L’histoire

Obama investiture familleLe mot « histoire » en français est  équivoque. Distinguons au   moins trois sens. L’ « histoire » tout court, c’est la réalité passée, présente et à venir  de l’espèce humaine : « histoire » est  alors proche de  « devenir ». L’ « histoire » que l’on enseigne à l’école est le récit d’un tel  devenir. Enfin l’ « histoire » de telle ou telle réalité renvoie au  mouvement et aux  grandes étapes  d’un   processus évolutif (l’histoire de l’art par exemple).

Une science humaine

L’histoire,  du grec istoria : enquête, dans son sens usuel rassemble toutes les connaissances relatives au passé de l’humanité.  Cette discipline s’apparente à une science par sa rigueur et  son exigence de vérité. Mais si l’histoire est une science, ce n’est pas une science exacte mais une « science humaine », c’est-à-dire une science dont l’objet est l’homme. Or le comportement des hommes ne peut être étudié ni rapporté comme ceux  d’une planète ou d’une molécule de gaz.  Les actions des hommes doivent être interprétées et organisées afin de prendre la forme d’un récit structuré et signifiant. L’objectivité stricte est hors d’atteinte.

Idéalisme et matérialisme

Les philosophes modernes  ont avant tout été soucieux d’établir  l’intelligibilité  de l’histoire. L’histoire n’est pas une suite d’événements et  de décisions aussi incompréhensibles qu’imprévisibles. Pour les  philosophies idéalistes (Kant, Hegel, Comte), il existe une rationalité profonde qui gouverne le monde et qui en constitue la trame cachée.  Pour Hegel, en particulier, les passions des hommes ne sont que les « matériaux » que la raison utilise pour parvenir à son but.  Pour les matérialistes (Marx et Engels) l’histoire repose sur une base matérielle (l’infra-structure économique) qui la détermine en premier lieu.  Les approches hégelienne et marxiste sont  « dialectiques »,  ce qui signifie qu’elles reposent sur l’idée que le « négatif » (les luttes, l’opposition de intérêts, les conflits et leur résolution, la violence en général) joue un rôle majeur dans le progrès historique.

Le  sens de l’histoire

Aujourd’hui les philosophes et les historiens ont tendance à se méfier de ces  approches systématiques de l’histoire. Marx et Hegel, tout comme Auguste Comte (1798-1857), ont pensé en effet que l’histoire avançait  nécessairement vers un but, un accomplissement, ce qu’ils appellent une « fin »  – le savoir partagé, le communisme ou la paix. Aujourd’hui un tel optimisme n’est plus de mise. Pourtant, il est difficile de renoncer à l’idée de sens de l’histoire. Kant pensait que le fait de croire dans le progrès (évolution globale vers un mieux) était stimulant et constituait même pour chacun d’entre nous un devoir moral. Même si l’homme est libre et si l’histoire est imprévisible, la connaissance historique  nous permet tout de même d’anticiper partiellement l’avenir et d’adopter  une orientation positive fondée sur une meilleure intelligence de notre passé

Sujets de dissertation : Le passé peut-il faire l’objet d’une connaissance historique ? Le rôle de l’historien est-il de juger ? Un peuple est-il responsable de son histoire ?

Liens : Histoire et progrès (cours)

Textes de Marx et Engels (histoire et lutte des classes), textes de Hegel de Kant sur le progrès et de Comte sur le positivisme

Subjectivité de l’histoire (texte de Rousseau)

 

 

 Pour posséder une réelle valeur pédagogique, l’histoire ne devrait se préoccuper que de la vérité. Mais les historiens se concentrent sur les « hauts faits » des hommes qui « s’arrangent pour être vus » : ils retiennent en priorité ce qui est susceptible de frapper l’imagination. Il n’est pas sûr, dans ces conditions, que l’histoire soit cette école de civisme que vantent sans relâche les hommes politiques et les enseignants.

