsabilité comme un sentiment de péché dont il ignore les motifs ».
Sigmund Freud, Introduction à la psychanalyse (1915), trad. S. Jankélévitch, Éd. Payot, coll. Petite Bibliothèque, 1998, pp. 310-311.
1. Euripide, poète tragique grec (480-406 av. J.-C.). Auteur notamment d’Électre, Andromaque, Iphigénie en Tauride, Oreste. Il fut accusé par ses contemporains d’irrespect envers les dieux.
2. Sophocle, poète tragique grec (496-406 av. J.-C.). Auteur notamment d’Antigone, Œdipe roi, Electre. Il fut attentif aux mobiles psychologiques de ses héros, reléguant la fatalité et la volonté des dieux au second plan.

L’inconscient : texte de Freud

Inconscient, conscient, préconscient . Freud divise l’esprit en trois zones, qi’l compare aux pièces d’un appartement. L’idée-clé de refoulement, est clairement formulée, mais la notion de gardien ( que représente-t-il ?) reste énigmatique.
« Nous assimilons donc le système de l’inconscient à une grande antichambre, dans laquelle les tendances psychiques se pressent, tels des êtres vivants. À cette antichambre est attenante une autre pièce, plus étroite, une sorte de salon, dans lequel séjourne également la conscience. Mais à l’entrée de l’antichambre dans le salon veille un gardien qui inspecte chaque tendance psychique lui impose la censure et l’empêche d’entrer au salon si elle lui déplaît […]. Les tendances qui se trouvent dans l’antichambre réservée à l’inconscient échappent au regard du conscient qui séjourne dans la pièce voisine. Elles sont donc tout d’abord inconscientes. Lorsque, après avoir pénétré jusqu’au seuil, elles sont renvoyées par le gardien, c’est qu’elles sont incapables de devenir conscientes : nous disons alors qu’elles sont refoulées. Mais les tendances auxquelles le gardien a permis de franchir le seuil ne sont pas devenues pour cela nécessairement conscientes ; elles peuvent le devenir si elles réussissent à attirer sur elles le regard de la conscience. Nous appellerons donc cette deuxième pièce système de la préconscience […]. L’essence, du refoulement, consiste en ce. Qu’une tendance donnée est empêchée par le gardien de pénétrer de l’inconscient dans le préconscient ».
Sigmund Freud, L’Interprétation des rêves (1926), trad. Berger, Éd. des PUF, p. 424.

La conscience (texte de Schopenhauer)

L’homme se tient à distance de toute chose. Il interroge la nature. C’est ce qui le distingue des autres bêtes:  

 » Excepté l’homme, aucun être ne s’étonne de sa propre existence; c’est pour tous une chose si naturelle, qu’ils ne la remarquent même pas. La sagesse de la nature parle encore par le calme regard de l’animal; car, chez lui, l’intellect et la volonté ne divergent pas encore assez, pour qu’à leur rencontre, ils soient l’un à l’autre un sujet d’étonnement. Ici, le phénomène tout entier est encore étroitement uni, comme la branche au tronc, à la Nature, d’où il sort; il participe, sans le savoir plus qu’ellemême, à l’omniscience de la Mère Universelle. – C’est seulement après que l’essence intime de la nature (le vouloir-vivre dans son objectivation) s’est développée, avec toute sa force et toute sa joie, à travers les deux règnes de l’existence inconsciente, puis à travers la série si longue et si étendue des animaux; c’est alors enfin, avec l’apparition de la raison, c’est-à-dire chez l’homme, qu’elle s’éveille pour la première fois à la réflexion ; elle s’étonne de ses propres œuvres et se demande à elle-même ce qu’elle est. Son étonnement est d’autant plus sérieux que, pour la première fois, elle s’approche de la mort avec une pleine conscience, et qu’avec la limitation de toute existence, l’inutilité de tout effort devient pour elle plus ou moins évidente. De cette réflexion et de cet étonnement naît le besoin métaphysique qui est propre à l’homme seul.
Arthur Schopenhauer, Le Monde comme volonté et comme représentation (1818), trad. A. Burdeau, Éd. PUF, 14e éd., 1996, pp. 851-852.

La conscience : texte de Descartes (révisions bac)

« Qui suis-je ? »  demande ici Descartes. Ce qui est sûr, c’est que je pense. Je suis une « chose qui pense » :

« Archimède, pour tirer le globe terrestre de sa place et le transporter en un autre lieu, ne demandait rien qu’un point qui fût fixe et assuré. Ainsi j’aurai droit de concevoir de hautes espérances, si je suis assez heureux pour trouver seulement une chose qui soit certaine et indubitable.
Je suppose donc que toutes les choses que je vois sont fausses ; je me persuade que rien n’a jamais été de tout ce que ma mémoire remplie de mensonges me représente ; je pense n’avoir aucun sens ; je crois que le corps, la figure, l’étendue, le mouvement et le lieu ne sont que des fictions de mon esprit. Qu’est-ce donc qui pourra être estimé véritable ? Peut-être rien autre chose, sinon qu’il n’y a rien au monde de certain.
Mais que sais-je s’il n’y a point quelque autre chose de celles que je viens de juger incertaines, de laquelle on ne puisse avoir le moindre doute ? N’y a t il point quelque Dieu, ou quelque autre puissance, qui me met en l’esprit ces pensées ? Cela n’est pas nécessaire ; car peut-être que je suis capable de les produire de moi-même. Moi donc à tout le moins ne suis-je pas quelque chose ? Mais j’ai déjà nié que j’eusse aucun sens ni aucun corps. J’hésite néanmoins car que s’en suit-il de là ? Suis-je tellement dépendant du corps et des sens, que je ne puisse être sans eux ? Mais je me suis persuadé qu’il n’y avait rien du tout dans le monde, qu’il n’y avait aucun ciel, aucune terre, aucuns esprits, ni aucun corps ; ne me suis-je pas persuadé que je n’étais point ? Non certes, j’étais sans doute, si je me suis persuadé, ou seulement si j’ai pensé quelque chose. Mais il y a un je ne sais quel trompeur très puissant et très rusé, qui emploie toute son industrie à me tromper toujours. Il n’y a donc point de doute que je suis, s’il me trompe ; et qu’il me trompe tant qu’il voudra, il ne saurait jamais faire que je ne sois rien, tant que je penserai être quelque chose. De sorte qu’après y avoir bien pensé, et avoir soigneusement examiné toutes choses, enfin il faut conclure, et tenir pour constant que cette proposition : je suis, j’existe, est nécessairement vraie, toutes les fois que je la prononce, ou que je la conçois en mon esprit ». (Méditation seconde)