Les trois blessures narcissiques (texte de Freud)

Après Copernic , puis Darwin, Freud est amené à infliger à l’humanité sa troisième « blessure narcissique »:

 

« Dans le cours des siècles, la science a infligé à l’égoïsme naïf de l’humanité deux graves démentis. La première fois, ce fut lorsqu’elle a montré que la terre, loin d’être le centre de l’univers, ne forme qu’une parcelle insignifiante du système cosmique dont nous pouvons à peine nous représenter la grandeur. Cette première démonstration se rattache pour nous au nom de Copernic, bien que la science alexandrine (1ait déjà annoncé quelque chose de semblable. Le second démenti fut infligé à l’humanité par la recherche biologique, lorsqu’elle a réduit à rien les prétentions de l’homme à une place privilégiée dans l’ordre de la création, en établissant sa descendance du règne animal et en montrant l’indestructibilité de sa nature animale. Cette dernière révolution s’est accomplie de nos jours, à la suite des travaux de Ch. Darwin, de Wallace’ et de leurs prédécesseurs, travaux qui ont provoqué la résistance la plus acharnée des contemporains. Un troisième démenti sera infligé à la mégalomanie humaine par la recherche psychologique de nos jours qui se propose de montrer au moi qu’il n’est seulement pas maître dans sa propre maison, qu’il en est réduit à se contenter de renseignements rares et fragmentaires sur ce qui se passe, en dehors de sa conscience, dans sa vie psychique. Les psychanalystes ne sont ni les premiers ni les seuls qui aient lancé cet appel à la modestie et au recueillement, mais c’est à eux que semble échoir la mission d’étendre cette manière de voir avec le plus d’ardeur et de produire à son appui des matériaux empruntés à l’expérience et accessibles à tous. D’où la levée générale de boucliers contre notre science, l’oubli de toutes les règles de politesse académique, le déchaînement d’une opposition qui secoue toutes les entraves d’une logique impartiale ».
Sigmund Freud, Introduction à la psychanalyse (1916),
Ile partie, chap. 18, trad. S. Jankélévitch, Payot, colt. «Petite Bibliothèque», 1975, p. 266-267.
1) Il s’agit de l’astronome Ptolémée qui fit ses observations à Alexandrie

Ce qui distingue l’homme des autres bêtes

« Boire sans soif et faire l’amour en tout temps, voilà, madame, ce qui distingue l’homme des autres bêtes » Beaumarchais, Le mariage de Figaro

Signification universelle des droits de l’homme

femme A.I.
Contre une  dénonciation marxiste des droits de l’ homme, le philosophe français contemporain Claude Lefortt rappelle la portée universelle des droits de l’homme qui, sitôt proclamés, se déclarent valoir pour toute situation où l’homme est opprimé.