 

 

« Il est difficile de se mettre dans un point de vue d’où l’on puisse juger ses semblables avec équité. Un des grands vices de l’histoire est qu’elle peint beaucoup plus les hommes par leurs mauvais côtés que par les bons ; comme elle n’est intéressante que par les révolutions, les catastrophes, tant qu’un  peuple croît et prospère  dans le calme d’un paisible gouvernement, elle n’en dit rien ; elle ne commence à en parler  que quand, ne pouvant plus se suffire à lui-même, il prend part aux affaires de ses voisins, ou les laisse prendre part aux siennes ; elle ne l’illustre que  quand il est déjà sur son déclin : toutes nos histoires commencent où elles devraient finir. Nous avons fort exactement celle des peuples qui se détruisent ; ce qui nous manque est celle des peuples qui se multiplient ; ils sont assez heureux et assez sages pour qu’elle n’ait rien à dire d’eux :  et en effet nous voyons, même de nos jours que les gouvernements qui se conduisent le mieux sont ceux dont on parle le moins. Nous ne savons donc que le mal ; à peine le bien fait-il époque. Il n’y a que les méchants de célèbres, les bons sont oubliés ou tournés en ridicule : et voilà comment l’histoire, ainsi que la philosophie, calomnie sans cesse le genre humain.

 De plus, il s’en faut bien que les faits décrits dans l’histoire soient la peinture exacte des mêmes faits tels qu’ils sont arrivés : ils changent de forme dans la tête de l’historien, ils se moulent sur ses intérêts, ils prennent la teinte de ses préjugés. Qui est-ce qui sait mettre exactement le lecteur au lieu de la scène pour voir un événement tel qu’il s’est passé ? L’ignorance ou la partialité déguise tout. Sans altérer même un trait historique, en étendant ou resserrant des circonstances qui s’y rapportent, que de faces différentes on peut lui donner ! Mettez un même objet à divers points de vue, à peine paraîtra-t-il le même, et pourtant rien n’aura changé que l’œil du spectateur. Suffit-il, pour l’honneur de la vérité, de me dire un fait véritable  en me le faisant voir tout autrement qu’il n’est arrivé ?  Combien de fois un arbre de plus ou de moins, un rocher à droite ou à gauche, un tourbillon de poussière élevé par le vent  ont décidé de l’événement d’un combat sans que personne s’en soit aperçu !  Cela empêche-t-il que l’historien ne vous dise la cause de la défaite ou de la victoire avec autant d’assurance que s’il eût été partout ? Or que m’importent les faits en eux-mêmes, quand la raison m’en reste inconnue? et quelles leçons puis-je tirer d’un événement dont j’ignore la vraie cause ? L’historien m’en donne une, mais il la controuve ; et la critique elle-même, dont on fait tant de bruit, n’est qu’un art de conjecturer, l’art de choisir entre plusieurs mensonges celui qui ressemble le mieux à la vérité ».

 

 Jean-Jacques Rousseau,  Emile  ou de l’éducation   (1762), L IV, pp 309-310 GF 

Le positivisme (texte d’Auguste Comte)

 

Auguste Comte considère que ce sont les idées qui gouvernent le monde. Les grandes étapes du développement historique  correspondent à des  » états «   (stades) de l’intelligence. Le troisième est dit  » positif  » (du latin

« positivus », certain, réel) ou encore « scientifique ». Cet état  est  celui de l’âge adulte, pour l’individu come pour les peuples.

 

« L’esprit humain, par sa nature, emploie successivement dans chacune de ses recherches trois méthodes de philosopher, dont le caractère est essentiellement différent et même radicalement opposé : d’abord la méthode théologique, ensuite la méthode métaphysique et enfin la méthode positive. De là, trois sortes de philosophie, ou de systèmes généraux de conceptions sur l’ensemble des phénomènes, qui s’excluent mutuellement : la première est le point de départ nécessaire de l’intelligence humaine ; la troisième son état fixe et définitif ; la seconde est uniquement destinée à servir de transition.

Dans l’état théologique, l’esprit humain, dirigeant essentiellement ses recherches vers la nature intime des êtres, les causes premières et finales de tous les effets qui le frappent, en un mot, vers les connaissances absolues, se représente les phénomènes comme produits par l’action directe et continue d’agents surnaturels plus ou moins nombreux, dont l’intervention arbitraire explique toutes les anomalies apparentes de l’univers.

Dans l’état métaphysique, qui n’est au fond qu’une simple modification générale du premier, les agents surnaturels sont remplacés par des forces abstraites, véritables entités (abstractions personnifiées) inhérentes aux divers êtres du monde, et conçues comme capables d’engendrer par elles-mêmes tous les phénomènes observés, dont l’explication consiste alors à assigner pour chacun l’entité correspondante.

