La montagne d’or (texte de Hume)

 

Pour l’empiriste Hume, toutes nos idées sont dérivées d’impressions. Les matériaux de notre pensée sont tous empruntés à l’expérience. L’idée de Dieu peut donc n’être que le prolongement  d’autres idées :

 

 

« Ce qu’on n’a jamais vu, ce dont on n’a jamais entendu parler, on peut pourtant le concevoir; et il n’y a rien au-dessus du pouvoir de la pensée, sauf ce qui implique une absolue contradiction.

Mais, bien que notre pensée semble posséder cette liberté, nous trouverons, à l’examiner de plus près, qu’elle est réellement resserrée en de très étroites limites et que tout ce pouvoir créateur de l’esprit ne monte à rien de plus qu’à la faculté de composer, de transposer, d’accroître ou de diminuer les matériaux que nous apportent les sens et l’expérience. Quand nous pensons à une montagne d’or, nous joignons seulement deux idées compatibles, or et montagne, que nous connaissions auparavant. Nous pouvons concevoir un cheval vertueux; car le sentiment que nous avons de nous-mêmes nous permet de concevoir la vertu; et nous pouvons unir celle-ci à la figure et à la forme d’un cheval, animal qui nous est familier. Bref, tous les matériaux de la pensée sont tirés de nos sens, externes ou internes ; c’est seulement leur mélange et leur composition qui dépendent de l’esprit et de la volonté. Ou, pour m’exprimer en langage philosophique, toutes nos idées ou perceptions plus faibles sont des copies de nos impressions, ou perceptions plus vives. […]

Même les idées qui, à première vue, semblent les plus éloignées de cette origine, on voit, à les examiner de plus près, qu’elles en dérivent. L’idée de Dieu, en tant qu’elle signifie un être infiniment intelligent, sage et bon, naît de la réflexion sur les opérations de notre propre esprit quand nous augmentons sans limites ces qualités de bonté et de sagesse ».

David Hume, Enquête sur l’entendement humain (1748), section II, trad. A. Leroy, Éd. Aubier-Montaigne, 1969, pp. 54-56.

 

Théorie et expérience (texte de Hume)

soleil lever
  Hume : Le soleil se lèvera-t-il demain?

 

 Hume distingue les vérités de raison -celles qui dépendent de démonstrations rigoureuses, et qui sont indépendantes de la nature –  et les vérités de  fait. En ce qui concerne les secondes, elles ne sont pas d’une certitude totale, car le contraire n’impliquant pas contradiction  n’est pas impossible :

 

 

« Tous les objets sur lesquels s’exerce la raison humaine ou qui sollicitent nos recherches se répartissent naturellement en deux genres : les relations d’idées et les choses de fait. Au premier genre appartiennent les propositions de la géométrie, de l’algèbre et de l’arithmétique, et, en un mot, touts les affirmations qui sont intuitivement ou démonstrativement certaines. Cette proposition : le carré de l’hypothénuse est égal à la somme des carrés des deux autres côtés, exprime une relation entre ces éléments géométriques. Cette autre : trois fois cinq égalent la moitié de trente, exprime une relation entre ces nombres. On peut découvrir les propositions de ce genre par la simple activité de la pensée sans tenir compte de ce qui peut exister dans l’univers. N’y eût-il jamais eu dans la nature de cercle ou de triangle, les propositions démontrées par Euclide n’en garderaient pas moins pour toujours leur certitude et leur évidence.

Les choses de fait, qui constituent la seconde classe d’objets sur lesquels s’exerce la raison humaine, ne donnent point lieu au même genre de certitude; et quelque évidente que soit pour nous leur vérité, cette évidence n’est pas de même nature que la précédente. Le contraire d’une chose de fait ne laisse point d’être possible, puisqu’il ne peut impliquer contradiction, et qu’il est conçu par l’esprit avec la même facilité et la même distinction que s’il était aussi conforme qu’il se pût à la réalité. Une proposition comme celle-ci : le soleil ne se lèvera pas demain, n’est pas moins intelligible et n’implique pas davantage contradiction que cette autre affirmation : il se lèvera. C’est donc en vain que nous tenterions d’en démontrer la fausseté. Si elle était fausse démonstrativement, elle impliquerait contradiction, et jamais l’esprit ne pourrait la concevoir distinctement ».

Enquête sur l’entendement humain ( 1748 ), quatrième section, trad. D. Deleule, Nathan, coll. «Les intégrales de philo», 1982, pp. 50-51.

 

Texte de Hume : religion et superstition

superstition
 Dans le texte suivant, Hume montre que certaines  dispositions anthromorphiques 1 sont spontanées. C’est la raison pour laquelle elles sont si universellement partagées. C’est pourquoi aussi la limite séparant religion et superstition est difficile à établir:

 

« Les hommes ont une tendance universelle à concevoir tous les êtres à leur ressemblance et à transférer à tous les objets les qualités auxquelles ils sont habitués et familiarisés et dont ils ont une conscience intime. Nous découvrons des visages humains dans la lune, des armées dans les nuages ; et si nous ne corrigeons pas par l’expérience et la réflexion notre penchant naturel, nous accordons malveillance et bienveillance à tout ce qui nous apporte mal ou bien. De là, la fréquence des prosopopées 2 dans la poésie, qui personnifient les arbres, les montagnes et les rivières et qui attribuent aux éléments inanimés de la nature des sentiments et des passions. Et bien que ces formes et ces expressions poétiques ne s’élèvent pas jusqu’à la croyance, elles peuvent servir du moins à prouver une certaine tendance de l’imagination, sans laquelle elles ne pourraient avoir ni beauté ni naturel. D’ailleurs dieux de rivières ou hamadryades 3 ne sont pas toujours pris pour des êtres purement poétiques et imaginaires : ils peuvent parfois s’intégrer dans la croyance véritable du vulgaire ignorant, qui se représente chaque bosquet, chaque champ sous la domination d’un génie particulier ou d’une puissance invisible qui les habite ou les protège. En vérité les philosophes eux-mêmes ne peuvent entièrement échapper à cette fragilité naturelle : ils ont souvent accordé à la matière inanimée l’horreur du vide, des sympathies, des antipathies et d’autres affections de la nature humaine. L’absurdité n’est pas moindre, quand nous levons les yeux vers les cieux et que, transférant -trop souvent – des passions et des infirmités humaines à la divinité, nous la représentons jalouse, prête à la vengeance, capricieuse et partiale, en bref identique en tout point à un homme méchant et insensé, si ce n’est dans sa puissance et son autorité supérieure. Il n’y a rien d’étonnant alors à ce que l’humanité, placée dans une ignorance aussi absolue des causes et en même temps si inquiète de sa fortune future, reconnaisse immédiatement qu’elle dépend de puissances invisibles, douées de sentiment et d’intelligence ».

David Hume, Histoire naturelle de la religion (1757), Vrin, pp 48-49, trad. M. Malherbe, 1971.

NOTE 1 : Anthropomorphisme : fait d’attribuer à toutes choses des formes ou des dispositions qui n’appartiennent qu’à l’homme.

NOTE 2 : Prosopopée :figure de style qui consiste à donner la parole à un être inanimé.

NOTE 3 : Hamadryade : nymphe identifiée à un arbre, qu’elle était censée habiter.