« Comme on le sait, «l’homme» a été dénoncé comme une abstraction, sitôt formulée la Déclaration des droits de l’homme. Quoique fondée sur des prémisses parfois différentes, voire opposées, l’argument se soutenait d’un rappel à la « réalité ». Les hommes ne se laissent connaître que dans la  mesure où ils sont définis au sein d’une culture, comme membres d’une ethnie ou d’une nation, comme citoyens ou sujets dans une communauté politique […]. En l’absence d’un système de coordonnées qui permette de distinguer des filiations, des hiérarchies ou seulement des places, des fonctions, qui permette ainsi de situer des individus dans des ensembles différenciés
 renciés, l’image de l’homme s’évanouit. L’homme comme tel, sans détermination, n’est pas un homme. Aristote ne disait-il pas déjà qu’un homme délié de toute cité serait moins qu’un homme ou plus qu’un homme, une brute ou un dieu? Si forts soient ces arguments, ils se heurtent à une expérience, certes obscure, mais indéniable: ils sont impuissants à rendre compte  de l’avènement de l’idée de l’homme, de son lent cheminement, puis de son irrésistible diffusion depuis la fin du XVIIIe siècle. Cette idée acquiert une double signification; elle implique que l’homme n’est pas une donnée de fait, qu’il doit découvrir ce qui constitue son humanité, et elle implique que les hommes qui peuplent la terre, en dépit de tout ce qui les distingue, sont des semblables. Sans doute peut-on dire qu’il ne s’agit que d’une « idée » […]. Ainsi a-t-on jugé que les droits de l’homme relevaient d’une idéologie greffée sur les droits réels des individus et des citoyens en un lieu et en un temps donnés (ou bien seulement des bourgeois). Toutefois, cette objection résiste mal devant le fait que l’ensemble des droits respectés au sein  d’une nation et tenus pour générateurs de l’existence d’un peuples se voient dans le même moment chargés d’une signification universelle. […] Les libertés individuelles et les libertés politiques peuvent bien n’être reconnues de fait que dans un espace limité; sitôt qu’elles le sont elles se révèlent inconditionnelles, irrelatives, constitutives d’un mode d’existence et de coexistence proprement humain. Tel est le paradoxe apparent de la Déclaration française qui déconcerte ses adversaires ».
Claude Lefort, «Humanisme et anti-humanisme, hommage à Salman Rushdie»,

dans Écrire. A l’épreuve du politique, Calmann-Lévy, 1992, p. 36-37.
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Le travail est humain (texte de Marx)

©ruche« Le travail est de prime abord un acte qui se passe entre l’homme et la nature. I’homme y joue lui-même vis-à-vis de la nature le rôle d’une puissance naturelle. Les forces dont son corps est doué, bras et jambes, tête et mains, il les met en mouvement, afin de s’assimiler des matières en leur donnant une forme utile à sa vie. En même temps qu’il agit par ce mouvement sur la nature extérieure et la modifie, il modifie sa propre nature, et développe les facultés qui y sommeillent. Nous ne nous arrêterons pas à cet état primordial du travail où il n’a pas encore dépouillé son mode purement instinctif. Notre point de départ c’est le travail sous une forme qui appartient exclusivement à l’homme. Une araignée fait des opérations qui ressemblent à celles du tisserand, et l’abeille confond par la structure de ses cellules de cire l’habileté de plus d’un architecte. Mais ce qui distingue dès l’abord le plus mauvais architecte de l’abeille la plus experte, c’est qu’il a construit la cellule dans sa tête avant de la construire dans la ruche. Le résultat auquel le travail aboutit, préexiste idéalement dans l’imagination du travailleur. Ce n’est pas qu’il opère seulement un changement de forme dans les matières naturelles ; il y réalise du même coup son propre but dont il a conscience, qui détermine comme loi son mode d’action, et auquel il doit subordonner sa volonté ».
Karl Marx, Le Capital (1867), trad. J. Roy, Éd. Sociales, 1950.

Le langage est le propre de l’homme (texte de Descartes)

©perroquetsPour Descartes, c’est par l’âme que l’homme se distingue des bêtes. L’action de l’âme consiste dans la pensée, et le langage en est la manifestation. Dans une remarquable définition du langage, Descartes, montrant au passage que le langage ne doit pas être assimilé à la communication, le caractérise par l’ « à propos », la pertinence qui témoigne de la liberté du jugement, et par la mise à distance des affections de l’âme qu’opère la représentation objectivante. Le langage est bien le propre de l’homme.