Enfin, dans l’état positif, l’esprit humain, reconnaissant l’impossibilité d’obtenir des notions absolues, renonce à chercher l’origine et la destination de l’univers, et à connaître les causes intimes des phénomènes, pour s’attacher uniquement à découvrir, par l’usage bien combiné du raisonnement et de l’observation, leurs lois effectives, c’est-à-dire leurs relations invariables de succession et de similitude. L’explication des faits, réduite alors à ses termes réels, n’est plus désormais que la liaison établie entre les divers phénomènes particuliers et quelques faits généraux dont les progrès de la science tendent  de plus en plus à diminuer le nombre ».

Auguste Comte,

Cours de philosophie positive (1830-1842), Première leçon, t. 1, Hermann, 1975, pp 21-22.

 

 

 

Mémoire et histoire

 

On aurait tort de confondre mémoire et histoire : 

 

 « Si vous ne pouvez rien rejeter du grenier de la mémoire, vous ne pouvez ni abstraire ni généraliser. Sans abstraction ni généralisation, il ne peut y avoir de pensée.L’historien ne se contente pas d’enregistrer, il édite, il omet, il juge, il interprète, il réorganise, il arrange, il compose. Sa mission n’est rien moins que « rendre la plus haute sorte de justice à l’univers visible, en portant au jour la vérité multiforme et unique qui en sous-tend chaque aspect ». Mais attention ! Cette phrase que je viens de citer n’est pas d’un historien décrivant sa discipline, elle est d’un romancier célébrant l’art de la fiction : on aura reconnu les premières lignes de la préface que Joseph Conrad écrivit pour son Nègre du Narcisse qui est vraiment une sorte de manifeste universel du Roman.

Le fait est que ces deux arts – celui de l’historien et celui du romancier -, issus l’un et l’autre de la poésie, développent une activité semblable et mettent en oeuvre les mêmes facultés : mémoire et imagination – et c’est bien pourquoi on a pu dire à juste titre : le romancier est l’historien du présent, l’historien est le romancier du passé. L’un et l’autre doivent inventer la vérité ».

Simon Leys Le bonheur des petits poissons

Image: La prise de pouvoir de Louis XIV par Rossellini

L’histoire et la lutte des classes (Marx et Engels)

 

 Voici la conception matérialiste de l’histoire telle que la concevaient Marx et Engels:

 

« L’ histoire de toute société jusqu’à nos jours est l’histoire de luttes de classes.

Homme libre et esclave, patricien et plébéien, baron et serf, maître de jurandes’ et compagnon, bref oppresseurs et opprimés, en opposition constante, ont mené une lutte ininterrompue, tantôt ouverte, tantôt dissimulée, une lutte qui finissait toujours soit par une transformation révolutionnaire de la société tout entière, soit par la disparition des deux classes en lutte.

Dans les premières époques historiques, nous constatons presque partout une structuration achevée de la société en corps sociaux distincts, une hiérarchie extrêmement diversifiée des conditions sociales. Dans la Rome antique, nous trouvons des patriciens, des chevaliers, des plébéiens, des esclaves; au Moyen Âge, des seigneurs, des vassaux, des maîtres, des compagnons, des serfs et, de plus, dans presque chacune de ces classes une nouvelle hiérarchie particulière.

La société bourgeoise moderne, élevée sur les ruines de la société féodale, n’a pas aboli les antagonismes de classes. Elle n’a tait que substituer

de nouvelles classes, de nouvelles conditions d’oppression, de nouvelles formes de lutte à celles d’autrefois.

 Cependant, le-caractère distinctif de notre époque, de l’époque de la bourgeoisie, est d’avoir simplifié les antagonismes de classes. La société entière se scinde de plus en plus en deux vastes camps ennemis, en deux grandes classes qui s’affrontent directement: la bourgeoisie et le prolétariat’.

[…] La bourgeoisie a joué dans l’histoire un rôle éminemment révolutionnaire.

Partout où elle a conquis le pouvoir, elle a détruit les relations féodales, patriarcales et idylliques. Tous les liens variés qui unissent l’homme féodal à ses supérieurs naturels, elle les a brisés sans pitié pour ne laisser subsister d’autre lien, entre l’homme et l’homme, que le froid intérêt, les dures exigences du « paiement au comptant». Elle a noyé les frissons sacrés de l’extase religieuse, de l’enthousiasme chevaleresque, de la sentimentalité petite-bourgeoise dans les eaux glacées du calcul égoïste. Elle a supprimé la dignité de l’individu devenu simple valeur d’échange; aux innombrables libertés dûment garanties et si chèrement conquises, elle a substitué l’unique et impitoyable liberté de commerce. En un mot, à l’exploitation que masquaient les illusions religieuses et politiques, elle a substitué une exploitation ouverte, éhontée, directe, brutale. […]

Nous assistons aujourd’hui à un processus analogue. Les rapports bourgeois de production et d’échange, de propriété, la société bourgeoise moderne, qui a fait surgir de si puissants moyens de production et d’échange, ressemble au sorcier qui ne sait plus dominer les puissances infernales qu’il a évoquées ».

Karl Marx et Friedrich Engels, Manifeste du Parti communiste (1848), chap. I, trad. L. Lafargue revue par M. Kiitz, Éd. Sociales, bilingue, Paris, 1972, pp. 31-47.

1. Sous l’Ancien Régime, représentant d’une corporation professionnelle.

 

 

1. Par bourgeoisie on entend la classe des capitalistes modernes qui possèdent les moyens sociaux de production et utilisent du travail salarié. Par prolétariat, la classe des ouvriers salariés modernes qui ne possèdent pas de moyens de production et en sont donc réduits à vendre leur force de travail pour pouvoir subsister. [Note de Engels.]

2. Une idylle est un petit poème d’amour, tendre et naïf. Une représentation idyllique

tend à ignorer naïvement les mauvais aspects d’une situation et à se la représenter comme sous l’effet d’un aveuglement amoureux.

L’histoire n’est pas un système (texte de Tocqueville)

Une lecture  éclairée de l’histoire s’interdira toute approche systématique.Plus subtile, plus complexe, elle s’efforcera  de prendre en compte les divers aspects de la rationalité historique.

 

J’ai vécu avec des gens de lettres, qui ont écrit l’histoire sans se mêler aux affaires, et avec des hommes politiques, qui ne ne sont jamais occupés qu’à produire les événements sans songer à les décrire. J’ai toujours remarqué que les premiers voyaient partout des causes générales, tandis que les autres, vivant au milieu du décousu des faits journaliers, se figuraient volontiers que tout devait être attribué à des incidents particuliers, et que les petits ressorts, qu’ils faisaient sans cesse jouer dans leurs mains, étaient les mêmes que ceux qui font remuer le monde. Il est à croire que les uns et les autres se trompent.

 Je hais, pour ma part, ces systèmes absolus, qui font dépendre tous les événements de l’histoire de grandes causes premières se liant les unes aux autres par une chaîne fatale, et qui suppriment, pour ainsi dire, les hommes de l’histoire du genre humain. Je les trouve étroits dans leur prétendue grandeur, et faux sous leur air de vérité mathématique. Je crois, n’en déplaise aux écrivains qui ont inventé ces sublimes théories pour nourrir leur vanité et faciliter leur travail, que beaucoup de faits historiques importants ne sauraient être expliqués que par des circonstances accidentelles, et que beaucoup d’autres restent inexplicables ; qu’enfin le hasard ou plutôt cet enchevêtrement de causes secondes, que nous appelons ainsi faute de savoir le démêler, entre  pour beaucoup dans tout  ce que nous voyons sur le théâtre du monde ; mais je crois fermement que le hasard n’y fait rien, qui ne soit préparé à l’avance. Les faits antérieurs, la nature des institutions, le tour des esprits, l’état des mœurs, sont les matériaux avec lesquels il compose ces impromptus qui nous étonnent et  qui nous effraient.
La révolution de Février 1 , comme tous les autres grands  événements de ce genre, naquit de causes générales fécondées, si l’on peut ainsi parler, par des accidents ; et il serait aussi superficiel de la faire découler nécessairement des premières, que de l’attribuer uniquement aux seconds.

 Alexis de Tocqueville, Souvenirs (1850-1851), Deuxième partie, Chapitre 1, Gallimard, Collection Folio-histoire, 1999,  pp 84-85.

NOTE 1 : Février 1848.

 

 

 

 

 

 

Le sens de l’histoire (texte de Kant)

Une lecture philosophique  des faits  est la condition d’une histoire cohérente, significative, histoire que l’on ne peut concevoir qu’orientée vers une fin.