« Pour ce qui est de l’entendement ou de la pensée que Montaigne et quelques autres attribuent aux bêtes, je ne puis être de leur avis. Ce n’est pas que je m’arrête à ce qu’on dit, que les hommes ont un empire absolu sur tous les autres animaux ; car j’avoue qu’il y en a de plus forts que nous, et crois qu’il y en peut aussi avoir qui aient des ruses naturelles, capables de tromper les hommes les plus fins. Mais je considère qu’ils ne nous imitent ou surpassent, qu’en celles de nos actions qui ne sont point produites par nos pensées ; car il arrive souvent que nous marchons et que nous mangeons, sans penser en aucune façon à ce que nous faisons ; et c’est tellement sans user de notre raison que nous repoussons les choses qui nous nuisent, et parons les coups que l’on nous porte, qu’encore que nous voulussions expressément ne point mettre nos mains devant notre tête, lorsqu’il arrive que nous tombons, nous ne pourrions nous en empêcher. Je crois aussi que nous mangerions, comme les bêtes, sans l’avoir appris, si nous n’avions aucune pensée ; et l’on dit que ceux qui marchent en dormant, passent quelquefois des rivières à la nage, où ils se noieraient étant éveillés. Pour les mouvements de nos passions, bien qu’ils soient accompagnés en nous de pensée, à cause que nous avons la faculté de penser, il est néanmoins très évident qu’ils ne dépendent point d’elle, parce qu’ils se font souvent malgré nous, et que, par conséquent, ils peuvent être dans les bêtes, et même plus violents qu’ils ne sont dans les hommes, sans qu’on puisse, pour cela, conclure qu’elles aient des pensées.

Enfin il n’y a aucune de nos actions extérieures, qui puisse assurer ceux qui les examine, que notre corps n’est pas seulement une machine qui se remue de soi-même, mais qu’il y a aussi en lui une âme qui a des pensées, exceptées les paroles ou autres signes faits à propos des sujets qui se présentent, sans se rapporter à aucune passion. Je dis les paroles ou autres signes, parce que les muets se servent de signes en même façon que nous de la voix ; et que ces signes soient à propos, pour exclure le parler des perroquets, sans exclure celui des fous, qui ne laisse pas d’être à propos des sujets qui se présentent, bien qu’il ne suive pas la raison ; et j’ajoute que ces paroles ou signes ne se doivent rapporter à aucune passion, pour exclure non seulement les cris de joie ou de tristesse, et semblables, mais aussi tout ce qui peut être enseigné par artifice aux animaux ; car si on apprend à une pie à dire bonjour à sa maîtresse, lorsqu’elle la voit arriver, ce ne peut être qu’en faisant que la prolation1 de cette parole devienne le mouvement de quelqu’une de ses passions ; à savoir, ce sera le mouvement de l’espérance quelle a de manger, si l’on a toujours accoutumé de lui donner quelque friandise, lorsqu’elle l’a dit ; et ainsi toutes les choses qu’on fait faire aux chiens, aux chevaux et aux singes, ne sont que des mouvements de leur crainte, de leur espérance, ou de leur joie, en sorte qu’ils les peuvent faire sans aucune pensée. Or il est, ce me semble, fort remarquable que la parole, étant ainsi définie, ne convient qu’à l’homme seul. Car, bien que Montaigne et Charon aient dit qu’il y a plus de différence d’homme à homme, que d’homme à bête, il ne s’est toutefois jamais trouvé aucune bête si parfaite, qu’elle ait usé de quelque signe, pour faire entendre à d’autres animaux quelque chose qui n’eut point de rapport à ses passions ; et il n’y a point d’homme si imparfait, qu’il n’en use ; en sorte que ceux qui sont sourds et muets, inventent des signes particuliers, par lesquels ils expriment leurs pensées. Ce qui me semble un très fort argument pour prouver que ce qui fait que les bêtes ne parlent point comme nous, est qu’elles n’ont aucune pensée, et non point que les organes leurs manquent. Et on ne peut dire qu’elles parlent entre elles, mais que nous ne les entendons pas ; car, comme les chiens et quelques autres animaux nous expriment leurs passions, ils nous exprimeraient aussi bien leurs pensées, s’ils en avaient. »

Note 1 : action de proférer

 

Descartes, Lettre au marquis de Newcastle du 23 novembre 1646, Œuvres, La Pléiade, Éditions Gallimard, 1953, p. 1254-1256.