 

Neuvième proposition

« Il faut considérer qu’une tentative philosophique pour traiter de l’histoire universelle d’après un plan de la nature qui vise la parfaite union civile dans l’espèce humaine est possible, et même favorable pour ce dessein de la nature. C’est un projet étrange et apparemment absurde de vouloir rédiger l’histoire d’après l’idée du cours qu’il faudrait que le monde suive s’il devait se conformer à des fins raisonnables certaines. Il semble qu’un tel point de vue ne puisse donner lieu qu’à un roman. Si toutefois il est permis d’admettre  que la nature, même dans le jeu de la liberté humaine, n’agit pas sans suivre un plan ni sans viser une fin, cette idée pourrait bien alors devenir utile ; et malgré notre point de vue trop court pour pénétrer le mécanisme secret de son organisation, il nous serait permis de nous servir de cette idée comme d’un fil conducteur pour exposer, du moins dans l’ensemble, en tant que système, ce qui n’est sans cela qu’un agrégat, sans plan, d’actions humaines.[…]

Croire que j’ai voulu, avec cette idée d’une histoire du monde qui a en quelque sorte un fil directeur a priori, évincer l’étude de l’histoire proprement dite qui ne procède que de manière empirique, serait se méprendre sur mon dessein ; ce n’est qu’une pensée de ce qu’une tête philosophique (il faudrait d’ailleurs qu’elle soit très au fait de l’histoire) peut bien tenter en adoptant un autre point de vue. En outre il faut que le souci du détail, sans doute louable, avec lequel on rédige aujourd’hui l’histoire contemporaine porte naturellement chacun à réfléchir à ceci : comment nos descendants éloignés s’y prendront-ils pour porter le fardeau de l’histoire que nous allons leur laisser après quelques siècles ? Sans doute ils apprécieront du seul point de vue de ce qui les intéresse l’histoire des temps plus anciens, dont il se pourrait que les documents aient alors depuis longtemps disparu : ils se demanderont ce que les peuples  et les gouvernements ont accompli de bien ou de mal au point de vue cosmopolitique 1. Prendre garde à cela, de même qu’à l’ambition des chefs d’Etat comme à celle de leurs serviteurs, pour leur indiquer le seul moyen qui peut léguer leur glorieux souvenir à la postérité, c’est peut-être encore un petit motif de plus pour tenter une histoire philosophique ».

 Emmanuel Kant

« Idée d’une histoire universelle d’un point de vue cosmopolitique »  (1784),Traduction Jean-Michel Muglioni,Editions Pédagogie moderne, Bordas ,1981.

 

Histoire et progrès (texte de kant)

 

 

Kant  pense qu’il faut croire au progrès malgré tous les démentis apportés par les faits:

 

« Cette espérance en des temps meilleurs, sans laquelle un désir sérieux de faire quelque chose d’utile au bien général n’aurait jamais échauffé le coeur humain, a même eu de tout temps une influence sur l’activité des esprits droits et l’excellent Mendelssohn (2 lui-même a bien dû compter là-dessus quand il a déployé tant de zèle en faveur du progrès des lumières et la prospérité de la nation à laquelle il appartient. Car y travailler pour sa part et pour son seul compte, sans que d’autres après lui continuent à s’engager plus avant dans la même voie, il ne pouvait raisonnablement l’espérer. Au triste spectacle, non pas tant du mal que les causes naturelles infligent au genre humain, que de celui plutôt que les

hommes se font eux-mêmes mutuellement, l’esprit se trouve pourtant rasséréné par la perspective d’un avenir qui pourrait être meilleur, et à vrai dire avec une bienveillance désintéressée, puisqu’il y a beau temps que nous serons au tombeau, et que nous ne récolterons pas les fruits que pour une part nous aurons nous-mêmes semés. Les raisons empiriques invoquées à l’encontre du succès de ces résolutions inspirées par l’espoir sont ici inopérantes. Car prétendre que ce qui n’a pas encore réussi jusqu’à présent ne réussira jamais, voilà qui n’autorise même pas à renoncer à un dessein d’ordre pragmatique’ ou technique (par exemple le voyage aérien en aérostats), encore bien moins à un dessein d’ordre moral, qui devient un devoir dès lors que l’impossibilité de sa réalisation n’est pas démonstrativement établie. Au surplus il ne manque pas de preuves du fait que le genre humain dans son ensemble a, de notre temps par comparaison à celui qui précède, effectivement progressé de façon notable au point de vue moral (de brèves interruptions ne peuvent rien prouver là-contre), et que le bruit qu’on fait à propos de l’irrésistible abâtardissement croissant de notre temps provient précisément de ce que, monté à un degré plus élevé de moralité, il a devant lui un horizon plus étendu et que son jugement sur ce qu’on est, en comparaison de ce qu’on devrait être, partant, le blâme que nous nous adressons à nous-mêmes, ne cessent de devenir plus sévères, à mesure que nous avons déjà gravi davantage de degrés de la moralité dans l’ensemble du cours du monde venu à notre connaissance ».

Emmanuel Kant, « Sur l’expression courante: il se peut que ce soit juste en théorie, mais en pratique cela ne vaut rien « (1793),

 

trad. L. Guillermit, Éd. Vrin, 1980, pp. 54-55.

L’homme est-il le seul être à avoir une histoire? (bonne copie)

L’homme est-il le seul être à avoir une histoire ? par  Paraire Jacques

 

On pense généralement que l’homme n’est pas le seul à avoir une histoire. En effet, selon l’opinion commune, la nature et les animaux ont également une histoire. Mais il faut distinguer « histoire » e t « évolution ». L’évolution de la nature, des espèces, est-elle comparable à l’histoire de l’homme, ou bien l’homme est-il l’aboutissement de cette évolution ? En quoi  l’homme contribue-t-il à faire son histoire ?  Nous étudierons d’abord pourquoi l’homme ne semble pas être le seul à avoir une histoire ; ensuite, ce qui fait que l’homme a une histoire, c’est-à-dire son existence ; enfin nous verrons que l’homme est le seul être qui a la faculté de participer à son histoire et de la vivre pleinement, tant sur le plan collectif (l’humanité) que sur le plan individuel.

 

 L’homme ne semble pas le seul être à avoir une histoire. En effet, bien avant l’apparition de l’homme sur terre, la nature d’abord et les espèces vivantes ensuite  existaient. L’homme semble donc avoir une histoire au même titre que la nature et les animaux. De plus, du fait même de l’omniprésence, de la grandeur de la nature et de l’existence d’une multitude d’espèces vivantes, l’on croit que l’homme et les autres êtres qui l’entourent ont chacun une histoire, sinon qu’ils la partagent. Mais c’est ne pas tenir compte du fait que l’histoire de la terre et de l’homme, leur origine et leur finalité nous sont inconnues. Les hommes finalistes partageaient l’opinion selon laquelle tout dans la nature avait une cause et une fin, sans pour autant parvenir à connaître lesquelles. Dans le cadre de la religion monothéiste également, certains sont persuadés que le monde et chacun de ses êtres vivants  en tant qu’ils ont été créés par Dieu baignent dans une histoire commune. Cette non connaissance de notre propre histoire nous laisse souvent à penser que nous ne sommes peut-être que les seuls à en avoir une. Mais il faut bien distinguer « histoire » et « évolution ». En effet, les lois qui régissent  l’humanité ne sont pas celles de la nature, et la nature ne connaît pas d’histoire mais une évolution. Mais les travaux de Darwin, qui ont conduit à la découverte d’un A D N commun au chimpanzé et à l’homme à plus de 97 % entretiennent cette ambiguïté entre l’évolution de la nature, des animaux et l’histoire de l’homme.

  Mais l’homme a une histoire car il existe, à la différence des animaux qui vivent. Son existence (au sens étymologique de « se tenir hors de.. ») lui permet de jouir d’une histoire. L’homme, en effet, est le seul qui existe en tant qu’il pense, à la  différence des autres êtres vivants, dont la seule intelligence est conditionnée par des instincts, des réflexes vitaux. Les animaux ignorent l’existence, une des caractéristiques de l’homme. La pensée permet à l’homme de s’affranchir de l’état sauvage, de s’éloigner du rang des animaux, d’exister. L’homme, parce qu’il existe, est entièrement conscient de son histoire sans en connaître ni la cause ni la finalité, tandis que les autres êtres vivants y sont complètement étrangers, n’étant pas pourvus de la faculté de penser. C’est pour cela que les autres êtres vivants ne connaissent pas une histoire mais une évolution seulement. L’existence en  elle-même de l’homme, qualifiée par Aristote d’ « animal social » est le moteur des progrès de son histoire, et non des aléas de son évolution, ce qui est le cas des animaux. En ce sens, sans prendre en compte les paramètres biologiques, l’histoire de l’homme est la continuation de l’évolution des autres êtres vivants, continuation qui est en même temps aboutissement. L’histoire de l’homme a pour fondement cette évolution, la dernière a permis la première. Mais en aucun cas « histoire » et « évolution » ne peuvent et ne doivent être confondues, même si l’homme partage avec les autres êtres vivants ce qui aurait pu être son histoire.

 

 L’homme n’est pas tant le seul à avoir une histoire que le seul à faire sa propre histoire. L’homme, outre le fait qu’il existe, ce qui lui permet d’avoir une histoire, éprouve le besoin de vivre son histoire, sa propre histoire, d’y participer afin de ne pas subir sa vie. Il faut opposer ici la passivité, l’impuissance des autres êtres vivants face à leur évolution et la quête active, constante de l’homme face à son histoire. L’homme, malgré son ignorance de la cause et de la finalité de son existence, peut-être pour combler son vide existentiel, ses doutes,ses peurs, a la volonté de faire de son quotidien son histoire, d’en assurer le renouvellement permanent.  C’est cette aspiration qui peut permettre de distinguer « histoires » et « évolution ». L’homme est acteur de son existence, à la différence des autres êtres vivants, il est ce qu’il devient. L’homme participe à sa propre histoire, la façonne, tant dans les domaines philosophiques qu’artistiques et scientifiques. La philosophie par exemple, « l’amour de la sagesse » ne permet-elle pas d’impliquer chacun dans son histoire  en l’incitant à s’affranchir de ses préjugés, de penser par lui-même ? Le sciences ne tendent-elles pas à comprendre ce qui nous entoure pour mieux définir l’histoire de l’homme ? Les arts ne reflètent-ils pas cette volonté de créer, de réinventer l’histoire de l’homme ? L’histoire , quant à elle, analyse , critique les faits pour mieux y pénétrer. Enfin, sur le plan purement individuel, les choix, sources et révélateurs de liberté, permettant à chacun d’agir comme bon lui semble, et sa conscience de lui-même de participer à son histoire, de la faire. L’homme est toujours responsable de son existence et de son histoire.

   Même si on a souvent l’impression que l’homme n’est pas le seul à avoir une histoire, cette opinion commune est fausse : la distinction entre « histoire » et « évolution » doit être faite avant tout. Malgré tout, il faut reconnaître que l’ « histoire » de l’homme est permise par l’évolution des autres êtres vivants. Mais les hommes, contrairement à ces derniers, sont bien le seuls à vouloir et à pouvoir agir sur leur existence de telle sorte qu’ils la transforment en histoire ; l’homme cherche à faire sa propre histoire d’une part pour s’affranchir de son ignorance quant à l’existence et d’autres part pour la partager avec chacun : l’histoire individuelle se fond dans celle de l’humanité.


 

 

Histoire et poésie (texte d’Aristote)

 Tandis que l’histoire relate ce qui est effectivement arrivé, la poésie invente ses intrigues et ses personnages. Aristote juge celle-ci plus philosophique que l’histoire.

 

 

 » La poésie est plus philosophique que l’histoire. – Or il est clair aussi, d’après ce que nous avons dit, que ce n’est pas  de raconter  les choses réellement arrivées qui est l’œuvre  propre du poète mais bien de raconter ce qui pourrait arriver. Les événements sont possibles suivant la vraisemblance ou la nécessité. En effet, l’historien et le poète ne diffèrent pas par le fait qu’ils font leurs récits l’un en vers l’autre en prose (on aurait pu mettre l’œuvre d’Hérodote en vers et elle ne serait pas moins de l’histoire en vers qu’en prose), ils se distinguent au contraire en ce que l’un raconte les événements qui sont arrivés, l’autre les événements qui pourraient arriver. Aussi la poésie est-elle plus philosophique et d’un caractère plus élevé que l’histoire ; car la poésie raconte plutôt le général, l’histoire le particulier. Le général, c’est-à-dire que telle ou telle sorte d’homme dira ou fera telles ou telles choses vraisemblablement ou nécessairement ;  c’est à cette représentation que vise la poésie, bien qu’elle attribue des noms aux personnages ; le  » particulier « , c’est ce qu’a fait Alcibiade ou ce qui lui est arrivé ».

 

Aristote

(384-322 av JC)

Poétique(335-323 ?), 1451a-1451b  pp 41-42.

 Traduction J. Hardy, Les Belles Lettres, 1990,1451a-1451b  pp 41-42.